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	<title>Archives des Farhat Othman - Kapitalis</title>
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	<title>Archives des Farhat Othman - Kapitalis</title>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Les ferments de la discorde</title>
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		<pubDate>Fri, 22 Apr 2022 13:17:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Dharr Al Ghifari]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au bord du puits Aris au fond duquel il a perdu le sceau du prophète, le vieillard aux traits fins parsemés de traces de variole aimait de plus en plus revenir s’asseoir comme s’il espérait par un miracle finir par retrouver la bague du prophète. Par Farhat Othman Ce jour-là, caressant sa barbe fournie, guère...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Saad-Ibn-Abi-Wakkas.jpg" alt="" class="wp-image-388579"/><figcaption><em>Saad Ibn Abi Wakkas.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Au bord du puits Aris au fond duquel il a perdu le sceau du prophète, le vieillard aux traits fins parsemés de traces de variole aimait de plus en plus revenir s’asseoir comme s’il espérait par un miracle finir par retrouver la bague du prophète.</em></strong></p>



<p> Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-388578"></span>



<p>Ce jour-là, caressant sa barbe fournie, guère fleurie depuis qu’il s’était mis à la teindre, Othmane songeait à la sournoise montée des périls autour de lui. Déjà, même sur les fronts de la conquête, les divisions tribales réapparaissaient et les victoires n’étaient plus invariablement au rendez-vous, les troupes musulmanes n’étant plus réputées invincibles. Mais comment la gangrène de la discorde trouva-t-elle un terrain propice au cœur même d’une communauté normalement soudée par sa religion autour de son chef suprême ? Comment cela commença-t-il ? Lancinante était la question dans sa tête. Tout devait avoir débuté en Irak, dans la ville d’AlKoufa.</p>



<p><strong>Certes, il y avait nommé un Omeyyade, Saïd Ibn Al’Ass ; le nouveau gouverneur pouvait cependant se prévaloir d’avoir été élevé par Omar Ibn Al Khattab.</strong> Au vrai, il était jeune, sans l’expérience de ses aînés, notamment parmi les Compagnons du prophète, mais il n’était pas sans un certain savoir-faire et surtout un talent de tribun qui lui valut, d’ailleurs, son surnom d’Éloquent. Il était vaillant aussi et avait de la ruse guerrière. On rapporta ainsi comment, lors de sa conquête de Mazandéran, sur les bords de la mer Caspienne, débaptisée Tabaristane, il obtint la reddition de la population à la condition de ne pas tuer une seule personne et qu’il tint sa parole en faisant passer par le fil de l’épée tout le monde à l’exception d’un seul prisonnier.</p>



<p>Malgré ses qualités, les gens n’aimèrent pas cependant sa prétention et son langage d’injures fleuri ; ne les qualifiait-il pas, sans cesse, de suppôts du désaccord et de la discorde ? Pourtant, Othmane finit par se plier à leurs desiderata en acceptant de le rappeler à Médine et de nommer à sa place l’homme plus âgé et vertueux qu’ils réclamaient : Abou Moussa Al Ach’ari.</p>



<p>Contre l’ancien gouverneur, la révolte a été fomentée par des personnalités de la ville, ses notables et surtout ses lecteurs, ces hommes de religion, mais de guerre aussi, qu’on n’appelait pas encore les encapuchonnés. Se fondant sur leur spécialisation dans la récitation du Coran, ils s’improvisaient ses plus acharnés défenseurs et, surtout, les gardiens zélés d’une certaine conception du Livre sacré conforme à leurs visions des choses, parfois même à leurs intérêts propres.</p>



<p>Certains parmi eux étaient chez le gouverneur qui, dans le feu de la conversation, se permit de leur dénier l’appartenance des terres environnantes, en rattachant la propriété à sa tribu Qoraïch. Il leur était inadmissible et intolérable de toucher à ce qu’ils considéraient comme un bien propre aux tribus de la région, acquis au fil de l’épée et grâce à leur sang versé sur le champ des batailles. Prompts à la riposte, sous son regard même, avant d’être mis dehors, ils s’en prirent à son chef de la police, réussissant à le molester. Prenant ensuite dare-dare la direction de la mosquée, ils ameutèrent les habitants de la ville et se mirent aussitôt à publiquement contester l’autorité du gouverneur. Celui-ci écrivit au calife pour se plaindre : <em>— J’ai auprès de moi des gens se prétendant des récitateurs et qui ne sont que des effrontés ; ils ont malmené le chef de ma police et m’ont manqué de respect.</em></p>



<p><strong>Les notables d’AlKoufa qui osèrent s’en prendre au gouverneur savaient que toute la ville était remontée contre lui. </strong>On ne lui pardonnait pas certaines de ses initiatives, dont la dernière en date fut de diviser par deux les dons publics revenant aux femmes. Dans la rue, vers la fin de son mandat, il était fréquent d’entendre les femmes déclamer leur haine et chanter les mérites de Saad Ibn Abi Wakkas, l’un de ses prédécesseurs appelé, par respect, Abou Ishaq, son surnom :</p>



<p><em>Si seulement Abou Ishaq nous gouvernait !</em></p>



<p><em>Et si seulement pour périr Saïd était le premier !</em></p>



<p><em>Il diminue les droits des nobles dames en se protégeant</em></p>



<p><em>Des lames, des lances acérées du corps de leurs enfants.</em></p>



<p>AlKoufa n’était pas la seule à exécrer Saïd Ibn Al’Ass ; à Médine, nombreuses étaient les personnalités qui ne le supportaient pas. Ali en faisait partie ; il le tolérait de moins en moins, tout comme il commençait à ne plus supporter le comportement du calife disséminant sa parentèle à la tête des services et des provinces.</p>



<p>Tant qu’il fut gouverneur, pourtant, Ibn Al’Ass ne manqua pas d’envoyer au cousin du prophète une part des biens et cadeaux qu’il adressait régulièrement à Médine. Ce jour où il lui fit dire que, hormis ce qui allait au Trésor du calife, il n’avait envoyé à personne d’autres plus que ce qu’il lui faisait parvenir, Ali ne sut retenir sa colère. Dérogeant à son silence habituel, en présence du messager du gouverneur, il se laissa aller haut et fort aux récriminations : <em>— Combien les Omeyyades sont prompts à posséder le patrimoine de Mohamed, que Dieu le bénisse et le salue ! Par Dieu, si seulement j’avais le pouvoir, je les dépouillerais à la manière d’un fauve dépiautant une brebis !</em></p>



<p><strong>Cherchant à réduire la contestation d’AlKoufa, Othmane écrivit aux meneurs leur enjoignant de rallier le front de Syrie</strong> pour participer à la guerre sainte. Ils se plièrent à son ordre et se présentèrent devant son gouverneur de Damas, Mouawiya Ibn Abi Soufiane, l’un de ses rares proches parents à ne pas lui devoir sa place obtenue depuis le règne d’Omar. Diplomate né, ambitieux et disposant de la ruse nécessaire à ses larges visées, Mouawiya les reçut bien. Sollicitant leur coopération, il chercha à désamorcer la crise par la douceur.</p>



<p>— <em>Vous êtes dans un pays dont les habitants ne savent qu’obéir,</em> leur dit-il; <em>je vous demanderais de ne pas discuter avec eux afin de ne pas les faire douter de leur foi.</em></p>



<p>Une forte personnalité, un chef de guerre qui avait pris part à la bataille de Yarmouk était parmi les hommes venus d’AlKoufa. Appelé Malik Ibn AlHarith, surnommé AlAchtar à cause de sa lèvre inférieure fendue, il fut parmi les plus virulents dans la contestation contre le gouverneur de sa ville. Au premier responsable de Damas, il répondit du tac au tac : <em>— Dieu, grand et puissant, a imposé aux détenteurs d’une science l’engagement de la faire connaître aux hommes et de ne pas la dissimuler. Si quelqu’un nous questionne sur ce que nous savons, nous ne le dissimulerons point.</em></p>



<p>Irrité, mais ne perdant pas moins son sang-froid, essayant de se donner, à son habitude, une chance d’atteindre son objectif par la maîtrise de soi, alliée à la patience et à la mansuétude, Mouawiya rétorqua : <em>— J’avais peur que vous ne prépariez ainsi la désunion ; craignez donc Dieu ! </em><em>«Et ne soyez pas comme ceux qui se sont divisés et ne se sont pas accordés après avoir reçu les preuves évidentes».</em></p>



<p>À l’extrait du verset 105 de la sourate <em>«La Lignée Amrâm»</em> par lequel le gouverneur finit sa réplique, l’un des récitateurs renchérit, hautain : <em>— Nous sommes ceux que Dieu a bien guidés !</em></p>



<p><strong>Perdant l’espoir d’arriver à ses fins par la négociation, Mouawiya se résolut de les mettre en prison pour un temps. </strong>Puis, cherchant à faire l’économie de difficultés que son flair d’animal politique lui faisait pressentir, il finit par les éloigner de sa province.</p>



<p>Ils s’en retournèrent dans leur ville où, du haut de la chaire de la mosquée, AlAchtar se mit de nouveau à vilipender Othmane à loisir, rappelant le bon exemple de ses prédécesseurs qu’il violait manifestement. Et c’est en ameutant les habitants d’AlKoufa qu’il réussit à en chasser le gouverneur et le peu de ses fidèles.</p>



<p>Le mécontentement allant partout crescendo dans des provinces où l’on n’arrêtait plus de lui reprocher d’utiliser exclusivement ses parents pour les postes de responsabilité, le vieux calife fut dans l’obligation de changer de politique — ou de faire mine d’en changer — afin de calmer la situation. Aussi proposa-t-il le choix par chaque province mécontente de son propre gouverneur&nbsp;; ce que ne manqua pas de faire AlKoufa, à la décision de laquelle il se plia. Cette concession ne calma la situation qu’un temps ; la contestation d’Irak eut en Égypte un large écho que prolongèrent des troubles au sein des troupes.</p>



<p>Des visages chargés de douloureux souvenirs revenaient à la mémoire d’Othmane et ne cessaient de le hanter. Abou Dharr Al Ghifari était l’un des Compagnons parmi les premiers croyants ; il était réputé pour sa vie de piété, d’ascèse, de mortification et était fort respecté. L’honora-t-il assez ? Autour de cet homme, en Syrie, pauvres, mendiants, gueux et va-nu-pieds, de plus en plus nombreux, se rassemblaient pour l’écouter réciter les dires du prophète. Le gouverneur damascène en eut peur et l’éloigna de sa province, le dirigeant vers Médine. Pour la même raison que son agent, le calife le bannit hors de la cité.</p>



<p>Abou Dharr avait une prédilection pour les propos du prophète blâmant les riches. Alerté par ses prêches virulents, craignant le risque d’émeute devenu réel, Mouawiya le convoqua et lui demanda de lui faire écouter ce qu’il récitait aux foules. Il lui fit une lecture de la fin du verset 34 de la sourate « La Résipiscence » : <em>«À ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas pour la cause de Dieu, annonce l’heureuse nouvelle d’un châtiment douloureux».</em></p>



<p>Le gouverneur garda un instant le silence, le temps de se remémorer le début du verset avant d’oser discuter de son sens. Il s’en souvenait parfaitement ; n’avait-il pas été parmi ceux qui consignaient la Révélation pour le prophète ? Il y était dit : <em>«Croyants ! Nombre de prélats et de moines usurpent trop les biens d’autrui par vanité et détournent de la cause de Dieu.»</em></p>



<p>Par-devers ce Compagnon versé dans la science religieuse, doctement, il s’autorisa une interprétation du texte coranique, protestant : <em>— Mais il ne concerne que les gens du Livre !</em></p>



<p>Simple et courte, ne supportant aucune contestation fut la réponse du vieil homme, sûr d’un savoir qu’il tenait d’un compagnonnage assidu et notoire : <em>— Il nous concerne autant qu’eux.</em></p>



<p>Et il prolongea son propos par une attaque en règle contre le gouverneur, son entourage de notables et de riches. Il lui reprocha notamment d’user de subterfuges pour détourner de leurs vrais destinataires les butins et les biens par les musulmans acquis. Au prétexte qu’ils étaient à Dieu, on se les réservait, en usant, en abusant. Et il martela : <em>— Les Riches n’ont point droit à ces biens destinés aux nécessiteux.</em></p>



<p>Avec une pareille assurance et tant de science, l’homme était en mesure de faire se soulever les nombreux déshérités de la province qui le traitaient déjà en saint. Aussi Mouawiya demanda-t-il au calife de le rappeler auprès de lui. Othmane savait bien que le malin fils d’Abou Soufiane lui faisait ainsi un cadeau empoisonné ; mais il ne pouvait lui opposer une fin de non-recevoir. De la famille alliée de Harb – le frère d’Abou Al’Ass, grand-père d’Othmane – Mouawiya était, après la disparition de son frère Yazid, la personne la plus en vue, dont l’avenir était prometteur. Pour cela, dès la deuxième année de son califat, il n’hésita pas à lui permettre de réunir sous sa férule le gouvernement de l’ensemble de la province syrienne.</p>



<p><strong>Recevant l’ascète à Médine, Othmane le pria de rester près de lui en abandonnant le prêche, </strong>lui assurant qu’en sa qualité de prince des croyants, il ne pouvait agir autrement que d’assumer ses devoirs. Ceux-ci consistaient à demander l’obéissance aux gouvernés, à leur recommander la guerre sainte et à leur conseiller l’épargne à la dépense ; en aucun cas, ils ne permettaient d’imposer qu’on fût ascète, qu’on se détournât des biens terrestres ! Martela-t-il. Refusant l’offre, Abou Dharr préféra s’isoler dans le désert, hors de la ville du prophète, pour finir sa vie en solitaire comme ce dernier le lui avait prédit. Le calife pouvait-il faire davantage que lui recommander à se garder de trop s’éloigner de la cité pour ne pas verser dans le nomadisme et mettre à sa disposition un troupeau de chameaux ainsi que deux esclaves ?</p>



<p>Abou Dharr était un homme au caractère aussi revêche que son choix de vie. Ce jour où il revint demander au calife de ne pas se contenter d’accepter que les gens ne fassent pas le mal, mais de les inciter au bien en sa qualité de dirigeant de la communauté, Othmane avait auprès de lui Kaab AlAhbar, l’ami d’Omar.</p>



<p>Quand l’ascète exigea que l’on ne se contentât pas de s’acquitter de l’aumône, mais aussi de faire la charité aux voisins et aux parents, Kaab intervint pour rappeler le principe selon lequel celui qui se conforme au précepte accomplit son devoir. À peine Kaab finit-il de parler qu’il reçut sur la tête un violent coup du gros bâton crochu qu’Abou Dharr avait toujours à la main, l’utilisant comme une béquille&nbsp;; le frappant, Abou Dharr éructait : <em>— Fils de Juive ! Mais qui tu es pour discuter de cela ?</em></p>



<p>Cette blessure ouvrait droit à réparation ou à la vengeance pour la victime. Cherchant à calmer les esprits, le calife obtint de son hôte qu’il lui abandonnât son droit et, pardonnant à son tour à l’agresseur, il le tança à peine quelque peu : <em>— Abou Dharr, crains Dieu et retiens ta main et ta langue !</em></p>



<p>Un autre visage revenait sous les yeux fatigués d’Othmane ; c’était celui d’un homme originaire de la ville d’AlKoufa. Lors du pèlerinage, près de la grande tente d’Aïcha, il le retrouva dans un groupe d’inconnus qui, à son passage, se mirent à le maudire à haute voix. Othmane n’eut pas le courage de s’adresser à tous les hommes, d’affronter leur nombre ; avisant le Koufite qui le dévisageait, il concentra sur lui toute sa fureur : <em>— Tu oses m’insulter, toi !</em></p>



<p>Plus tard, à Médine, mettant la main sur lui, il voulut prendre sa vengeance, jurant de lui donner cent coups de fouet comme s’il avait été coupable d’adultère selon la loi coranique. Les jurisconsultes réussirent à l’en dissuader, mais ne surent rien faire contre sa décision de le priver de la part qui lui revenait normalement du Trésor.</p>



<p>Dans la galerie visuelle des revenants s’invitant aux souvenirs du calife, il y avait aussi ce régisseur des biens de la ville d’AlKoufa, un honnête homme qu’il releva néanmoins de ses fonctions. Il était de sa parentèle, pourtant ; mais il eut le tort de dénoncer des malversations en révélant, un matin, aux habitants de la ville qu’on venait la veille de prélever sur le Trésor une grosse somme sans lui en donner quitus selon l’habitude, un reçu ou un écrit du calife.</p>



<p>Il y avait aussi ce messager qui accepta d’être le porteur d’une liste écrite des récriminations des gens. Ne se retenant plus à la fin de sa lecture, Othmane le poussa par terre et le foula aux pieds en s’écriant : <em>— Sois avili par Dieu et humilié !</em></p>



<p>Dans ses souvenirs, bien distincte était encore la voix de ce pauvre messager qui, bien qu’atteint, gardait ses esprits, lui répondant simplement mais hautainement : <em>— Ainsi, tu humilies Abou Bakr et Omar aussi !</em></p>



<p>Certes, il regretta sa colère et envoya quelqu’un à sa victime lui dire de choisir entre pardonner, prendre le prix du sang versé ou se venger. Mais, à la fois fier et orgueilleux, celui-ci n’accepta aucune des propositions, disant laisser à Dieu le soin de lui rendre justice.</p>



<p><strong>À ses oreilles, le calife avait aussi des vers du poète satirique AlHoutay’a </strong>racontant, à sa manière et par solidarité poétique, les frasques d’AlWalid Ibn Okba, le poète, gouverneur et guerrier :</p>



<p><em>AlHoutay’a témoignera le jour de sa mort,</em></p>



<p><em>Que, d’excuse, AlWalid est bien plus méritant.</em></p>



<p><em>Il leur cria, la prière terminée,</em></p>



<p><em>Je vous en rajoute ? Car, ivre, il était.</em></p>



<p><em>Ils refusèrent, Abou Wahb ; mais s’ils l’avaient autorisé,</em></p>



<p><em>À la Double de la matinée, tu aurais réuni l’Unique de la soirée.</em></p>



<p><em>On te retint la bride alors que tu as couru, et si seulement</em></p>



<p><em>On te l’avait relâchée, tu serais à courir encore.</em></p>



<p>Abou Wahb (AlWalid Ibn Okba), ce frère de par sa mère, très porté sur la boisson, fut nommé à AlKoufa en remplacement d’Ibn Abi Wakkas. Ce dernier était gouverneur de la ville depuis un an quand il se disputa avec son trésorier pour une somme empruntée dont il ne put s’acquitter. Confirmant le trésorier dans ses fonctions, Othmane destitua Saad et nomma à sa place ce parent qui était jusque-là gouverneur d’Omar pour les tribus arabes de la presqu’île. Les gens l’aimèrent bien, d’autant plus qu’il était lettré et généreux. Cela dura cinq ans pendant lesquels le gouverneur n’avait même pas eu besoin de mettre une porte à sa maison, ayant su conquérir le coeur de la masse, faisant bon usage du Trésor, en donnant aux hommes libres aussi bien qu’aux esclaves. On ne manqua pas d’entendre ces derniers le pleurer à l’arrivée de son successeur Saïd</p>



<p>Ibn Al’Ass :</p>



<p><em>Ô malheur ! AlWalid a été destitué ;</em></p>



<p><em>Et vint Saïd pour nous affamer ;</em></p>



<p><em>Il diminue le boisseau, ne sachant rien rajouter ;</em></p>



<p><em>Servantes et esclaves, ainsi, il a affamé.</em></p>



<p><strong>Comme tout homme politique, Ibn Okba ne manquait pas d’ennemis qui voulaient avoir sa peau.</strong> Cherchant le défaut de l’armure pour lui nuire, ils s’attaquèrent à sa vie privée sur laquelle la masse et tous ceux qui l’estimaient en tant qu’homme public fermaient les yeux, considérant que le vice n’était pas à blâmer tant qu’il était caché. On prétendit l’avoir vu présider la prière du matin soûl, faisant trois génuflexions au lieu de deux et, se retournant vers les hommes alignés en rang derrière lui, osant leur dire par bravade : <em>— Et si vous le voulez, je vous en rajouterai !</em></p>



<p>Bien évidemment, on assura aux faits un écho à Médine. Othmane suivit la procédure consacrée; devant la concordance des dires des témoins, il fit subir au coupable — qu’il révoqua — les coups de fouet prévus pour consommation d’alcool. Si, en la matière, son comportement fut sans reproche, le calife n’en sortit pas indemne pour autant ; on pointa ses choix mauvais pour les postes de responsabilité, sa confiance placée en des gens moralement corrompus, prévaricateurs, mécréants et impies.</p>



<p>Irréprochable, Othmane le fut aussi avec Amr Ibn Al’Ass, gouverneur d’Égypte, qui ne ménageait aucun effort, usant volontiers de rouerie, pour mettre la main sur les rentrées fiscales de la province. Pour cause de querelles incessantes avec le nouveau responsable des finances qui lui reprochait de gêner les rentrées fiscales et, qu’en retour, il accusait de casser l’outil de guerre, Othmane commença par lui enlever le service des impôts qu’il confia à un frère de lait avant d’oser le destituer, lui donnant tort dans ce différend. Amr ne le lui pardonna pas. De retour à Médine, portant un manteau fourré de coton yéménite, Ibn Al’Ass se présenta devant le calife, les traits renfrognés, l’œil méchant. Cherchant à le calmer, Othmane lui demanda de quoi était fourré son manteau, et il s’entendit répondre : <em>— De moi, Amr.</em></p>



<p>Saisissant la portée de la colère de cet homme qui n’oubliait pas avoir été à l’origine de son arrivée au pouvoir, mais tentant de l’ignorer, Othmane feignit la naïveté de la bonhomie : <em>— Je le savais bien fourré d’Amr. Je voulais plutôt savoir s’il était de coton ou d’autre chose !</em></p>



<p>Puis, au prix d’un grand effort sur lui-même, le calife se ravisa, décidant de ne pas se laisser intimider. Il fallait lui reprocher ses propos publics acerbes, voire insultants à son égard, ainsi que sa sympathie non dissimulée pour les fauteurs de troubles.</p>



<p>— <em>Que le col de ton manteau a été rapide à fourmiller de poux !</em> Lui dit-il sur son faux ton naïf, parlant volontiers à son tour par parabole.</p>



<p>Mais Amr n’était pas prêt à accepter la moindre critique ; il feignit une innocence revêche, prête à se défendre de toute attaque : <em>— Souvent est inexact ce que rapportent les gens sur leurs gouverneurs ; aussi, sois juste avec tes sujets !</em></p>



<p><strong>Refusant pour une fois de passer pour un idiot du fait de son excès de mansuétude, Othmane continua à se faire violence,</strong> persévérant dans le ton du reproche : <em>— Dieu m’est témoin ! Je t’avais nommé gouverneur malgré tes défauts et les critiques nombreuses à ton égard !</em></p>



<p>— <em>J’ai été un agent d’Omar Ibn AlKhattab et il était parti content de moi,</em> fit Amr, simulant une hautaine indifférence à la colère contenue du calife.</p>



<p>— <em>Par Dieu, si je t’avais châtié pour ce dont Omar te reprocha souvent, tu aurais été droit et probe ; mais j’ai adopté avec toi la souplesse et tu as tout osé contre moi, </em>répondit Othmane désabusé, ne sachant plus manifester une colère qui vite retombait comme un soufflet.</p>



<p>Il voulut bien évoquer sa noblesse et celle de sa famille, en tirer un motif de fierté selon la tradition arabe ; mais, sur ce terrain, Amr Ibn Al’Aass était bien plus fort que lui ; il était un fin connaisseur de la généalogie de Qoraïch et de ses plus nobles lignées.</p>



<p>En le voyant repartir de ce pas rapide des jours de colère, Othmane savait que cet homme qui l’avait pourtant aidé à gagner le pouvoir n’hésiterait pas à tout faire pour l’en déposséder. Et, pour arriver à ses fins, tel qu’il le connaissait, il s’allierait au diable, s’il le fallait ! Il le voyait bien exciter encore plus les gens contre lui et apporter son soutien à Ali, Talha et Azzoubeyr dans leurs critiques de moins en moins détournées et leurs prétentions de plus en plus affichées à prendre sa place. Ainsi, au moment où il en avait le plus besoin, ses plus proches soutiens l’abandonnaient et le raillaient !</p>



<p><strong>Dans les provinces, le nombre de ses détracteurs augmentait et touchait même des figures marquantes de l’Islam.</strong> Il eut beau ordonner à ses agents de faire subir à tout détracteur, quels que fussent son rang et sa qualité, le plus humiliant des traitements, comme de le fouetter cent fois, lui raser la tête et la barbe et le retenir en prison jusqu’à nouvel ordre. Cela ne servit qu’à envenimer la situation. À Médine, nombre d’anciens Compagnons ont écrit des lettres incendiaires à leurs alliés dans les armées aux confins de l’État. Les agents envoyés aux nouvelles dans les provinces étaient depuis peu nettement plus alarmistes que certains de leurs gouverneurs ; ils réussirent à lui faire parvenir une de ces missives. On osait y écrire :</p>



<p><em>«Vous n’êtes sortis qu’afin de combattre pour la gloire de Dieu, Puissant et Grand, et pour mériter de la religion de Mohamed ; or, derrière votre dos, la religion de Mohamed a été pervertie et délaissée. Revenez donc ici redresser la religion bafouée !»</em></p>



<p>Ses principaux gouverneurs rappelés à Médine pour consultation étaient divisés sur le traitement à appliquer. Autour de lui, il y avait tous ses agents auxquels il tint aussi à adjoindre deux de ses anciens gouverneurs, Saïd et Amr Ibn Al’Ass. Manifestement désemparé, il leur demanda : <em>— Conseillez-moi, les gens me veulent du mal et usent de menaces à mon égard.</em></p>



<p>Son gouverneur à Damas fut le premier à prendre la parole : <em>— Je suis d’avis que chacun des commandants de tes armées s’occupe des gens qui relèvent de sa province ; pour ce qui est des perturbateurs de la Syrie, j’en réponds.</em></p>



<p>Un autre lui fit part d’une recette infaillible : <em>— Il faut les mobiliser dans les armées que tu dirigeras vers les pays ennemis où tu les cantonneras ; ils y trouveront de quoi les occuper et te laisseront en paix.</em></p>



<p>Ses hommes se relayaient à proposer leurs solutions ; il en avait entrevu la plupart. L’un d’eux l’étonna, cependant, en se faisant d’une originalité frisant l’irrespect. Il avança une hypothèse à laquelle il n’osa jamais penser et à laquelle il ne s’attendait point venant d’un proche. C’était Amr Ibn Al’Ass qui, sur un ton sévère, visiblement affecté, tenait ces propos des plus étonnants : <em>— Othmane, tu as provoqué les gens avec ta politique familiale. Ils ont dit du mal de toi et tu en as dit autant d’eux. Tu t’es écarté du droit chemin tout comme ils en ont dévié. Sois donc juste et équitable ou alors démissionne ; et si tu le refuses, prends une décision ferme et tiens-toi à elle !</em></p>



<p>Il l’injuria, se demandant juste s’il était sérieux. Il le savait parfois facétieux et souvent roublard ; qu’avait-il en tête en se comportant de la sorte ? Une fois tout le monde parti, l’intéressé ne manqua pas de lui apporter la réponse. Il tint à rester seul avec lui pour s’expliquer : <em>— Tu es bien trop digne pour mériter ce que j’avais osé te dire&nbsp;; mais je savais qu’à ta porte, les gens nous épiaient et arrivaient à s’informer sur la teneur de nos entretiens. Aussi ai-je voulu que leur parvienne mon propos afin de les induire en erreur ; ainsi, ils ne me compteront pas parmi tes soutiens inconditionnels et, de la sorte, je garderai une certaine marge de manœuvre pour pouvoir te venir en aide, le cas échéant.</em></p>



<p><strong>Suivant les recommandations des plus sévères de ses hommes, Othmane mobilisa les contestataires dans les armées</strong> et se proposa même de priver les récalcitrants de ce que leur versait le Trésor. Mais cette réaction était par trop tardive ; elle ne fit qu’enflammer encore plus les provinces et il se sentit obligé de faire marche arrière, de jouer la carte de la conciliation. De la sanction, il passa aussitôt au pardon. C’est ce qu’il fit avec des conspirateurs se réclamant d’Ali, même si l’intéressé les reniait. Il s’agissait des fidèles d’AbdAllah Ibn Saba’a, un juif originaire de Sanaa, au Yémen, converti à l’islam après la mort d’Omar. Il sillonnait le Hijaz puis Basra et AlKoufa, en Irak, ensuite la Syrie et finalement l’Égypte où il s’assurait de l’écoute à ses prêches.</p>



<p>Ibn Saba’a affirmait qu’il serait étonnant de croire que Jésus put revenir à la vie et non pas Mohamed, citant en appui à ses dires un verset (le 85e) de la sourate «Le Récit». Il précisait ensuite que tous les prophètes précédant Mohamed ayant eu un successeur désigné, ce dernier aussi devait en avoir un nécessairement, et c’était Ali. Enfin, il assurait que, si Mohamed était bien le dernier des prophètes, Ali était aussi le dernier des successeurs désignés.</p>



<p>Aussi, il adjurait ses adeptes de hâter le règne d’Ali en critiquant la mauvaise conduite de leurs princes, en incitant les gens au bien et en désapprouvant tout acte illicite. Constituant autour de lui une poignée d’activistes zélés, il diffusa ses thèses par une propagande soutenue à travers les différentes tribus et les habitants des cités. En dressant minutieusement les torts et les injustices des gouvernants, ses fidèles réussissaient, pour le moins, à s’assurer de la sympathie pour leurs convictions.</p>



<p>On mit la main sur deux de ces activistes ; ils soutenaient être venus à Médine pour confondre le calife sur des questions fondamentales essentiellement religieuses et lui faire abandonner ses errements sinon attenter à sa vie. Othmane se hâta d’appeler pour une réunion à la mosquée tous les habitants majeurs de la ville et notamment les Compagnons du prophète. Debout près de la chaire, les deux hommes arrêtés à ses côtés entre leurs gardes, il dénonça leur mission à l’assistance. Alors, dans une mosquée qui semblait unanime dans la réprobation, des cris s’élevèrent : <em>— À mort ! Tue-les, Prince des croyants !</em></p>



<p>Sa nature lui fit choisir la magnanimité ; bon prince, il dit : <em>— Bien au contraire, nous pardonnerons et nous ferons tout l’effort nécessaire pour leur ouvrir les yeux. Nous ne les sanctionnerons pas tant qu’ils n’auront pas enfreint une loi ou manifesté une hérésie. Ces gens prétendent me confondre avec des inepties et je vais vous montrer leurs mensonges.</em></p>



<p>Reprenant les différents points censés servir les deux hommes comme angle d’attaque du calife sur sa pratique religieuse, il les démonta un à un, sollicitant et obtenant chaque fois l’assentiment de l’assemblée. Ali était parmi les présents et approuvait aussi. Pourtant, il s’était souvent fait l’interprète des mécontents ; nombre de fois, il fit des reproches au calife concernant la nomination de ses agents. Un jour, Othmane tenta une parade en citant les noms de certains de ses gouverneurs : <em>— Ils me reprochent de nommer ces parents et de ne pas être comme mon prédécesseur ; mais ne les avait-il pas lui-même nommés&nbsp;? Je n’ai fait que les maintenir en poste. Tu sais parfaitement bien que si Mouawiya est aujourd’hui gouverneur de Syrie, c’est bien Omar qui l’a voulu ainsi.</em></p>



<p>Son cousin, dont l’éloquence était proverbiale, avait parfois les réponses cinglantes ; ce jour-là, elle fut imparable : <em>— Omar tenait en laisse ceux qu’il nommait et, à la moindre incartade, il les sanctionnait de la plus sévère façon. Toi, par contre, tu les as laissés faire ; tu as été faible avec tes parents et ils ont abusé de cette faiblesse. Ainsi, et tu le sais bien, Mouawiya décide de tout sans te consulter en prétendant agir selon tes ordres et en ton nom ; tu n’oses le contredire. Tu sais bien aussi que Mouawiya avait peur d’Omar et le craignait beaucoup, bien plus que ne le redoutait son propre esclave.</em></p>



<p>— <em>Mais ce sont tes parents aussi, que je sache, répliqua Othmane, atteint, tentant une nouvelle parade pour se disculper.</em></p>



<p>— <em>C’est bien vrai ; mais les meilleurs ne sont pas nécessairement parmi eux ! Le cingla Ali, particulièrement cruel.</em></p>



<p><strong>Une autre fois, toujours de la part et au nom des mécontents et des adversaires, Ali revint le voir. </strong>Sa voix grave, aux intonations rigides comme les principes émaillant souvent ses paroles, résonnait encore aux oreilles d’Othmane : <em>— Les gens me harcèlent pour te parler. Par Dieu, je ne sais quoi te dire. Je ne sais rien que tu ne connais et je ne t’apprends rien que tu aurais ignoré. Abou Bakr n’était pas plus digne que toi de servir la vérité ni Omar n’était plus méritant du bien que toi. On ne t’ouvre point des yeux qui seraient fermés ; tu n’es nullement ignorant de ce qu’on t’apprend. Bien évidente et toute manifeste est la voie. Tu sais bien, Othmane, que le meilleur des hommes pour Dieu est un chef de file juste, bien guidé et guidant bien, faisant vivre une tradition connue et mettant un terme à toute nouveauté inconnue ; et tu sais que le pire des hommes pour Dieu est un chef de file qui est dans l’erreur, égaré et égarant, faisant vivre une nouveauté inconnue, mettant un terme à une tradition connue.</em></p>



<p>Son cousin était assez sévère avec lui ; nonobstant, il fit souvent appel à lui pour user de son influence en intermédiaire auprès de ses détracteurs. Outre Ali, il eut aussi recours à quelques bonnes volontés parmi les rares Compagnons qui acceptèrent d’intervenir en sa faveur auprès des troupes armées campant à l’entrée de la ville. Cette intercession permit d’éviter à la cité du prophète d’être profanée par les armes. Mais, à chaque intervention auprès des soldats, à plusieurs reprises, il fallut au calife s’engager à adopter un comportement et faire les plus fermes promesses pour s’y tenir.</p>



<p>Se laissant convaincre de se rendre à la mosquée et d’y faire amende honorable, il y tint, un jour, un discours fort émouvant, s’attirant du coup la sympathie du public. Puis, cédant à la pression de son entourage, davantage adepte des rodomontades et n’ayant en vue que ses propres intérêts, il ne tarda pas à faire volte-face, finissant par se laisser convaincre de ne rien céder de ses droits et de ses privilèges.</p>



<p>Il le reconnaissait volontiers ; il avait vieilli et était devenu facilement influençable. Écoutant tantôt les conseils d’Ali, se rangeant tantôt à l’avis de ses gens, il finit par donner l’impression d’être une girouette, ce qui fit encore plus de tort à sa personne et à la fonction incarnée.</p>



<p>À la mosquée, sur la même chaire où il fit le discours de la contrition et de la pénitence, il en fit un autre tout d’impénitence et de colère. Haranguant la foule réunie à ses pieds, il n’hésita pas à dire, cet autre jour : <em>— Il est pour toute chose un fléau ; à chaque objet, il est un vice. Le fléau de cette nation, le vice de sa prospérité sont ces critiques et ces détracteurs, calomniateurs et diffamateurs qui vous montrent ce qui vous plaît tout en susurrant ce qui vous déplaît. De creux propos, ils vous tiennent que vous répétez comme des animaux ; et eux-mêmes suivent le premier venu haineux, croassant. Vous avez critiqué et voué aux gémonies, venant de moi, ce que vous avez reconnu et admis, venant d’Omar. Vous avez été soumis à lui de gré et de force parce qu’il vous piétinait, vous tenant d’une main de fer, ne manquant pas de vous insulter. Moi, je me suis fait souple et flexible, je vous ai tendu la main et me suis retenu de vous faire du tort, physiquement ou verbalement ; alors vous vous êtes enhardis et vous avez osé vous attaquer à moi. Seulement, je suis bien plus digne que vous ne le pensez. Je ne suis pas dénué de partisans et ne manque pas de soutien ; il suffit que je le demande pour qu’afflue le secours d’armées d’hommes prêts à en découdre. Aujourd’hui, si je vous montre mes dents, c’est que vous m’avez mis dans des humeurs que je ne connaissais pas en me faisant tenir des propos qu’habituellement je ne tiens pas. Alors, retenez vos langues, cessez vos calomnies et arrêtez de diffamer vos gouverneurs&nbsp;; sinon je cesserai de m’interposer entre vous et ceux qui vous materaient si seulement je les laissais agir. Et soyez certains que je ne néglige point vos intérêts autant que ceux qui m’avaient précédé.»</em></p>



<p>Son secrétaire et cousin Marouane Ibn AlHakam se tenait à côté de la chaire. À peine Othmane eut-il fini qu’on le vit se lever et laisser s’exprimer librement dans l’intonation de sa voix et sa gesticulation une détermination farouche à s’accrocher au pouvoir et à ses privilèges : <em>— Et si vous le voulez, nous nous départagerons avec le glaive ! Par Dieu, nous et vous sommes comme dit le poète :</em></p>



<p><em>De notre honneur, nous vous avons pavé le sol ;</em></p>



<p><em>Incommode, vous l’avez trouvé pourtant,</em></p>



<p><em>Un tas de fumier lui préférant.</em></p>



<p>Descendant de la chaire en colère, Othmane le houspilla : <em>— Que tu sois muet ! Ferme-la et laisse-moi avec mes gens ; de quel droit tu t’y immisces ? Ne t’avais-je pas déjà dit de te taire ?</em></p>



<p><strong>Campant aux portes de la ville, les troupes venues d’Égypte étaient prêtes à l’investir </strong>; certains soldats s’y risquaient et annonçaient une arrivée imminente. De nouveau, Othmane fit demander aux intermédiaires habituels d’user de leur influence auprès de ces gens pour les empêcher de troubler la quiétude de la ville du prophète. Certains refusèrent ; Ali accepta et vint le voir. Il lui dit hésiter désormais à lui porter secours ; tant de fois, il le fit pour voir le bénéfice de ses efforts aussitôt annulés par l’influence néfaste de son entourage. Othmane insista, promettant de l’écouter dorénavant. Ali intercéda une nouvelle fois auprès des Égyptiens et réussit cette fois-ci à les éloigner de la ville. Certains dirent même les avoir vus rebrousser chemin vers leur province.</p>



<p>Pour témoigner sa reconnaissance à Ali, Othmane se mit un temps à l’écoute de ses conseils, allant jusque chez lui. Quand ce dernier lui demanda de faire, du haut de la chaire de la mosquée, une adresse publique à ses sujets en vue de prévenir l’éventualité d’autres marches militaires sur Médine, il n’hésita point. Improvisée, l’allocution fut forte en émotion&nbsp;; en parlant, des larmes perlaient dans ses yeux et se retrouvaient aussitôt dans ceux des auditeurs subitement acquis à la cause du calife, gagnés à lui par son excessive humilité. Ce jour-là, Othmane fit de la façon la plus spectaculaire son mea culpa : <em>— Ceux qui m’ont critiqué parmi vous n’ont pas déploré des choses que j’ignorais, car je n’ai nullement rien fait dont je n’étais conscient ; mais je me suis laissé aller à la fatuité et à la fausseté des apparences, y perdant ma raison. Or, j’ai entendu le prophète de Dieu – que Dieu le bénisse et le salue – dire : «Qui faute, qu’il se repente; qui se trompe, qu’il fasse amende honorable et qu’il ne persévère pas dans la perdition; car qui persévère dans l’injustice est bien loin du droit chemin. » Or, je suis le premier à en tirer leçon ; je demande pardon à Dieu de ce que j’ai fait et je reviens à Lui. Je ne suis pas le premier à fauter et à demander pardon. Dès ma descente de cette chaire, que les plus nobles d’entre vous viennent à moi me faire part de leurs opinions. Par Dieu ! Je m’asservirai volontiers comme le serviteur au service de la vérité.</em></p>



<p>Attendris, le prenant au mot, les gens vinrent nombreux chez lui sollicitant une entrevue. Il était honteux, non pas d’avoir eu à reconnaître ses torts, mais de devoir les assumer sans fin face à cette foule de visiteurs perdant patience sur le pas de sa porte. D’autant que ses familiers autour de lui faisaient tout pour lui faire regretter ce qu’ils considéraient comme un pur moment de faiblesse. Le plus critique était son cousin Marouane qui disait : <em>— J’aurais aimé que tu tiennes pareil discours en position de force ; je t’y aurais alors encouragé sans aucun doute. Mais tu as battu ta coulpe quand a débordé la coupe et que la situation, déjà très critique, est devenue désespérée. Dans ces conditions, demeurer dans le péché dont on demande à Dieu pardon est bien préférable à un repentir dont on craint les conséquences. Au demeurant, tu aurais pu te contenter de demander pardon sans reconnaître le moindre péché. Et, comme conséquence à tout cela, voilà à ta porte, comme une montagne, la foule qui t’attend !</em></p>



<p><strong>Othmane ne savait plus quoi faire ; il était las de tout ; surtout, il ne voulait voir personne </strong>; la honte se boit en solitaire. Aussi demanda-t-il à son secrétaire de recevoir à sa place les visiteurs. À peine le quitta-t-il que sa voix se fit entendre, si peu avenante, hurlant même : <em>— Que voulez-vous de nous pour vous réunir tous ici comme si vous veniez à un pillage ? Pensiez-vous nous enlever des mains notre pouvoir ? Allez-vous-en ! Par Dieu ! Si vous vous attaquez à nous, vous nous trouverez et vous le regretterez. Rentrez chez vous, nous ne nous laisserons pas faire !</em></p>



<p>Atterré était Othmane ! Il n’avait pas voulu que ces gens fussent ainsi accueillis ni même renvoyés de chez lui. Voulut-il sortir rattraper la bévue de son secrétaire ? Déjà, il était trop tard pour les ramener. Le mal était fait, bel et bien ! Bientôt, viendra Ali pour, encore une fois, le blâmer et, de nouveau, menacer de ne plus répondre à ses appels au secours. Lassé de ses sautes d’humeur, celui-ci se retint finalement de revenir auprès de lui, se contentant d’envoyer à sa place le petit-fils du prophète, AlHassan, son fils aîné.</p>



<p>Quand on vint à encercler sa demeure, AlHassan était là, devant sa porte, accompagné notamment de son frère AlHoussayn, mais aussi d’autres jeunes dont les fils d’Azzoubeyr et de Talha ; il tenait avec ses compagnons à protéger le calife contre toute agression. Othmane l’avait pourtant rabroué, une fois, l’amenant à déserter les lieux avant d’y revenir quand la situation devant la maison devint sérieuse du fait du siège. Ce jour, le calife était remonté contre Ali et il avait tenu à le dire à son fils : <em>— Ton père croit posséder un savoir que personne ne connaîtrait ; or nous savons ce que nous faisons bien plus que lui. Alors, qu’il arrête !</em></p>



<p>Même s’il n’avait pas rejoint leurs rangs, se gardant bien ostensiblement à l’écart, Ali ne pouvait s’empêcher de sympathiser avec les censeurs du calife au point qu’il se sentit obligé d’agir d’urgence afin de faire baisser l’ardeur sans cesse en ébullition de ses adversaires. Venant d’Égypte, le plus gros des mécontents souhaitait voir le vicariat du prophète confié au cousin du prophète. D’autres, qui les rejoignirent, ne voulaient plus d’Othmane non plus, mais souhaitaient un autre Compagnon. Certains préféraient l’apôtre du prophète, Azzoubeyr; ils étaient originaires d’AlKoufa pour l’essentiel. D’autres, venant surtout de Basra, penchaient pour celui qui était réputé pour sa bonté, le riche Talha, au nom duquel on accolait nombre de qualités morales.</p>



<p>Bien que sensibles aux reproches et aux arguments des révoltés, ces trois Compagnons se gardaient de le manifester publiquement et répugnaient à cautionner les démarches de leurs sympathisants dont ils n’hésitèrent pas à se désolidariser quand leurs chefs firent part à chacun d’eux de leur intention d’investir Médine en vue d’introniser l’un d’eux en lieu et place du calife. Ce triple refus essuyé, les troupes rebelles étaient revenues camper à quelques lieues de la ville. On crut à Médine qu’elles allaient se retirer. À ce moment, Othmane fit appeler le fils d’AlAbbas, l’oncle d’Ali. Quand il arriva auprès de lui, il le trouva en train d’implorer Dieu, répétant, par trois fois, d’une voix chevrotante : <em>— Ô Miséricordieux, aide-moi !</em></p>



<p>Se plaignant de son cousin, il le chargea de lui demander de cesser de le critiquer et de bien vouloir quitter la ville quelque temps. Ali voulut bien le faire, mais le pouvait-il ? Il se sentait encerclé tout autant que lui.</p>



<p>Puis, dans les rues de la cité, des cris ne tardèrent pas à s’élever. Les rebelles avaient fait volte-face; décidant de passer outre l’accord des Compagnons, ils investirent la ville, armés jusqu’aux dents. Le désordre le plus total qui y régnait et l’absence de la majorité des Renforts et des Émigrants, terrés chez eux, permirent aux révoltés de la contrôler rapidement. Ils firent savoir aux habitants qu’il ne serait fait de mal à personne si on ne les attaquait pas.</p>



<p>Le temps passé par les troupes insurgées aux abords de Médine leur permit de vérifier que celle-ci était bel et bien une ville ouverte. L’essentiel de ses défenseurs avait décidé, en effet, de refuser leur secours au calife, espérant le faire pousser, de la sorte, à la démission. Et Othmane ne tarda pas à envoyer un nouveau message à Ali ; c’était un appel au secours, cette fois-ci. Parsemant sa missive de vers, selon la meilleure des traditions et à son habitude d’en réciter régulièrement deux ou trois, il l’appelait à son secours : <em>— La coupe a débordé et même le plus poltron s’est enhardi contre moi ! Viens vite et sois ce que tu veux, pour moi ou contre moi, ami ou ennemi :</em></p>



<p class="has-text-align-center"><em>Des mangeurs, sois le meilleur, si je suis à dévorer ;</em></p>



<p class="has-text-align-center"><em>Sinon, accours à moi avant que je ne sois démembré.</em></p>



<p class="has-text-align-right"><strong><em>À suivre&#8230;</em></strong></p>



<p><strong><em>Aux origines de l’islam. Succession du prophète, ombres et lumières&nbsp;», roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</em></strong></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Naissance d’un État</title>
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		<pubDate>Sat, 16 Apr 2022 13:50:46 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Sous le second califat, s’étendant de l’an 13 du calendrier hégirien – qui allait bientôt être instauré – correspondant à l’année 634 chrétienne à l’an 23 de l’hégire (soit 644 après J.-C.), la conquête de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine fut achevée ; celle de l’Égypte l’était pour l’essentiel, mais dura...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Omar-Ibn-Al-Khattab-1.jpg" alt="" class="wp-image-387893"/><figcaption><em>Omar Ibn Al-Khattab.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Sous le second califat, s’étendant de l’an 13 du calendrier hégirien – qui allait bientôt être instauré – correspondant à l’année 634 chrétienne à l’an 23 de l’hégire (soit 644 après J.-C.), la conquête de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine fut achevée ; celle de l’Égypte l’était pour l’essentiel, mais dura deux ans encore après la mort du calife et ce jusqu’en 646 après J.-C., an 25 de l’hégire.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-387892"></span>



<p>Deux ans avant la mort d’Omar, les Byzantins avaient dû évacuer Alexandrie et comme dans nombre d’autres villes occupées par les Arabes, les nouveaux conquérants s’engagèrent à respecter la liberté du culte et l’autogestion des chrétiens moyennant le paiement du tribut annuel de la Jizya ou capitation.</p>



<p>Avec l’élargissement de l’étendue de sa souveraineté, le deuxième calife avait deux impératifs majeurs : outre la mise sur pied du nouvel État arabo-musulman, il devait se conformer à une recommandation majeure du prophète.</p>



<p>Abou Bakr n’avait pu réaliser cette exhortation et la rappela lors de sa maladie. La péninsule arabique devant être terre d’islam, il fallait en évacuer juifs et chrétiens ; aux dires mêmes du prophète, il ne saurait y avoir deux religions.</p>



<p><strong>Les juifs autour de Médine ayant été déjà bannis, ceux de Khaybar émigrant en Palestine, Omar envoya ses hommes au Yémen,</strong> parallèlement aux expéditions en Perse et en Syrie, pour déplacer les populations chrétiennes de Najran vers une autre terre à choisir hors d’Arabie. Ce sera en Syrie et en Irak, notamment. Ses recommandations au général de ses troupes étaient claires et précises pour l’exécution de ses commandements : <em>— Tu iras sur leurs terres, mais tu ne les détourneras pas de leur religion ; tu en banniras ceux qui garderont leur religion et tu y maintiendras le musulman. Tu cadastreras la terre de ceux que tu auras évacués et auxquels tu feras choisir une terre de substitution en les informant que nous les bannissons sur ordre de Dieu et de son prophète de ne point laisser deux religions dans l’île des Arabes. Ceux qui garderont leur religion auront une terre semblable à la leur en reconnaissance de notre part du droit qu’ils ont sur nous et par fidélité au pacte de protection et d’alliance que Dieu ordonne en faveur de nos sujets, gens du Livre.</em></p>



<p>En parallèle, et dans la continuité des guerres d’apostasie, il ne toléra pas que des Arabes fussent d’une croyance autre que l’islam en Arabie. Il alla jusqu’à écrire à l’empereur byzantin pour lui demander de chasser de ses terres les Arabes chrétiens qui s’y étaient réfugiés sous peine de bannir des terres de l’islam les populations chrétiennes qui s’y trouvaient.</p>



<p>— <em>Vous êtes les croyants et je suis votre prince, </em>dit Omar à son entourage,<em> se choisissant ainsi son propre titre.</em></p>



<p>Omar fut le premier, en effet, à se faire appeler Prince des croyants.<strong> </strong>Il ne voulut pas qu’on fît comme pour son prédécesseur, trouvant par trop longue la dénomination de vicaire du vicaire du prophète, et qui risquait de s’allonger indéfiniment.</p>



<p>En ne définissant plus son régime politique par rapport au prophète, mais par rapport au lien unissant la communauté à son chef, il marqua imperceptiblement, d’une manière indirecte, l’entrée de la communauté musulmane dans une nouvelle ère de vie publique.</p>



<p><strong>Omar édifia les premières bases de l’État musulman en créant les bureaux militaires et financiers, </strong>pour le paiement de la solde aux militaires et la distribution des richesses acquises aux musulmans, auxquels on donna le nom de Diwans ou administrations, et en établissant les registres afin de tenir les comptabilités. En cela, il suivit le conseil de ses chefs d’armées qui étaient passés par les contrées syriennes et y avaient observé la pratique publique de l’administration byzantine.</p>



<p>Dans ce nouvel État, les détenteurs de terres payaient l’impôt foncier ou Kharaj et les gens du Livre – soit les chrétiens, les juifs, mais aussi les zoroastriens, dont l’Avesta était considéré comme les Écritures – s’acquittaient de l’impôt de capitation ou Jizya en échange de la protection qui leur était due.</p>



<p>S’aidant des généalogistes de Médine, le prince des croyants se fit établir un premier registre comportant le nom des membres de la communauté, établi selon divers classements logiques.</p>



<p>Son entourage lui avait suggéré de commencer par lui-même en sa qualité de premier personnage politique, mais il se l’interdit fermement, choisissant la parentèle du prophète et mettant en premier Al Abbès, l’oncle de Mohamed, suivi des autres membres, du plus proche au moins proche. Ce fut son premier critère de classement.</p>



<p>En second mode de classification, il eut recours à un critère militaire, celui de la grande victoire de Badr, recensant les combattants qui y avaient pris part et leur famille. Il choisit ensuite de se référer à la participation à d’autres dates islamiques et à des moments héroïques, comme Al Houdaybia, la prise de La Mecque, la bataille d’Al Qadissya et d’autres en Irak, en Syrie et en Arabie. Enfin, il finit par les nombreuses et diverses tribus, en privilégiant toujours la référence à la conversion à l’Islam comme critère de classement au détriment de tout autre critère, notamment de lignée, de prestige ou de notoriété.</p>



<p>À chaque catégorie correspondait une somme d’argent versée par l’État sur le Trésor public. Tout musulman avait sa part qu’il fût homme, femme ou enfant, riche ou pauvre, Arabe et non Arabe. Elle était considérée comme un droit aux biens communs de la communauté, ce patrimoine que Dieu lui attribuait en vertu du cinquième prélevé automatiquement sur les richesses gagnées par les armées.</p>



<p><strong>Omar avait comme credo de devoir tout distribuer et ne rien laisser dans le Trésor par esprit de justice</strong> et afin d’éviter les convoitises. À cette fin, on le voyait souvent, le dossier de la tribu du jour sous le bras, se charger lui-même d’une distribution nominative.</p>



<p>De ces richesses, il exclut cependant une catégorie que le prophète et son prédécesseur ménagèrent pourtant. Il refusa ainsi la moindre distribution d’argent public aux pontes des païens et à ceux des musulmans qui ne l’étaient qu’en apparence, qu’on appelait les Fourbes ou les Imposteurs, recourant à la raison pour justifier cette innovation dans la pratique religieuse qu’il se permettait.</p>



<p>— <em>On leur a donné du temps où l’islam était faible ; ainsi se protégeait-il d’eux</em>, soutenait-il.<em> Maintenant que Dieu a permis de se passer de leur neutralité, ils n’ont qu’à choisir entre la croyance ou l’infidélité.</em></p>



<p>Aussi attaché que son prédécesseur à suivre l’exemple de leur illustre maître, Omar n’hésitait donc pas à prendre des initiatives quand les nouvelles réalités les lui imposaient. Et une fois qu’il avait décidé quelque chose, plus personne ne pouvait lui résister.</p>



<p>Pour le respect des lois régissant la vie de la nouvelle cité, on le savait jamais hésitant à lever la baguette – cette sorte de prolongement quasi naturel de ses mains – au visage de n’importe quel contestataire, fût-il Compagnon, chef d’une tribu, notable de Médine ou de Qoraïch.</p>



<p><strong>Le général Saad Ibn Abi Wakkas, Compagnon du prophète et vainqueur de la bataille d’Al Qadissiya, </strong>en fit l’expérience quand, venant chercher sa part et, malgré sa toute petite taille, il se permit de bousculer les gens attroupés autour du calife distribuant l’argent qu’il venait de réceptionner de l’un des fronts.</p>



<p>Faisant encore une fois œuvre d’interprétation, Omar interdit toute analyse laxiste du coran en matière d’alcool et mit ses adeptes devant l’alternative suivante : admettre l’interdiction et être fouettés pour avoir osé mentir à son sujet ou la refuser et se faire mettre à mort. Et c’est en vain que les amateurs d’alcool tentèrent de faire prévaloir une interprétation extensive, tout à fait possible pourtant, des termes coraniques aboutissant progressivement à l’interdiction des boissons alcoolisées. Celles-ci étaient très prisées avant l’avènement de l’islam et sa consommation fort répandue, même si d’aucuns se firent une réputation en se l’interdisant bien avant la lettre du Coran.</p>



<p>Pareillement, il osa innover — contrariant ainsi une pratique admise par le prophète — en interdisant l’esclavage par leurs compatriotes des Arabes vaincus lors d’une bataille ou faits prisonniers à l’occasion d’une razzia. Au moment même où arrivaient en masse en Arabie des captifs étrangers, il trouvait inconvenante la pratique fort répandue de la captivité et de l’esclavage entre Arabes, et il fit en sorte que tous les prisonniers arabes furent rachetés de leurs maîtres à l’exception des femmes ayant donné un enfant à son propriétaire. C’est dans cet ordre d’esprit qu’il eut sa répartie, devenue célèbre : <em>«De quel droit asservir les gens naissant libres ?»</em></p>



<p>Autant Omar tenait à tout répartir entre les membres de la communauté, autant il était tatillon et intraitable dans la gestion des biens de l’État et de la moralité publique. En matière de mœurs, il instaura un ordre moral strict, exigeant des poètes et des chanteurs un code de vie épuré, allant jusqu’à proscrire la poésie érotique et les cantilènes amoureuses, de tradition pourtant dans la culture de ses sujets.</p>



<p><strong>Interdits ainsi d’évoquer dans leurs poésies les femmes mariées, de chanter les jeunes beautés, </strong>les amateurs de rimes durent apprendre à contourner la censure pour s’adonner à leur art, et les plus divers moyens firent floraison.</p>



<p>À La Mecque, les chanteurs professionnels durent oublier pour un temps leur habitude d’aller à la rencontre des cortèges des pèlerins, et les efféminés s’y firent discrets pour éviter les foudres des autorités ou la vigilance de ceux qui avaient, parmi leurs compatriotes, une âme de veilleurs de la moralité publique.</p>



<p>En matière de biens, les animaux du Trésor étaient marqués comme <em>«Legs de Dieu»</em> ; et on voyait régulièrement Omar, par chaleur étouffante, sous un soleil accablant, en vérifier la comptabilité. De plus, pour garder ou surveiller un nouvel arrivage de biens et dissuader d’éventuels voleurs de s’approcher des animaux de la communauté, il lui arrivait fréquemment de faire des rondes de nuit.</p>



<p>C’était lors de l’une de ces tournées nocturnes ; accompagné d’un ami, à la lumière de torches, il déambulait dans les rues obscures, le pas néanmoins rapide comme à son habitude et, sur les épaules, son manteau de tous les jours, usé et raccommodé. Soudain, une pâle lueur se profila à l’entrée de la ville où se faisaient entendre des cris d’enfants. S’y dirigeant, intrigués, les deux hommes trouvèrent dans un recoin, assise sur une natte usée, une mère jeune toute fripée avec, au cou, trois gosses en pleurs, une marmite sur un petit feu de bois à ses pieds.</p>



<p>Dans le froid sec de cette nuit, la pauvre femme n’avait où aller ni de quoi faire taire ses bambins dont elle essayait de tromper la faim avec un chaudron bouillant à vide le temps que le sommeil eût fini par les gagner. Et pour faire retomber sa colère, elle pestait contre un calife chargé de tous les maux, rendu seul responsable de son malheur.</p>



<p>Enquêtant sur sa situation, Omar ne lui fit pas connaître sa qualité. Puis, toujours accompagné de son second, il courut vers le local du Trésor. Il en ressortit chargeant sur son dos un ballot de farine et de graisse. Quand son compagnon voulut l’aider à le porter, il refusa net, lui demandant juste de le lui ajuster sur le dos et lui criant au visage, comme il insistait : <em>— Dis ! Porterais-tu le fardeau de mes péchés au jour du Jugement dernier ?</em></p>



<p>Remettant ce qu’il transportait à la femme, il s’aplatit par terre en soufflant fort, tentant de rallumer le feu. La fumée ne tarda pas à s’épaissir et les volutes dansèrent au travers de l’immense barbe du calife à plat ventre par terre et qui ne quitta la marmite qu’une fois que la marmaille fût servie.</p>



<p>Se mettant ensuite de côté, il demeura à sa place, observant la joie des enfants à se rassasier et ne quitta les lieux que quand le sommeil les gagna. Il s’éloigna alors, en cachant son émotion à son compagnon, répondant simplement à la mère qui le remerciait, le disant bien plus digne de gouverner que le prince des croyants : <em>— Dites-en plutôt du bien ; si vous veniez voir le prince des croyants, vous m’y verriez, si Dieu le veut bien.</em></p>



<p><strong>Le second calife du prophète voulait ne faire qu’un seul corps avec son peuple. </strong>Lors de l’année de cendres, la terrible dix-huitième de l’hégire, commençant par la famine et se terminant par la peste, il jura de ne toucher ni au beurre fondu ni au lait ni à la viande tant que n’en auraient pas eu tous les gens de la ville.</p>



<p>Très strict quant à l’exigence d’observance minutieuse des préceptes de la religion et de la pratique du prophète, il ne l’était pas seulement avec ses sujets ; en effet, il commençait par le vérifier dans sa propre famille à laquelle, étant conscient du poids de l’exemple, il réservait le double de la peine dans l’hypothèse de la moindre infraction.</p>



<p>Son intendant – demeuré au service de son successeur – se sera souvenu de son exemple avec les larmes aux yeux. L’argent des aumônes venait d’arriver et le nouveau calife ne retint pas son jeune enfant de prendre une pièce dedans. Or, quelques années plus tôt, lors d’une scène strictement similaire, Omar avait rabroué son enfant, lui arrachant de la main la pièce, la remettant avec les autres. Cette émotion serait-elle anachronique ? Le troisième calife ne manqua pas de s’exclamer : <em>— Mais qui saurait ressembler à Omar !</em></p>



<p>Le prince des croyants était conscient que son rigorisme moral et son intégrisme politique pouvaient verser dans l’excès qu’il savait nécessairement préjudiciable et mauvais ; il ne contestait pas, en effet, que la justice dans la démesure pût être de l’injustice à outrance. Aussi, il se retenait parfois d’aller trop loin.</p>



<p>Lors de l’une de ses nuits de patrouille, il surprit certaines personnes en train de consommer de l’alcool. Le lendemain, il convoqua l’un d’eux pour le lui reprocher et obtenir son aveu afin de lui faire subir la peine prescrite de coups de fouets. Mais l’incriminé eut une répartie intelligente qui laissa le calife sans voix. Il lui demanda, en effet, comment il sut qu’il avait bu et, à la réponse d’Omar qu’il l’avait vu, il protesta : <em>— Dieu ne t’a-t-il pas interdit d’espionner les gens ?</em></p>



<p>Si Omar accepta de fermer les yeux sur sa faute et celle de ses compagnons, c’est qu’il admettait, parfois, se laisser volontiers porter à l’excès dans ses agissements par la force et la rigidité de ses principes. Ce faisant, il ne pouvait penser avoir le tort d’agir dans un sens ou dans l’autre ; il savait que la mise sur pied d’un État demandait autant de rigidité – quitte à tolérer de temps en temps des exceptions – pour éviter à la machinerie de coincer et la faire fonctionner sans fausse note.</p>



<p><strong>Dans les provinces nouvellement acquises, l’État d’Omar ne fonctionnait pas mal</strong> avec le maintien de l’administration antérieure qui a continué à tourner selon ses us et coutumes, y compris la langue, l’arabe n’y entrant que bien plus tard, au temps du plus illustre des Omeyyades.</p>



<p>Isolant au départ les troupes dans de nouvelles cités militaires, il fut par la suite le créateur de provinces (Amsar) en bâtissant de nouvelles villes qui n’étaient plus seulement militaires. Ainsi naquirent Basra et Alkoufa ; la première au bas Irak en août 637 (an 16 de l’hégire) et la deuxième une année plus tard sur un bras de l’Euphrate. Et il suivit de près leur émergence en prescrivant l’utilisation de la canne et du roseau dans les constructions avant d’autoriser la brique cuite sous de strictes consignes quant au nombre des pièces et la hauteur des bâtiments.</p>



<p>C’est de son temps qu’on vit apparaître le noyau de la monnaie musulmane : des Dirhams à l’effigie de Chosroès avec des prénoms arabes. Il fut surtout le premier à instaurer, en l’an 16 de la nouvelle ère, le calendrier hégirien, correspondant au départ du prophète de La Mecque à Médine (appelé Hégire ou Hijra). Il en fixa le début au 16 juillet 622 du calendrier chrétien. À double titre, cette date était une convention.</p>



<p>Tout à fait normalement, elle a fait démarrer le calendrier musulman le premier jour du mois arabe, soit le 1er Moharram, alors que la sortie du prophète de La Mecque eut lieu au mois de rabii 1 soit deux mois plus tard, les mois du calendrier hégirien s’ordonnant comme suit :</p>



<p>1) Moharram, 2) Safar, 3) Rabii I, 4) Rabii II, 5) Joumada I, 6) Joumada II, 7) Rajab, 8) Chaabane, 9) Ramadhane, 10) Chaoual, 11) Dhoul-kaada, 12) Dhoul-hijja.</p>



<p>De plus, d’après les calculs astronomiques, la conjonction entre la lune et le soleil eut lieu le 14 juillet 622 à 07 : 06 TU (Temps Universel) ce qui donnait le 15 juillet comme date correspondant au début du mois de Moharram, le croissant de la nouvelle lune devant être repérable à l’oeil nu au crépuscule du 14.</p>



<p><strong>Comme on s’adonnerait à une passion, Omar faisait tout à la fois.</strong> De jour, son inséparable badine en main, il assurait la police du marché, rendant la justice, répartissant les biens publics. De nuit, il veillait à l’ordre moral, surveillant la consommation d’alcool, essayant de prévenir les pratiques illicites. De tout temps, au service de ses concitoyens, il mettait à l’œuvre son génie politique et son sens administratif ainsi que son remarquable talent de législateur.</p>



<p>Et il avait l’œil à tout, surtout sur ses agents dans les provinces, sommés de se présenter devant lui à l’occasion du pèlerinage annuel afin de rendre compte de leur gestion et de leur respect des principes de justice et d’équité dans l’exercice de leurs fonctions.</p>



<p>De ses nombreuses compétences, il aimait particulièrement à pratiquer celle de législateur ; tout au long du vicariat d’Abou Bakr, du reste, il fut en charge de la justice, notamment celle du Yémen. Mais, à Médine, c’était l’un des plus grands Compagnons du prophète, le Renfort de la tribu Khazraj, Zayd Ibn Thabit, qui était en charge de tout ce qui avait trait à la justice et aux affaires de la religion. C’était par lui, au demeurant, qu’Omar se faisait remplacer lors de ses déplacements en dehors de la ville du prophète, devenue le centre du pouvoir et la capitale de l’islam.</p>



<p>Né en l’an 40 avant l’hégire, soit en 583 après J.-C., treize années après le prophète, Omar trouva la mort à l’âge de soixante ans. Ce jour-là, il ne fut pas étonné de mourir ou le fut à peine, et ce quant à la manière, pour le moins. Outre la poésie, il s’intéressait aux autres religions et aux cultures anciennes ; il aimait la compagnie de gens érudits, des anciens notables de Perse et d’ailleurs.</p>



<p>Dans son entourage, il y avait un Arabe juif converti à l’islam ; on l’appelait Kaab AlAhbar, soit Grand rabbin ; c’était une référence double&nbsp;: à son rang dans son ancienne religion et à son savoir, le terme prêtre ayant en arabe la signification de savant érudit.</p>



<p>La première fois qu’il chercha à rencontrer Omar, demandant comment l’approcher, Kaab Al Ahbar fut étonné qu’on lui répondît qu’il n’avait ni porte ni rideau ni planton pour le séparer de ses sujets. Il allait à la prière et son devoir envers Dieu aussitôt accompli, il s’asseyait dans la mosquée pour que tout un chacun pût s’adresser à lui.</p>



<p>Omar aima la compagnie de Kaab AlAhbar ; il lui demandait souvent de lui parler des anciennes écritures et s’intéressait particulièrement à tout ce qui se racontait sur l’Antéchrist. Un jour, Kaab AlAhbar vint lui dire que, dans les livres anciens, il était dit qu’il allait mourir dans trois jours…</p>



<p class="has-text-align-right"> <strong><em>À suivre&#8230;</em></strong></p>



<p><strong>* <em>Aux origines de l’islam. Succession du prophète, ombres et lumières », roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca , Maroc, 2015.</em></strong></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes : </em></h4>



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<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="YxuSJUlsfT"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/14/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-le-choix-du-chef/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Le choix du chef</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Le choix du chef » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/14/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-le-choix-du-chef/embed/#?secret=tSDMbnuVBB#?secret=YxuSJUlsfT" data-secret="YxuSJUlsfT" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan- «Aux origines de l&#8217;islam» : Une religion universelle</title>
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		<pubDate>Fri, 15 Apr 2022 14:12:09 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Bakr]]></category>
		<category><![CDATA[Al Qadissya]]></category>
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		<category><![CDATA[OMar Ibn Al-Khattab]]></category>
		<category><![CDATA[prophète Mohamed]]></category>
		<category><![CDATA[Syrie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Était-il rancunier Omar ? Il ne pouvait oublier cette scène, à l’aube, chez Abou Bakr ; l’air conquérant, tout en arrogance, Ibn Al Walid venait d’avoir gain de cause auprès du calife. Entre de valeureux guerriers, au physique proche de surcroît, les gestes les plus anodins ont leur importance ; ceux de défi sont explosifs....</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Khalid-Ibn-Al-Walid.jpg" alt="" class="wp-image-387164"/><figcaption><em>Khalid Ibn Al-Walid.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Était-il rancunier Omar ? Il ne pouvait oublier cette scène, à l’aube, chez Abou Bakr ; l’air conquérant, tout en arrogance, Ibn Al Walid venait d’avoir gain de cause auprès du calife. Entre de valeureux guerriers, au physique proche de surcroît, les gestes les plus anodins ont leur importance ; ceux de défi sont explosifs.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Oyhman</strong></p>



<span id="more-387802"></span>



<p>Du temps de la Jahiliya, ces Temps obscurs – ainsi nommait-on la période anté-islamique de l’histoire arabe – l’un et l’autre étaient connus pour leur bravoure. Et si le ralliement d’Omar à la cause de l’Islam fût célébré comme une victoire par ses adeptes encore peu nombreux, Ibn Al Walid sut faire montre de son génie et de son savoir-faire militaire avant même sa conversion en remportant Ouhod, la seule bataille gagnée par Qoraïch aux dépens du prophète.</p>



<p><strong>Cette bataille a dû laisser des séquelles dans l’inconscient d’Omar. Le prophète y fut blessé et son oncle Hamza y trouva la mor</strong>t; éventré et mutilé, il eut même le foie arraché et à pleines dents mordu par Hind qui était encore la femme d’Abou Soufiane, chef de Qoraïch et père de Mouawiya, futur gouverneur à Damas.</p>



<p>Mais ce qui devait faire le plus de mal à Omar, c’était son propre comportement en cette journée néfaste. Nombre de musulmans périrent et le peu de survivants agirent en couards, pensant à sauver leur vie, se cachant dans les dunes, abandonnant à son sort leur prophète, lèvre fendue et front en sang. Ni lui ni Abou Bakr ne surent lui éviter ce calvaire.</p>



<p>Inconsciemment, il ne s’était jamais pardonné cette honte ; il avait une forte envie d’en punir le responsable ; et c’était l’artisan de la victoire de Qoraïch qui concentrait tout son ressentiment : Khalid Ibn Al Walid, cet homme physiquement si semblable à lui, mais moralement si dissemblable.</p>



<p>La conscience d’Omar ne pouvait cependant suivre ses impulsions sans des faits avérés et réfléchis, déliés de tout penchant personnel ou inconscient. À ses yeux, comme une obsession, il avait le parcours de ce guerrier, certes toujours valeureux, mais devenu encore plus cruel.</p>



<p>Sur chacun de ses passages coulait le sang ; les têtes dégringolaient aux pieds de troncs humains brûlés et remplaçaient, sous les marmites, les pierres comme points d’appui ; les palmiers s’ornaient de corps crucifiés et les piétailles de ses armées grossissaient de femmes et d’enfants en capture.</p>



<p>Ses victimes n’étaient pas toutes païennes ou ennemies de l’islam et des sanctuaires comme les couvents et des catégories de personnes protégées, comme les prêtres ou les enfants, n’échappaient pas au zèle de ses hommes au vu et au su de leur chef, si ce n’était avec son assentiment et sous ses ordres. Déjà, du vivant du prophète, Khalid ne se privait pas d’excès ; envoyé pour prêcher, il ne se retenait pas de tuer, amenant le prophète à déplorer ses actes, à les réparer, à s’en déclarer même dégagé devant Dieu.</p>



<p><strong>Omar avait une mémoire d’éléphant; il n’oubliait rien, surtout ce qui avait trait au prestige de vicariat et aux devoirs des chefs, </strong>et ce aussi bien en gestion publique qu’en préceptes moraux ou en conduite publique. Ainsi, ne pardonna-t-il pas à un ponte de Qoraïch une répartie jugée attentatoire à la dignité de la fonction califale.</p>



<p>C’était encore la période de résistance passive au choix d’Abou Bakr. Un mois après le décès du prophète, le gouverneur du Yémen Khalid Ibn Saïd Ibn Al ’Ass était de passage à Médine. En présence d’Omar et du calife, il eut l’indélicatesse de reprocher à Ali et à Othmane, les deux descendants d’AbdManaf, ascendant du prophète, de se désintéresser d’un pouvoir, censé être leur chose propre, et abandonné à autrui.</p>



<p>Cela mit dans tous ses états Omar. Aussi, fidèle à des mœurs frustes qu’il revendiquait volontiers, il appela à lui ses gens, les lâchant sur l’impertinent. Et la soutane de brocart que celui-ci portait fut aussitôt mise en pièces aux cris d’Omar : <em>— Déchirez-la sur lui ! Comment ose-t-il porter de la soie ? Elle est délaissée par nos hommes même en temps de paix !</em></p>



<p>La soutane en charpie, Khalid Ibn Saïd Ibn Al ’Ass était honteux, mais toujours provocateur, interpellant en vain les cousins AbdManaf : <em>— Ainsi vous dépossède-t-on par la force !</em></p>



<p>Ali, eut beau chercher à le calmer, il n’en continuait pas moins à exprimer une vive rancœur : <em>— S’agit-il de combat ou de vicariat ? S’interrogea inutilement Ali.</em></p>



<p><em>— Personne n’est mieux placé que vous pour se charger de cette affaire, clamait-il, s’attirant de sévères réparties</em> <em>d’Omar et s’assurant durablement son inimitié.</em></p>



<p><em>— Comme tu parles mal ! Par Dieu, seul un menteur débite ce genre de propos et de ce fait ne fait que se nuire à lui-même.</em></p>



<p><strong>Usant de sa magnanimité habituelle, demeurant impassible à ce genre d’incidents, Abou Bakr ne voulut pas tenir rigueur à Ibn Al ’Ass </strong>de sa sortie en lui faisant confiance lors des guerres d’apostasie, le nommant à la tête d’une armée. Mais Omar n’arrêtant pas de dénigrer l’homme, il finit par céder, revenant sur une décision le désignant à la tête du premier corps d’armée envoyé en Syrie au début de l’année 13 hégirienne, confiant finalement cette charge à Yazid Ibn Abi Soufiane.</p>



<p>À Khalid Ibn Al Walid, non plus, Omar ne pouvait pardonner ses excès malgré ses succès multiples l’auréolant d’un plus grand prestige. Celui-ci était proportionnel à ses victoires et le comportement rapporté de l’homme à ces occasions allait au-delà de toutes les limites raisonnables.</p>



<p>Lors du siège de Damas, au lendemain de la victoire d’AlYarmouk, alors qu’il n’était plus le commandant en chef des armées de Syrie, il osa se comporter comme s’il l’était toujours, se permettant d’écorner l’autorité de son remplaçant, éclaboussant par la même le prestige de l’islam.</p>



<p><strong>Abou Obeïda avait conclu avec les assiégés un traité de reddition et se faisait ouvrir les portes de la forteresse </strong>quand, au même moment, Khalid forçait les portes orientales et se lançait avec ses hommes dans la ville, tuant, pillant. Il ne se soucia ni de l’image des armées arabes ni de l’autorité du général en chef avec lequel il se permit le luxe d’une altercation avant de finir par lui céder et accepter de lui obéir.</p>



<p>Le premier courrier que le nouveau calife rédigea fut à l’intention des armées de Syrie. À Abou Obeïda, il écrivit qu’il lui donnait le commandement en lieu et place de Khalid. Mais, consciencieux et soucieux de ne pas laisser ses propres sentiments déborder son sens aigu de la justice, il entoura cette décision d’une condition stricte : que Khalid ne reconnaisse pas ses torts et ne fasse pas amende honorable, sinon il garderait ses prérogatives. Il le savait trop orgueilleux et trop fier pour accepter de se déjuger, reconnaître avoir osé mentir, mal agir.</p>



<p>Mis par le nouveau commandant des armées devant la nécessité du choix, Khalid hésita un moment et sollicita un temps de réflexion, la nuit pouvant porter conseil. Omar avait bien scénarisé sa vengeance ; il ne laissait le choix qu’en apparence, sachant pertinemment qu’on ne saurait se plier à pareille injonction, accepter de reconnaître publiquement ses torts pour garder le commandement, commenta la sœur de Khalid, consultée en la matière. Elle était même catégorique : <em>— Par Dieu, Omar ne t’aime point ! Il ne cherche qu’à te faire te démentir pour t’enlever quand même le commandement.</em></p>



<p>À la pertinence de son jugement, son frère acquiesça en l’embrassant sur la tête ; oui, elle avait raison ! Face à ses pairs et à ses soldats, au risque de subir devant eux la pire des humiliations, il ne se déjugera pas. Car dans sa soif de justice s’alimentant aux sources d’une vengeance inconsciente, Omar avait minutieusement prévu le protocole de dégradation.</p>



<p>Amis, rivaux et compagnons des armées de Syrie étaient tous réunis sous la tente du nouveau commandant ! En maître de cérémonie officiait le premier muezzin de l’Islam, Bilal, esclave affranchi d’Abou Bakr qui l’avait racheté à ses anciens maîtres pour le soustraire à son martyre. Il semblait plus zélé encore que le général en chef à appliquer les consignes d’Omar. Avait-il lui aussi à se libérer de quelque chose sur la conscience&nbsp;? Regretta-t-il le présent reçu alors qu’il était le chambellan d’Abou Bakr, l’assimilant finalement à de la corruption ?</p>



<p>Dans le lourd silence régnant sous la tente, d’une voix se voulant impassible et neutre, Bilal demanda à Abou Obeïda le rappel des ordres du nouveau calife : <em>— Que t’a-t-on ordonné concernant Khalid ?</em></p>



<p><em>— On m’a ordonné de mettre bas son turban et de partager avec lui tous ses biens.</em></p>



<p>Et Khalid s’exécuta, lui abandonnant la moitié de ce qu’il portait, jusqu’à la paire des chaussures. Plus tard, lorsqu’il rejoindra Médine, à chaque rencontre, il se fera houspiller par Omar : <em>— Khalid, sors les biens de Dieu de sous ton cul !</em></p>



<p>Il aura beau protester ne rien avoir, il n’aura la paix que lorsqu’il se sera décidé à proposer une transaction au calife.</p>



<p><em>— Prince des croyants, finira-t-il par lui demander un jour, estimes-tu ce que j’ai gagné durant ton règne à quarante mille dirhams ?</em></p>



<p><em>— J’accepte de t’estimer cela à cette somme, répondra Omar, ayant décidé d’être finalement conciliant.</em></p>



<p><em>— Elle est à toi, proposera Khalid.</em></p>



<p><em>— Je la prends, conclura Omar, mettant un terme au différend, considérant satisfaite sa soif de justice.</em></p>



<p><strong>On fera le décompte des biens d’Ibn AlWalid qui était moins pourvu en argent qu’en esclaves ;</strong> on obtiendra la somme de quatre-vingt mille dirhams dont Omar prélèvera la moitié qui sera versée au Trésor. Quand on suggérera un peu plus tard à Omar de rendre ses biens à Khalid, il répondra : <em>— Je ne suis que le commerçant des musulmans. Par Dieu, il ne les reprendra jamais !</em></p>



<p>Sa dette ainsi réglée, libéré de ce carcan, le guerrier Ibn AlWalid ne demeurera pas moins loin des champs de bataille. Il aurait eu cependant la satisfaction de la reconnaissance de sa valeur guerrière par Omar après la bataille de Qinnisrine, en Syrie. Remportée de la meilleure manière grâce à lui mais pour le compte du chef des armées Abou Obeïda, elle amena le calife à déclarer publiquement, lui rendant justice : <em>— Dieu ait pitié d’Abou Bakr ; il était bien meilleur connaisseur des hommes que moi ! Dieu m’est témoin, je ne l’ai pas démis par suspicion, mais bien de peur que la gloire ne lui tourne la tête.</em></p>



<p><strong>Né à La Mecque vers l’an 25 avant l’Hégire, Khalid décédera à Médine en 642 à l’orée de la quarantaine</strong>; ses hauts faits d’armes l’auraient trop tôt usé, à moins que ses démêlés avec Omar ne l’aient miné, comme les soucis sapent la santé à l’endetté du mercanti.</p>



<p>Se voulant commerçant de la communauté dont il était responsable, sans malhonnêteté, mais volontiers profiteur pour la cause religieuse, Omar était comme la plupart de ses compatriotes de Qoraïch, un commerçant à l’origine. Tout comme son prédécesseur, il abandonna son ancienne activité pour se consacrer aux affaires publiques.</p>



<p>Il n’était pas dupe des faiblesses humaines. Il se targua même de n’être ni perfide ni susceptible d’être dupé par un quelconque perfide. Aussi était-il convaincu que les guerriers de l’islam demeuraient des hommes et n’agissaient pas seulement au nom des principes et des hautes valeurs de leur religion, bien qu’ils fussent lancés à travers les vastes contrées entourant l’Arabie pour étendre les dimensions de la terre d’Allah, la maison de l’Islam.</p>



<p>Il savait aussi qu’ils ne sauraient trop longtemps résister au luxe et à son corollaire, la luxure. Autour de lui, il le visualisait au jour le jour et n’avait de cesse de lutter contre. Chez nombre de ses compatriotes et coreligionnaires, l’avidité l’emportait de plus en plus sur le sentiment religieux ; la foi n’était plus ce qu’elle était ; on se combattait de moins en moins pour Dieu et pour l’au-delà, mais bien davantage pour un paradis sur terre.</p>



<p><strong>En Mésopotamie, comme en Syrie, en Égypte et jusqu’en Afrique du Nord où l’on atteignit Barka et la Cyrénaïque, les conquêtes au nom de l’Islam s’enchaînaient,</strong> en effet. L’affaiblissement des Perses et des Byzantins au sortir de leurs guerres incessantes, leurs divisions internes et leurs luttes intestines, permirent aux Arabes musulmans de marquer d’éclatants succès malgré quelques rares défaites.</p>



<p>Outre leur foi nouvelle et leur vaillance si réputée, ils purent compter sur les sentiments d’hostilité animant les populations sous domination des empires perse et byzantin ainsi que sur l’esprit de solidarité ethnique de nombre d’Arabes non musulmans.</p>



<p>L’invitation du calife à se lancer à l’assaut de ces lions – comme les anciens Arabes les qualifiaient – était sans appel et généralisée, s’imposant de gré ou de force à tout musulman en mesure de combattre. À ceux qui cherchaient à s’y soustraire, on enlevait publiquement le turban et on les livrait à la réprobation générale.</p>



<p>Or, après avoir assaini la situation dans les armées en Syrie, Omar voulut lever de nouvelles troupes pour la Mésopotamie afin d’y appuyer l’effort de guerre ; il constata alors qu’il lui fallait plus de temps qu’avant pour réunir des troupes. Si, dans la perspective de rejoindre les armées se dirigeant en Syrie, les volontaires accouraient, ils traînaient les pieds en apprenant qu’on les appelait à rallier les troupes de Mésopotamie. On surestimait la puissance des Perses et on les redoutait davantage que les Byzantins, dont le pays leur semblait plus prospère, recelant davantage de richesses à glaner.</p>



<p><strong>À Médine, désormais, affluaient des richesses de toutes sortes, de l’or, de l’argent, des esclaves de tous âges et sexes et des animaux </strong>dans le cadre du cinquième légal réservé au Trésor et prélevé sur ce qui était partagé sur place entre les soldats et leurs chefs. À la tentation cédaient certains chefs militaires, à l’exemple d’Ibn AlWalid ou Amr Ibn Al ‘Ass.</p>



<p>Omar eut ainsi à s’en prendre à ce dernier qui, soumettant l’Égypte, voulut se l’approprier. Après avoir investi, à l’issue d’un siège de plus d’un mois, la ville d’Al Farma avec l’aide des Coptes égyptiens révoltés contre les Byzantins qui les maltraitaient, Ibn Al‘Ass fit chuter successivement Belbiss, Migdol, Oum Dannine et enfin Aïn Chams à partir de laquelle – une fois devenue siège du commandement arabe – se décida le siège et la prise ultérieurs de Bablioun et d’Alexandrie.</p>



<p>En conquérant du pays, Amr s’y arrogeait tous les droits du maître. Il y fondera Foustat, en fera la capitale de la province d’Égypte et réussira, presque sans discontinuité, à en être le gouverneur jusqu’à sa mort. Percevant les secrètes ambitions nourries par l’homme, Omar le surveilla de près, notamment quant à ses devoirs eu égard à l’impôt ; souvent, il ne manqua pas de le rappeler à l’ordre. Chaque fois qu’il tardait à lui envoyer ses rentrées, recourant à divers prétextes, il ne manquait pas de lui écrire des missives de rappel : <em>— Je m’étonne de trop t’écrire à propos de tes retards à me faire parvenir les rentrées des impôts ainsi que de tes écrits se limitant aux sujets secondaires. Je ne t’avais pas envoyé en Égypte pour que tu en fasses ton butin ou celui des tiens, mais pour veiller aux rentrées fiscales et pour bien gérer le pays. Aussi, dès l’arrivée de ce courrier, dépêche-toi de me porter tes rentrées fiscales qui sont la propriété des musulmans. Tu sais bien que je suis entouré de gens en difficulté et qui en ont le plus grand besoin.</em></p>



<p>Enturbanné, portant sur les épaules un manteau de coton raccommodé d’une dizaine de pièces en cuir et en coton, son inséparable badine à la main, Omar était sur sa chamelle rouge bardée d’un grand sac sur chaque flanc avec une outre d’eau sur la selle et une gamelle à provisions derrière lui ; un bédouin à pied tenait la bride de l’animal et, derrière, suivaient des guerriers farouches à l’aspect aussi rude.</p>



<p>Ainsi avança-t-il vers Jérusalem (Ilya) où il fut amené à se rendre pour signer en personne le traité de capitulation selon les termes de l’accord obtenu par ses troupes pour se faire livrer la ville sans combat.</p>



<p>Quand il vit l’escorte venue l’accueillir, il ne crut pas ses yeux ; les princes et les chefs des troupes étaient revêtus de brocart et de soie, et les selles de leurs montures étaient en argent. Seul leur commandant en chef, Abou Obeïda, montait une chamelle dont la bride était en poil et n’avait sur lui qu’un manteau de coton. Fou de colère, promptement, il mit pied à terre et, ramassant par poignées terre et cailloux, il les leur jeta dessus, en criant à tue-tête : <em>— Combien vous êtes rapides à changer de peau ! Et vous osez m’accueillir en pareille tenue ? Depuis deux ans à peine, vous avez mangé à votre faim, et vous voilà victimes de la gloutonnerie !</em></p>



<p>Sa colère ne retomba quelque peu que quand on lui assura que ces hommes portaient bien des armures et des armes en dessous du brocart.</p>



<p>Il se départit à peine de sa mauvaise humeur pour rendre la pareille au patriarche de la ville conquise, Sophronios, son magistrat suprême, qui lui fit un accueil digne de son rang, allant même jusqu’à se permettre de lui offrir un manteau neuf qu’il eut l’orgueil de refuser.</p>



<p><strong>Pour lui faire évacuer sa mauvaise humeur, les chefs de ses armées essayèrent de l’occuper par le projet d’une mosquée dans la ville devant porter son nom</strong>. Ils lui en firent tracer l’abside après la prière du vendredi du cinquième jour de son entrée dans la ville ; mais ceci ne lui fit pas perdre sa lucidité sur l’état d’esprit des membres de sa communauté.</p>



<p>Visitant avec le patriarche de la ville le site d’où le prophète fit son voyage céleste, découvrant les lieux saints chrétiens de la ville, il se trouvait dans l’église du Saint-Sépulcre quand arriva l’heure de la prière. À son hôte qui l’invitait à s’en acquitter sur place, il confia qu’il préférait dérouler le tapis en dehors de l’enceinte religieuse et ce de crainte que, plus tard, on en vienne à réclamer pour l’islam cet endroit au prétexte de cette prière.</p>



<p>Tout le long de ses dix jours de séjour, il n’arrêta pas de pester contre le dérèglement des mœurs de ses sujets. Même la nouvelle de la victoire d’Al Qadissya, qui lui parvint à Jérusalem, ne réussit qu’à peine à dérider les traits clairs de son visage légèrement hâlé ; ses yeux rougis étaient encore plus incandescents, ses joues aux poils clairsemés avaient en permanence des rictus et ses vertèbres, bien développées pourtant, semblaient écrasées par une invisible charge.</p>



<p>Durant son califat et dans la mesure du possible, Omar s’évertua à réprimer les penchants de ses sujets. Croyant à la vertu de l’exemple, il alla jusqu’à interdire aux Compagnons du prophète de quitter Médine pour s’installer dans les propriétés acquises sur les terres gagnées aux ennemis. Pourtant, il savait son combat voué à l’échec ; pouvait-il contenir trop longtemps une propension irrésistible incrustée dans la nature humaine ?</p>



<p>Petit à petit, la société arabe changeait ; imperceptiblement, l’État musulman naissait dans l’opulence et ses règles, ses contraintes devaient composer fatalement avec elle et ses excès. Omar contribua pour beaucoup à cette naissance ; il en fut même l’artisan ; mais il savait pertinemment qu’il n’en maîtriserait pas trop longtemps les implications.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong><em>À suivre&#8230;</em></strong></p>



<p><strong><em>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète, Ombres et lumières», roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc.</em></strong></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes: </em></h4>



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<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="9ocIe2JeHL"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/14/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-un-si-court-magistere/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Un si court magistère</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Un si court magistère » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/14/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-un-si-court-magistere/embed/#?secret=Ml3gv3NI7N#?secret=9ocIe2JeHL" data-secret="9ocIe2JeHL" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="CsRNtMfJHq"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/12/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-a-la-conquete-du-monde/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : À la conquête du monde</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : À la conquête du monde » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/12/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-a-la-conquete-du-monde/embed/#?secret=rIEFS8OaNn#?secret=CsRNtMfJHq" data-secret="CsRNtMfJHq" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Luttes d’influence et guerre de religion (4/5)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 10 Apr 2022 14:01:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>La cité restait sans autre défense que ses habitants, certes ; mais par leur action, ces troupes faisaient une démonstration de force de nature à intimider les ennemis, désamorcer leurs velléités belliqueuses. Qui irait jusqu’à imaginer qu’on oserait dégarnir la défense de la ville pour attaquer si l’on n’était pas en position de force ?...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Khalid-Ibn-Al-Walid.jpg" alt="" class="wp-image-387164"/><figcaption><em>Khalid Ibn Al Walid.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>La cité restait sans autre défense que ses habitants, certes ; mais par leur action, ces troupes faisaient une démonstration de force de nature à intimider les ennemis, désamorcer leurs velléités belliqueuses. Qui irait jusqu’à imaginer qu’on oserait dégarnir la défense de la ville pour attaquer si l’on n’était pas en position de force ? La logique de la guerre l’aurait interdit ; mais Abou Bakr en la matière faisait prévaloir la logique de la foi, bien supérieure à ses yeux.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-387163"></span>



<p>Il n’était pas moins homme de guerre, pour autant ! Donnant l’alerte en ville, le calife posta le peu d’hommes qui lui restaient aux aguets. Usant de la même tactique prescrite à ses représentants guerroyant les rebelles et les apostats, il était même le premier à recourir à l’offensive. Ainsi, une nuit, à un moment ou des assaillants campés autour de Médine — la tribu de la dernière délégation venue ausculter les forces musulmanes — s’apprêtaient à une attaque au petit matin, il s’en prit à eux par surprise, réussissant en les prenant au dépourvu à mettre en échec, à peu de frais, l’attaque projetée.</p>



<p>Grâce à cette stratégie, la cité réussit à prévenir d’autres attaques jusqu’au retour de son armée d’expédition ce qui permit aux habitants de respirer de soulagement. Cette dernière n’eut certes pas à engager de batailles avec l’ennemi byzantin, mais elle ne parada pas moins à ses frontières, annonçant des attaques plus sérieuses, des invasions futures promises pour être décisives. De plus, l’essentiel fut bien fait, la mission ayant été remplie, consistant en l’exécution de l’ultime volonté du prophète d’Allah.</p>



<p><strong>Aussitôt le corps d’armée d’Oussama rentré à Médine, le calife s’autorisa à envisager une contre-attaque</strong> large et déterminée afin de réduire l’ensemble des révoltes aux motivations variées, certaines étant de nature politiques tenant à l’attachement exacerbé à une liberté élevée au rang de la sacralité, d’autres relevant de motifs sociologiques de prééminence et de standing et certaines autres étant motivées par des raisons religieuses concurrentes. En effet, sur les vastes terres d’Arabie, comme partout en terre d’Orient, les inspirations mystiques et les vocations prophétiques avaient de tout temps élu leur lieu de vocation par excellence, y ayant trouvé terrain fertile pour y apparaître bien plus fréquemment que l’eau de pluie des nuages en un ciel invariablement de plomb.</p>



<p>Dès le retour de ses guerriers, Abou Bakr conduisit lui-même une nouvelle riposte venant tout juste après une première qui avait débouché sur l’anéantissement définitif de la révolte des hommes d’Al Aswad, le prétendu prophète du Yémen. D’autres suivirent, dirigées par onze chefs de guerre dont un bon nombre de Qoraïchites parmi lesquels les deux hommes en vue du moment, l’éminent chef de guerre Khalid Ibn Al Walid et l’éminence grise de la politique Amr Ibn Al ‘Ass.</p>



<p><strong>À tous les commandants de ces armées, Abou Bakr confiait une même lettre destinée aux apostats</strong>. Pour lui, quelle que fut la motivation première de ceux que ses hommes allaient combattre, ils étaient considérés comme ayant renié la nouvelle foi. En refusant de reconnaître la légitimité du nouveau pouvoir, et ce même s’ils n’abjuraient pas de fait l’islam, ils se mettaient hors de l’islam. Ainsi, la foi et la politique étaient-elles intimement liées à ses yeux ; il ne pouvait en aller autrement eu égard à la nature même de l’islam qui est à la fois une religion et une politique, mais aussi à la gravité de la situation où la nouvelle foi était encore fragile, la moindre faiblesse, le moindre doute étant de nature à compromettre son devenir. Cette harangue, invariablement, devait reproduire le schéma suivant :</p>



<p><em>«Au nom de Dieu clément et miséricordieux. D’Abou Bakr, vicaire du prophète d’Allah — qu’Allah le bénisse et le salue — à tout destinataire de la présente lettre : gens communs et notables, fidèles à l’islam ou ayant apostasié. Que le salut soit sur qui est demeuré dans le droit chemin et n’est point revenu à l’égarement, à l’aveuglement. Je glorifie Dieu le seul et l’unique et témoigne qu’il n’est de Dieu que lui, exclusif, sans associé, que Mohamed est son serviteur et son prophète ; nous reconnaissons son message et nous accusons d’impiété quiconque le refuse et le combattons&#8230;</em>»</p>



<p>Cherchant à être exhaustif et précis, à son habitude, ne dédaignant ni de faire appel au raisonnement ni à la menace, il voulait avoir, dans son message, une attitude de juste équilibre ou de justice équilibrée. Rappelant la portée du message prophétique, citant des extraits du Coran, ne doutant point de sa légitimité en tant que nouveau chef de toutes les tribus arabes, il tenait à y évoquer la source de son pouvoir, revenant à la disparition du prophète, reprenant ses propos le jour de sa mort avant de finir par en venir à leur apostasie. Et alors, il n’hésitait pas d’être moins persuasif, recourant volontiers à la menace, faisant montre à quel point sa détermination pouvait le faire aller loin de sa réputation de bonhomie :</p>



<p><em>«&#8230; Dans une armée d’Émigrants et de Renforts et aussi de bons musulmans de la deuxième génération, je vous ai envoyé un tel et lui ai ordonné de ne combattre personne, de ne tuer quiconque qu’après l’avoir appelé à l’islam. Celui qui y répond, reconnaissant les justes principes de notre noble foi et agissant vertueusement selon ses prescriptions, il l’acceptera et l’aidera. Pareillement, il a reçu l’ordre de tuer quiconque refuse et de ne point épargner toute personne récalcitrante qu’il réussira à prendre ; de brûler par le feu les renégats, de les tuer sans merci, de capturer leurs femmes, leurs enfants. Il n’acceptera de personne que l’islam ; celui qui le suivra bénéficiera des bienfaits et de la miséricorde divins, mais celui qui le délaissera ne défiera point la force d’Allah ni le bras vengeur de ses fidèles. À tout groupement d’entre vous, j’ai ordonné à mes envoyés de lire ma lettre ; le signe de rassemblement et de ralliement pour vous sera l’appel à la prière. Ceux qui appellent à la prière, musulmans et le confirmant, ils ne seront pas attaqués ; ceux que n’assemble pas l’appel à Allah, ils y seront appelés, toutefois. Or, s’ils y défèrent, il leur sera alors demandé leurs devoirs religieux ; s’ils s’y refusent, on ne manquera pas de les châtier et on ne traînera pas à le faire ; mais pour peu qu’ils les reconnaissent, ils seront admis dans la communauté des fidèles et on veillera à les faire s’acquitter de leurs obligations»</em>.</p>



<p><strong>Sa connaissance approfondie de la nature humaine avait rendu Abou Bakr sans illusions </strong>sur les faiblesses des hommes — même parmi les plus vertueux d’entre eux — dans le feu de l’action, y compris la plus noble. Il était arrivé au prophète lui-même de demeurer humain quant aux choses de la vie, soumis à la condition imparfaite des hommes. Lors de la conquête de La Mecque, il n’y avait pas eu que de fiers et nobles soldats de Dieu dans les troupes musulmanes, certains ne rechignant même pas à détrousser les femmes sans défense de leurs bijoux.</p>



<p>Et le prophète lui-même qui avait fait de sa ville un sanctuaire, y interdisant la moindre impiété, quand la nécessité impérieuse l’a réclamé, il lui a été possible de faire une entorse au caractère saint de ce lieu, Allah l’autorisant de faire couler le sang pour un temps en un lieu aussi saint que La Mecque. Ainsi, pensait-il, ses chefs de guerre, partis ramener à la foi véritable les Arabes égarés, ne manqueraient pas de relativiser la portée de leurs agissements, se réclamant de la noblesse de leurs intentions, de la fin recherchée pour s’autoriser des excès et des débordements.</p>



<p>Sa hantise était justement d’éviter tout débordement, son expérience et sa connaissance des guerriers du désert l’assurant que ce genre d’expéditions était par trop propice aux excès. Aussi tint-il à munir chaque chef d’armée d’un serment rappelant les principes de son adresse, les mandant de les suivre à la lettre, aussi bien eux-mêmes que les troupes sous leur commandement, promettant de les tenir personnellement responsables de tout abus injustifié.</p>



<p>Car il sait pertinemment en homme avisé rompu aux choses de la vie que la perspective de butin a sans aucun doute attiré un certain nombre parmi les soldats de la foi, et non seulement ceux dont l’attachement à la religion nouvelle n’était pas le plus fiable, mais le moins affirmé. Cela faisait partie des lois ancestrales de la guerre qu’il connaissait aussi parfaitement que la généalogie des siens, leurs ascendances les plus lointaines et leurs faits et gestes les plus anciens.</p>



<p><strong>Il était donc sans trop d’illusions qu’à la motivation première et essentielle des campagnes militaires</strong> lancées au nom et au service de la foi ardente s’ajoutaient ou même se substituaient pour certains, notamment parmi les hordes nombreuses de volontaires anonymes se joignant avec enthousiasme aux chefs de guerre valeureux et fidèles des armées, les hommes connus et fort respectables de sa tribu, l’assurance de butins et la possibilité de gagner un fief; autant de motivations propices à la somnolence des valeurs !</p>



<p>Mais ce qui le gênait peut-être le plus, c’était que dans les butins inéluctables de ces guerres à gagner, il n’y avait pas que les biens matériels; la perspective de voir piller les êtres humains tout autant que leurs objets, de posséder et d’user de leur corps tout comme de leurs richesses ne pouvait manquer de heurter son âme demeurant délicate dans son essence, sa noblesse de sentiments quintessenciés.</p>



<p><a></a> Pertinemment, il savait que lorsque la guerre faisait rage, elle était grosse de toutes sortes de ravages; et les pires exactions étaient consubstantielles aux exaltations dont celles qui étaient pourtant le fruit de nobles sentiments. À l’esprit, lui revenaient rimes et assonances de ces interprètes de la sagesse des anciens que sont les poètes, comme l’un des plus illustres parmi eux, membre d’une famille de grande tradition poétique, le sage Zouhayr Ibn Abi Soulma dénonçant la guerre dans l’un des sept poèmes majeurs des temps anciens, ces chefs-d’œuvre de l’époque pré-islamique qu’on appelait Mu’allaqat ou Suspendues (à la Ka’ba) :</p>



<p><em>Allumée, atroce vous l’allumez,</em></p>



<p><em>Tout flammes, d’emblée vous l’enflammez.</em></p>



<p><em>Sur la peau sous la meule, vous êtes alors de la graine broyée</em></p>



<p><em>Par deux fois l’an, elle se féconde et sa mise bas est gémellée.</em></p>



<p class="has-text-align-right"><em><strong>À suivre&#8230;</strong></em></p>



<p>* <em>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète, Ombres et lumières», par Farhat Othman,  éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</em></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Luttes d’influence et guerre de religion (3/5)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 09 Apr 2022 13:41:41 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Déjà, au Yémen, le premier des apostats était défait et tué avant même la mort du prophète, certains des musulmans dans la région ayant répondu à l’appel de ce dernier de combattre pour leur religion et de se débarrasser par tout moyen de l’imposteur. Donnant à son mouvement non seulement une coloration religieuse, mais aussi...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Prophete-Mohamed-represente-par-une-miniature-persane.jpg" alt="" class="wp-image-387102"/><figcaption><em>Le Prophète Mohamed représenté par une ancienne miniature persane.</em></figcaption></figure></div>



<p> <strong><em>Déjà, au Yémen, le premier des apostats était défait et tué avant même la mort du prophète, certains des musulmans dans la région ayant répondu à l’appel de ce dernier de combattre pour leur religion et de se débarrasser par tout moyen de l’imposteur. Donnant à son mouvement non seulement une coloration religieuse, mais aussi un aspect nationaliste en s’en prenant aux descendants des Perses dans la région (venus dans le passé libérer le pays de l’emprise des Abyssins chrétiens) et dont bon nombre s’étaient convertis à l’islam, il s’était fait des ennemis dans leurs rangs.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-387101"></span>



<p>Usant de la ruse que leur religion nouvelle ne renie pas en temps de guerre, se faisant passer pour des ralliés à la cause des révoltés, deux d’entre eux réussirent à se rapprocher de son chef, Al Ansi. Grâce à la complicité de l’une de ses femmes, la fille d’un ancien roi du Yémen, désireuse de venger son père tué par ce mari qui l’a humiliée et asservie, la nuit venue, ils s’introduisirent dans la cabane du faux prophète.</p>



<p>Elle les lui avait présentés comme étant de sa parentèle et les cacha dans sa masure ; durant son sommeil, avec son aide, ils se ruèrent sur lui et lui coupèrent la tête. Les gardes postés devant la maison entendant le râle de la mort faillirent se douter de quelque chose ; mais la voix de la femme du chef les rassura ; il serait juste en transe, en pleine révélation divine.</p>



<p>De Sanaa, la capitale du Yémen, la nouvelle de la mort d’Al Ansi et les détails de la reprise de la ville par les musulmans parvinrent à Médine un mois après, tout juste la veille du décès du prophète.</p>



<p><strong>Dans la capitale yéménite, les conjurés crièrent leur slogan de ralliement, lançant haut et fort l’appel à la prière</strong> ; en trophée sanglant, ils avaient à la main la tête coupée d’Al Aswad qu’ils jetèrent aux pieds de ses hommes arrivés précipitamment dans le plus grand désordre. Cela fit retomber leur ardeur et la courte bataille qui s’engagea se termina par la fuite des apostats.</p>



<p>À Médine, malgré une tonalité globalement triste d’un temps fait d’incertitude sur la santé du prophète, la joie fut immense ; la fin du Noir du Yémen (c’était la signification du prénom) était voulue comme le prélude à des moments plus cléments, de bien moindre noirceur.</p>



<p>Si le renégat du Yémen fut tué, il restait bien les autres aux noms et faits d’armes devenus célèbres, et encore d’autres moins connus. Ils allaient tous finir par être ramenés à la juste religion, de gré ou de force ; il ne resterait pas moins à s’assurer de leur sincérité. Certains varièrent assez souvent, parmi lesquels il y avait de vaillants guerriers&nbsp;; fallait-il leur faire confiance dans les guerres d’expansion qui allaient commencer tout juste après en Irak et en Syrie, ou était-il plus sage de s’en méfier ?</p>



<p>En les empêchant de prendre part aux immenses butins en cas de victoire, on pouvait estimer leur faire chèrement payer la faute de leur mauvaise conduite ; ce faisant, on se priverait de leur précieux apport pouvant être décisif pour les batailles éclair et les razzias auxquelles ils étaient rompus et dont certains n’avaient pas manqué déjà de s’y adonner de leur propre initiative dans les riches contrées du voisinage perse.</p>



<p>Avec la multiplication de ces apostasies, le nouveau calife se retrouvait à la tête d’une communauté apeurée et fragilisée ressemblant à un troupeau de moutons en l’une de ces nuits d’hiver, pluvieuses et venteuses. Et cela le préoccupait fort.</p>



<p><strong>À part Qoraïch et Thakif, pourtant les plus réticentes à embrasser l’islam à ses débuts, </strong>toutes les tribus ou, pour le moins, certains de leurs membres, avaient rejeté la religion de Mohamed en totalité ou en partie. Hawazene, Sélim ou Ameur étaient parmi les tribus renégates dans leur totalité et à Bahreïn, Oman et Hadhramout, notamment, se retrouvaient les individualités promptes à rallier par leurs talents de nombreux groupes hétéroclites. Et voici les étendards rouges de l’un d’eux qui avançaient sur Médine nourrissant l’ambition félonne de l’enlever.</p>



<p>Sous les yeux d’Abou Bakr, la situation bien critique déjà à son avènement l’était encore plus&nbsp;; dans sa tête, les pensées s’entrechoquaient. Pourtant, il se sentait tout d’abord dans l’obligation d’honorer la mémoire du prophète et ce doublement : en permettant, en premier, la réalisation de la dernière décision qu’il prit – une expédition militaire – et, ensuite, en maintenant à la tête de celle-ci le général qu’il avait déjà nommé, le fils de son ancien esclave affranchi devenu son fils adoptif. On l’appelait l’expédition d’Oussama, du nom de ce jeune général, et elle avait été décidée par le prophète pour combattre en Syrie les Jaunes (ou encore les Rouges, ainsi appelait-on les Byzantins) et leurs alliés Arabes chrétiens.</p>



<p>Cette sortie guerrière n’était pas dirigée contre les tribus révoltées et n’était pas conduite par quelqu’un faisant l’unanimité, s’agissant d’un jeune à peine majeur, inexpérimenté ou considéré comme tel. Malgré les protestations, y compris celles d’Omar, Abou Bakr restait intraitable. Or, voilà son second qui revenait à la charge, reprenant à son compte l’opinion générale, dénigrant le jeune chef de dix-huit ans qui campait aux abords de la ville, attendant les ordres.</p>



<p><strong>De cette expédition, Abou Bakr tout comme Omar en étaient partie</strong>; et n’était la mort du prophète, ils y auraient participé sans broncher. Aussi, les réserves, fusant de toutes parts, y compris de son plus proche conseiller, avaient de quoi l’irriter. Se redressant lestement sur ses pieds malgré son âge, prenant vigoureusement dans sa main la barbe d’Omar que cette réaction inattendue surprit, il lui cria au visage, comme il ne l’avait jamais fait :</p>



<p>— Que ta mère te perde ! Qu’Allah me prive de toi ! Le prophète l’a désigné et tu oses me demander de désavouer son initiative !</p>



<p>Soucieux de s’inscrire dans la même lignée que son prédécesseur, Abou Bakr s’adonnerait au mimétisme, s’il le fallait. Aussi, jusqu’à l’ostentation, il poussa son attachement à la dernière volonté de Mohamed en tenant à saluer à pied les troupes et à faire quelques pas auprès du jeune commandant sur son cheval monté.</p>



<p>Évidente, la gêne de ce dernier se faisait pressante ; il aurait voulu soit descendre de sa monture soit en faire venir une pour le calife; mais celui-ci était moins préoccupé par d’aussi banales questions de protocole que par les consignes qu’il tenait à répéter aux troupes pour surtout éviter les excès et les exactions accompagnant souvent ce genre d’expéditions :</p>



<p>— Je vous fais dix recommandations, retenez-les bien. Ne trahissez pas, n’abusez pas, ne trompez pas ; ne défigurez pas vos victimes, ne tuez ni de jeunes enfants ni de vieilles personnes, ni des femmes ; ne décimez pas de palmiers, ne coupez ni ne brûlez d’arbres fruitiers&nbsp;; n’égorgez ni vaches ni moutons ni dromadaires sauf pour manger. Vous passerez par des gens repliés sur eux-mêmes dans des couvents, vous les laisserez tranquilles. D’autres vous donneront à manger différentes sortes de mets ; invoquez Dieu avant si vous devez y toucher.</p>



<p>Sur le qui-vive, quarante jours durant, en l’absence des troupes d’Oussama, Médine allait vivre dans la peur permanente ; serait-elle attaquée par les tribus révoltées ? Tout alentour, apostats, faux musulmans, juifs et chrétiens rongeaient leur frein ; une attaque concertée ou d’envergure suffirait à ne faire qu’une bouchée de la cité de la religion nouvelle !</p>



<p>Il y avait encore peu, des délégations de certaines tribus y venaient encore au prétexte de trouver un arrangement avec le successeur du prophète, voulant bien garder de la religion la prière, mais se faire exonérer de l’aumône légale, davantage vue comme un tribut attentatoire</p>



<p>au prestige de la tribu qu’un impôt ou une redevance nécessaires à la vie du nouvel État en construction.</p>



<p>En fait, elles observaient la ville, ses défenses et sa capacité à repousser une attaque. Et le refus d’Abou Bakr de transiger avec les préceptes de l’islam ne faisait qu’exciter l’envie folle d’agresser ce qui leur paraissait une proie facile.</p>



<p><strong>C’est que ces tribus nomades au mode de vie instable, avec leurs mœurs frustes, étaient mal perçues par les musulmans citadins</strong> qui les jugeaient sévèrement, voyant d’un très mauvais oeil les Bédouins convertis à l’islam revenir en leur milieu hors les villes, allant jusqu’à assimiler ce retour en milieu nomade à de l’apostasie ; la foi bédouine restant à leurs yeux friable, par trop instable !</p>



<p>Dans le même temps, d’autres troupes musulmanes de Médine, attaquaient des tribus infidèles, comme Kothaa, tuant leurs hommes, asservissant leurs femmes et leurs enfants, s’appropriant leurs biens.</p>



<p>Des hommes de grande valeur guerrière et de grand mérite personnel y prenaient une part éminente tel le Qoraïchite Khalid Ibn Al Walid et Adii Ibn Hatem, chef de la grande tribu de Tayy, et fils de l’un des plus célèbres Arabes, pour leur générosité réputés : Hatem AtTaïy (de Tayy).</p>



<p>Faisant de l’attaque comme meilleure défense une stratégie, Abou Bakr ne rappela pas auprès de lui ces hommes en action, malgré ses forces réduites ; ils devaient finir leur mission et contre-attaquer les renégats, prendre même l’initiative d’attaquer.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p><em><strong>«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières», roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</strong></em></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes : </em></h4>



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<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="BdE0KQr4np"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/07/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-1-5/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Luttes d’influence et guerre de religion (1/5)</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Luttes d’influence et guerre de religion (1/5) » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/07/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-1-5/embed/#?secret=jKQScRb07A#?secret=BdE0KQr4np" data-secret="BdE0KQr4np" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="XAvurp8Ltf"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/06/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-et-sourde-la-contestation-2-2/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Et sourde la contestation ! (2/2)</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Et sourde la contestation ! (2/2) » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/06/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-et-sourde-la-contestation-2-2/embed/#?secret=3C8ORgVOP1#?secret=XAvurp8Ltf" data-secret="XAvurp8Ltf" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&#8217;islam» : Luttes d’influence et guerre de religion (2/5)</title>
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		<pubDate>Sat, 09 Apr 2022 06:10:00 +0000</pubDate>
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<p><strong><em>Hayhala Ibn Kaab était le nom de ce prophète concurrent, mais on l’appelait plus communément Al Aswad Al Ansi. Devin noiraud, il avait embrassé l’islam avec sa tribu yéménite, puis apostasia et réussit à rallier à lui le clan Methhaj qu’il impressionna avec ses forts imposants tours de passe-passe. </em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-387062"></span>



<p>Constituant autour de lui une forte armée, il chassa de son pays les représentants du prophète, marcha sur Sanaa et Najrane et les enleva, étendant son pouvoir sur tout le Yémen, poussant bien au-delà, contrôlant Bahreïn et arriva jusqu’à la ville fortifiée de Taèf, au cœur de l’Arabie. Or, la région de Taèf était considérée comme le verger de La Mecque, ses riches familles y possédant d’opulentes propriétés où elles venaient séjourner l’été, fuyant les rigueurs de la canicule mecquoise.</p>



<p><strong>La seconde manifestation eut pour cadre Yémama, province du Najd, une oasis de palmiers au centre de la péninsule, </strong>dans la grande tribu de la région, les Hanifa. Déjà, la femme du mage de Yémama, Sajèh, une femme instruite, poétesse et fort noble, semblait avoir la prétention à faire de l’art de son époux bien plus qu’une simple pratique traditionnelle au service de la seule tribu. Mais elle quitta la région, partant au nord du Tigre et de l’Euphrate consolider son savoir, notamment religieux, chez ses parents de la tribu chrétienne de Taghlib. Et la place se fit libre pour l’apparition, en ce Najd, du premier prophète des Assad en la personne de Toulayha Al Assadi.</p>



<p>Il s’était pourtant converti à l’islam l’année précédente avec l’ensemble de sa tribu lors de la venue de sa délégation à Médine faire allégeance à Mohamed. Mais cet homme très courageux, considéré comme valant à lui seul mille chevaliers, eut des rêves de grandeur et se vit un destin semblable à celui du prophète de Médine. Aussi, dès son retour chez lui, il apostasia et se mit à réciter de la prose rimée, parodiant le livre sacré de Mohamed. Pour s’attirer les faveurs de ses compatriotes, il abolit la prosternation dans la prière que nombre d’entre eux, imbus de la fierté ancestrale, trouvaient humiliante. Alliée à la chance qui le fit échapper au coup d’épée que lui porta l’homme envoyé par Mohamed pour le tuer, son éloquence fit croire à son invincibilité et augmenta vite le nombre de ses partisans. Ceux-ci, à la mort de Mohamed, se recrutèrent non seulement dans sa propre tribu des Assad, mais aussi dans celles de ses grandes alliées Ghatafan et Tayy. Il prétendit alors que, comme pour Mohamed, il avait des rencontres avec l’ange Gabriel et que celui-ci lui ordonna de prendre Médine qui venait de perdre son prophète. Et on vit les étendards rouges de ses troupes marcher sur l’ancienne Yathrib.</p>



<p>Dans le même temps, dans cette même contrée centrale du Najd, à Yémama précisément, vint un petit homme au teint pâle, au nez camus et dont la capacité de nuisance fut telle qu’on essaya de l’exorciser par l’altération de son prénom, en l’appelant par un diminutif, pour le dénigrer, et lui accolant de plus le qualificatif de Menteur.</p>



<p><strong>On assura que tout comme son voisin, Mouslima ou Moussaylima apostasia et se proclama prophète</strong> au retour d’une délégation à Médine au cours de laquelle il fit allégeance. Il obtint, en même temps que sa tribu, sa part de butin distribué par le prophète Mohamed aussi bien en respect des us et des coutumes qu’en vue de s’assurer l’adhésion à sa religion de tribus que le dénuement rendait volages, prêtes même à vendre l’âme pour leur survie. Mais ce prétendant-là à la prophétie était connu depuis longtemps, bien avant la révélation de l’islam, pour se faire déjà appeler le Miséricordieux de Yémama.</p>



<p>Imitant aussi le Coran avec des phrases rimées, dispensant carrément ses adeptes de la prière et leur autorisant le vin et les relations hors mariage, il rallia aussi pas mal de monde à sa prétention à partager la prophétie avec Mohamed.</p>



<p>Dans les tribus arabes encore païennes ou fraîchement converties, la vocation prophétique allait ainsi bon train et les prétendants à une mission se voulant pareille à celle de Mohamed prospérèrent, comme Toulayha de Ghatafan ou Lakit Ibn Malik, l’homme au diadème, et la déjà nommée Sajeh, la prophétesse des Tamime qui fut loin d’être la seule femme à figurer en ce domaine, bien que la plus connue.</p>



<p><strong>Sajèh revint, en effet, sur ses terres versées dans le christianisme, en ayant tiré la prétention à gouverner sa tribu </strong>et à la mener à des razzias victorieuses. Elle réussit à rallier à sa cause les personnes en vue de sa propre tribu dont même d’éminentes figures de l’islam. On y comptait ainsi le chargé des aumônes pour le compte de Mohamed, un dignitaire appelé le Seigneur au turban jaune. Un autre chargé des aumônes en était également, diplomate, connu pour son brio oratoire qui lui valut d’être un des tribuns de Mohamed. On y trouvait aussi le fils de l’Édenté, l’un des maîtres de l’éloquence arabe dont l’art du discours plut tellement à Mohamed qu’il qualifia son expression de magie, ainsi qu’un parrain de la tribu de Modhar, celle dont était issu Mohamed.</p>



<p>— On sait que Mohamed dit vrai ; mais on préfère le menteur de Rabi’a à l’homme sincère de Modhar.</p>



<p>On ne manquait pas d’entendre ce genre de propos chez les Arabes qui, outre les deux grandes branches des Arabes du Sud, soit du Yémen, et ceux du Nord, étaient subdivisés pour l’essentiel, concernant ces derniers, entre les deux fameuses lignes des Modhar, à laquelle appartenait Qoraïch, et des Rabi’a qui a donné, par exemple, le prophète Moussaylima. Or, l’attachement tribal était tel qu’on pouvait préférer un menteur avéré et faux prophète de sa propre tribu à celui qui paraissait être, à n’en point douter, l’envoyé de Dieu, et ce juste du fait de son appartenance à une autre tribu.</p>



<p><strong>Au demeurant, la multiplication des vocations prophétiques, que les circonstances faisaient apparaître encore plus soudaines ou spectaculaires,</strong> n’était ni nouvelle ni surprenante. Les diverses tribus de l’Arabie étaient autant attachées à leurs spécificités qu’elles vénéraient leurs anciens, comptant en leur sein des mages. Certains parmi eux ne manquaient pas de donner à leur propos le vernis de la prophétie qui n’était en temps normal qu’un concentré de qualités supérieures faites surtout de sagesse, de clairvoyance et de détachement des futilités de la vie dans un environnement ingrat et hostile, où rien n’invite à cultiver de pareilles qualités.</p>



<p><em>Allons viens à la baise,</em></p>



<p><em>La couche est prête.</em></p>



<p><em>Ce sera à la maison, si tu le souhaites,</em></p>



<p><em>Ou au lit ; c’est à ton aise.</em></p>



<p><em>Sur le dos, si tu le veux, on t’étendra</em></p>



<p><em>Ou, encore, à quatre pattes on te mettra,</em></p>



<p><em>Et, en toi, aux deux tiers, tu l’auras</em></p>



<p><em>Ou tout entier, ainsi que tu le voudras.</em></p>



<p>On raconta que Sajèh qui marcha sur le Yémama à la tête d’une armée impressionnante fit si peur au prophète local qu’il chercha à la neutraliser en faisant appel à leur proximité tribale, usant de son immense savoir-faire. Il parvint à organiser une rencontre avec elle, réussit à l’impressionner et finit par lui proposer de s’unir doublement, au propre et au figuré.</p>



<p>Rapportant des anecdotes salaces sur leur compte, on assura que Sajèh et Mouslima se séparèrent mari et femme avec, pour dot, la moitié de la récolte de la région et, en prime, la dispense pour ses troupes de deux des prières prescrites aux musulmans : la première et la dernière, celles de l’aube et du soir.</p>



<p>Cependant, contrairement aux vers railleurs colportés sur son compte et celui de son nouvel époux, la prophétesse était une femme perspicace, à l’observation fine et tenait volontiers des paroles fort marquées de sagesse chrétienne. Profitant de son court séjour auprès de Moussaylima, elle avait jaugé leurs capacités militaires et leurs chances à triompher des musulmans. Concluant que leur mission relevait de l’impossible, elle s’en était retournée chez ses oncles chrétiens de Taghlib.</p>



<p>Si, en effet, du Yémen au Bahreïn, d’Oman à Yémama, au Hadhramaout, à Mahra, aucune tribu fraîchement convertie ne manqua de répudier son allégeance à l’islam, certaines retournant au christianisme, d’autres à la religion juive, la plupart au paganisme, toutes furent combattues, y compris celles qui ne se convertirent pas. Car désormais, on était obligé, en terre d’Arabie, de choisir entre l’islam ou la mort si on ne relevait pas des Écritures reconnues par la nouvelle foi, auquel cas on obtenait un statut spécial de double soumission : à Dieu et à ses fidèles.</p>



<p><strong>Ce nouvel ordre appelé à révolutionner une contrée arriérée et la faire entrer de plain-pied, rapidement et à marche forcée dans la modernité,</strong> les musulmans le furent si brillamment, si vaillamment, avec beaucoup de vigueur et de sérieux ; de la cruauté même. Mais ils tinrent aussi, en des temps où la sauvagerie était la règle, de le faire selon des règles certes indiscutables, mais parfaitement justes, à savoir une fois échouées les options proposées préalablement pour faire amende honorable, revenir à ce qu’ils considéraient comme la seule vérité, ne supposant aucune transaction, la foi en l’islam.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p><a></a> <em><strong>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète, Ombres et lumières», de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</strong></em></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&#8217;islam» : Et sourde la contestation ! (1/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 05 Apr 2022 13:54:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Bakr]]></category>
		<category><![CDATA[Farhat Othman]]></category>
		<category><![CDATA[islam]]></category>
		<category><![CDATA[Médine]]></category>
		<category><![CDATA[Saad Ibn Obada]]></category>
		<category><![CDATA[Zoubeyr Ibn Al Awwam]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>En son âme et conscience, malgré ses réticences à assumer le lourd fardeau de l’illustre et incomparable élu de Dieu, Abou Bakr avait quand même la conscience tranquille. Il avait beau se torturer de questions sur sa légitimité à se placer là où on le mit eu égard, notamment, à la manière dont les choses...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Bataille-de-Ohud.jpg" alt="" class="wp-image-386616"/><figcaption><em>La bataille d&rsquo;Ohud représentée dans une ancienne miniature persane. </em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>En son âme et conscience, malgré ses réticences à assumer le lourd fardeau de l’illustre et incomparable élu de Dieu, Abou Bakr avait quand même la conscience tranquille. Il avait beau se torturer de questions sur sa légitimité à se placer là où on le mit eu égard, notamment, à la manière dont les choses s’étaient déroulées, les conditions et les circonstances qui les avaient entourées, il ne pouvait, honnêtement et objectivement, y trouver rien à redire. En plus des voix nombreuses obtenues déjà des habitants de Médine, cette légitimité était bien attestée par sa désignation par le prophète, avant sa mort, pour présider la prière à sa place.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-386612"></span>



<p>Même en cet ultime jour précédant le décès [du prophète Mohamed], quand il sembla retrouver ses forces et apparut dans la mosquée en pleine prière, il le laissa finir de la diriger en sa présence.</p>



<p>Par le menu, Abou Bakr se souvenait de ces instants si éloignés déjà et de plus en plus fugaces, les derniers où il vit l’être devenu le plus cher à son cœur respirer de cette force, cette noblesse de vivre que toute sa personne dégageait. Malgré ce front ceint de serre-tête, il resplendissait de vie ; certes, il fit la prière assis à côté de lui, après l’avoir repoussé au-devant des rangs alors qu’il s’était empressé de reculer pour lui céder la place, mais il ne semblait nullement vivre ses derniers instants en cette journée terrible.</p>



<p>Telle confirmation, pour présider l’acte majeur de la communauté que représentait la prière, était spectaculaire et venait consolider la pratique des jours précédents depuis la maladie du prophète qui demanda expressément que l’on fît appel à Abou Bakr pour l’y remplacer. Et ainsi l’interpréta la plupart des personnes en vue de son entourage, au demeurant :</p>



<p><strong>— Le prophète — bénédiction et salut d’Allah sur lui — n’est pas mort subitement.</strong> Chaque jour de sa maladie, lorsque Bilal venait faire auprès de lui l’appel à la prière, il a demandé à Abou Bakr de la conduire. Il me voyait bien à ses côtés, mais ne m’en a pas chargé. Aussi, à la mort du prophète – que Dieu le bénisse et le salue – les musulmans ayant accepté pour les diriger dans les événements de la vie celui que le prophète — bénédiction et salut d’Allah sur lui — choisit pour les diriger dans leur religion, je fis de même.</p>



<p>Ali, lui-même, admettait donc qu’un tel comportement pouvait se résoudre en une désignation à succéder. Ce fut son analyse quand il finit par se rallier au choix d’Abou Bakr. D’aucuns, plus tard, en firent peu de cas ou même la contestèrent, osant en nier la véracité&nbsp;; mais c’était mal comprendre la personnalité de l’homme et le sens des valeurs qui la marquait.</p>



<p>Certes, malgré ce fin constat et le rappel de faits confirmés par Bilal, le muezzin noir du prophète, le ralliement d’Ali ne fut ni évident ni ne vint de sitôt. Or cela ne relevait que de la riche complexité de la personne, intraitable sur les principes, tout en ayant également dans le sang, en parfait guerrier, le sens de la manœuvre et le souffle long du stratège que rien ne décourage, sauf justement la mise en péril des principes cardinaux auxquels il croit et qui guident impérativement son action.</p>



<p>De fait, aussitôt officialisée l’approbation d’Abou Bakr à la mosquée, un groupe s’était formé, récalcitrant à voir succéder à l’illustre disparu un représentant d’une composante minoritaire de la tribu — eût-il eu les qualités et les mérites les plus incontestables, unanimement reconnus.</p>



<p>Indubitablement, il avait pour figure de proue le cousin et gendre du prophète en sa qualité de l’un des deux plus éminents représentants du clan de la prophétie, la famille Hachem, avec son oncle AlAbbès, également à ses côtés. De leur bord, il y avait, en outre, quelques autres figures importantes de la nouvelle religion, des noms qui comptaient.</p>



<p>Ainsi, était de la contestation un autre cousin, fils de la tante maternelle de Mohamed : Zoubeyr Ibn Al Awwam, qu’on appelait volontiers par le surnom d’apôtre et disciple du prophète, que ce dernier lui avait choisi. Ce grand homme brun et mince, à la barbe clairsemée, cadet de cinq ans d’Ali, possédait sa bravoure et sa flamme&nbsp;; comme lui, il avait dévoué sa jeunesse à la cause de l’islam dès la sortie de l’enfance, et on le présentait volontiers, pour l’anecdote, comme celui qui fut le premier en date à avoir brandi son épée pour la cause de Mohamed.</p>



<p>On y trouvait également son frère dans l’émigration (le prophète ayant demandé aux Émigrants, à leur arrivée à Médine, de se choisir chacun un frère) : l’Émigrant Talha Ibn ObeïdAllah, un homme de taille moyenne dont la particulière fierté au-delà de ses traits réguliers, son intelligence et son statut social, était qu’on lui trouvât avoir une chevelure comparable à celle du prophète. Richissime homme d’affaires, aussi riche que Zoubeyr dont il avait l’âge, il était surtout réputé par ses largesses, ce qui lui valait de nombreux clients et partisans&nbsp;; ne disait-on pas ainsi que la fameuse tribu des Tamime était tout acquise à lui ?</p>



<p><strong>De leurs rangs relevait aussi le Renfort Saad Ibn Obada, le chef des Khazraj. </strong>Issu d’une dynastie qui aimait le pouvoir et affectionnait d’en user à bon escient, celui qu’on avait surnommé avant la Révélation : le Parfait, pour sa maîtrise des arts majeurs de l’écriture, de la natation et de la guerre, ne portait pas trop dans son cœur ces étrangers à sa ville qu’étaient les Émigrants trop frustes à son goût si raffiné; c’est à peine s’il ne les appelait pas «les Tuniques» comme le faisait, avec mépris, ceux qu’on appelait <em>«les Hypocrites»</em> pour cause d’une foi tiède ou ambiguë ! On assurait que malgré sa foi nouvelle axée sur l’égalité de tous, il se voyait toujours le noble prince qu’il était ; du haut du fortin familial, depuis la nuit des temps, s’est toujours fait entendre l’appel à y venir pour tout un chacun, affamé, routard ou pauvre hère, désireux de manger à satiété, assuré d’y trouver viande et graisse en abondance.</p>



<p>Raffiné, il l’était de naissance et combien même il l’aurait voulu et bien qu’il s’était constamment fait violence pour s’y faire, il n’arriva jamais à supporter durablement ces pauvres convertis, fiers de puer comme des moutons dans leurs grossiers habits de laine, leur mauvaise odeur étant, à leurs yeux, un titre de fierté, le signe qui ne trompe pas de leur désintérêt pour les choses de la vie et, concomitamment, de la pureté de leur foi. Plus que tout, il rendait au vrai chef de cette communauté&nbsp;: Omar — même s’il ne l’était pas en titre — la même répulsion qu’il avait pour ce qu’il était et ce qu’il représentait. Saad, en effet, ne pouvait s’empêcher de voir en cet homme, propulsé au-devant de la destinée des Arabes musulmans, que l’ancien berger aux mœurs grossières, de ceux qui n’hésitèrent pas à enterrer vivants leurs nouveau-nés de sexe féminin. Et il s’irritait au plus haut degré de la prétention qu’il lui prêtait, nourrie de références bibliques — dont Omar était parmi les rares connaisseurs dans sa tribu —, d’être pour la nouvelle communauté des croyants le pendant du prophète David venu d’auprès son troupeau d’ovins pour être le berger du nouveau troupeau élu de Dieu.</p>



<p>Imbus d’eux-mêmes, de leurs qualités incontestables que personne ne pouvait leur contester ni n’imaginait essayer de le faire, forts de leurs réserves sur la manière dont les choses s’étaient déroulées en un moment délicat et fort exceptionnel, ces récalcitrants manifestèrent leur désaccord avec le choix d’Abou Bakr refusant d’y voir une fatalité; mais ils le firent avec circonspection et quelque retenue. Il ne pouvait en aller autrement, le deuil étant encore par trop vivace, commandant un minimum de dignité.</p>



<p>Pour manifester leur désapprobation, traduisant en silence leur défiance à l’égard du successeur du prophète, la famille Hachem et ses alliés gardèrent leurs demeures ou se réunirent chez l’époux de la fille du prophète Fatima, se distinguant de la quasi-totalité des habitants de la ville, se sentant en devoir de célébrer les cinq prières en public, dans la mosquée.</p>



<p><strong>Seul le chef Ansar manifesta son opposition plus bruyamment. </strong>Il quitta la ville, ostensiblement en désaccord avec les siens, et partit en Syrie où il avait des biens comme nombre des gens en vue de Médine. Son poids personnel et sa qualité de dirigeant de l’une des deux importantes familles des Renforts maximisaient sa réelle capacité de nuisance exacerbée par l’étalage public de son désaccord, contrairement aux autres opposants, gardant encore l’apparence d’une dissidence plus discrète et par conséquent toujours susceptible d’être retournée, jugulée ou muselée.</p>



<p>Si le successeur du prophète, fidèle à lui-même, gardait son calme et semblait ne pas trop se soucier de voir ces récalcitrants venir à lui pour faire allégeance, Omar redoutait grandement la situation. Homme d’action, fervent défenseur d’un islam encore fragile, il s’est toujours enflammé pour sa cause. Déjà, aux temps où ses disciples étaient encore persécutés et n’osaient se montrer au grand jour, le prophète appelait de ses vœux que sa religion fût renforcée et soutenue par la conversion de l’un des deux hommes connus à La Mecque par leur vaillance&nbsp;; et il était l’un des deux, justement ! Homme de culture, lisant couramment la Bible, il apporta son aura à la religion qu’il embrassa, aussitôt converti, veillant personnellement que ses nouveaux coreligionnaires pussent assumer librement leur foi au vu et au su de tous. N’a-t-on pas dit de lui qu’il était à l’islam ce que fut Paul au christianisme, religion de nombreux Arabes de la péninsule avant l’avènement de la foi de Mohamed, cet apôtre persécuteur de la foi du Christ avant d’en devenir le plus ardent supporter, au point de la refonder ?</p>



<p>Se sentant depuis toujours comme le bras armé de la vérité, se voyant en quelque sorte garant du vicariat d’Abou Bakr, il n’entendait pas laisser de liberté d’initiative ni de maîtrise de leurs mouvements aux contestataires tant qu’ils n’auraient pas adhéré au choix de la majorité, celui de la raison à ses yeux, s’imposant à tous. Autrement, il pouvait en aller de l’unité de la communauté et de l’avenir même de sa religion affaiblie par la perte de son fondateur.</p>



<p><strong>Car la foi nouvelle restait menacée; la péninsule arabique était loin d’y avoir adhéré et nombre d’A</strong>rabes juifs et chrétiens demeuraient attachés à leurs croyances et, pis encore, cherchaient à dissuader les convertis de quitter la foi des ancêtres. Par ailleurs, ceux des Arabes qui n’étaient pas contre le fait d’adhérer à la nouvelle religion, l’estimant volontiers être une distinction divine, demeuraient rivés à leur ancestral attachement à leur liberté, une liberté totale, sans freins ni limites, étant synonyme de dignité bien plus que de souveraineté.</p>



<p>En légaliste dans l’âme, Omar admettait volontiers avoir imposé son ami à une communauté plutôt réticente et que sa personne imposante et ses colères homériques forçant le respect y étaient pour beaucoup. Mais, honnêtement, il soutenait que c’était ce qu’il y avait à faire de mieux, qui plus est dans l’urgence d’une situation périlleuse. De ce choix politique du chef, il s’attendait à une réaction tout aussi politique de rejet qu’il pensait devoir contrer par une attitude inflexible d’unité, pour la mater le cas échéant.</p>



<p>Ce Compagnon, il l’estimait être le meilleur choix pour la communauté musulmane et pour sa nouvelle religion au plus délicat moment de son existence ; aussi, pour l’intérêt général, il se sentait une responsabilité particulière de fortifier son pouvoir et d’assurer sa pérennité par devers tout et contre tous, car la fin noble pouvait justifier certains moyens commandés par les circonstances ou imposés pour des comportements singuliers, impossible à contenir.</p>



<p>Racontant, plus tard, les circonstances de la désignation d’Abou Bakr, Omar reconnut que cela se fit dans la violence et le désordre ; mais la gravité de la situation justifiait les moyens utilisés. Renchérissant sur ce rôle particulier joué auprès de lui par Omar, Abou Bakr assura plus tard aussi, en réponse à quelqu’un qui se demandait qui des deux était le calife, ayant obtenu auprès de ce dernier une concession territoriale refusée par la suite par Omar qui se retint de la confirmer : <em>«C’est lui, mais il l’avait refusé !»</em></p>



<p>On assura qu’en vue d’obtenir d’Ibn Obada la reconnaissance du nouveau calife, Omar chargea l’un de ses hommes de confiance d’aller le trouver, insistant pour qu’il ne ménageât pas sa peine pour arriver à ses fins, lui recommandant même, en cas de refus de l’intéressé, de solliciter Dieu contre lui. L’émissaire serait allé rencontrer à Hourane, en Syrie, le récalcitrant qui s’y était retiré pour retrouver la santé tout en y ruminant ses ambitions déçues. Il aurait voulu gérer la destinée de tous les Arabes musulmans, certes, mais surtout, de son point de vue, son intime conviction, lui éviter les plus funestes lendemains.</p>



<p>Il aurait continué d’opposer un refus net au choix de la majorité ; en vain insisterait l’envoyé d’Omar, usant même de menaces. Dans la communauté agitée par le drame, inquiète de ce que pouvait cacher l’avenir paraissant si sombre, bruirent alors les rumeurs d’une conversation tendue entre l’ancien chef Ansar et l’émissaire d’Omar :</p>



<p>— Je ne reconnaîtrai jamais un Qoraïchite !</p>



<p>— Je te tuerai, sinon !</p>



<p>— Je le refuse même au prix de ma vie.</p>



<p>— Quitterais-tu l’accord qui a soudé la communauté ?</p>



<p>— De la reconnaissance, oui, je me tiens bien en dehors !</p>



<p>Abou Thabet était de la trempe des seigneurs ; il l’avait démontré en apportant son soutien décisif à Mohamed, en bataillant à ses côtés aux pires moments ; il ne mettrait pas en berne ses convictions quitte à ne faire que songer à ses rêves perdus de pouvoir être un utile recours. La menace ne saurait servir avec des hommes comme lui ; mais la rumeur pouvait y suppléer parfois.</p>



<p>Quelques jours plus tard, on retrouva le corps inanimé de Saad dans un hammam, sans vie depuis quelques jours. D’aucuns précisèrent même qu’il était transpercé d’une flèche. Et il se raconta aussi que, dans les ruelles populaires de la ville, le soir venu, des voix de djinns se faisaient entendre, déclamant quelques vers éplorés :</p>



<p class="has-text-align-center"><em>Et nous tuâmes le chef des Khazraj, Saad Ibn Obada ;</em></p>



<p class="has-text-align-center"><em>Deux flèches décochées et, son coeur, point on ne rata.</em></p>



<p>Était-il vraiment mort à ce moment-là ? Fut-il tué ? Certains assurèrent le contraire. On le revit, d’après eux, plus tard, chez lui à Médine, aussi ombrageux qu’avant à l’égard du pouvoir, mais moins ostentatoire dans le désaccord. Et, soutinrent-ils, il finit même par supporter Abou Bakr, sans pouvoir ou vouloir en faire de même pour Omar, toutefois.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p> <em><strong>«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières», Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</strong></em></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes de la série: </em></h4>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="EZ3YjmXFUw"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/04/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-2-2/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (2-2)</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (2-2) » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/04/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-2-2/embed/#?secret=mYrmHhzXNw#?secret=EZ3YjmXFUw" data-secret="EZ3YjmXFUw" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="UuLeGicRHc"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/03/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-1-2/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (1/2)</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (1/2) » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/03/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-1-2/embed/#?secret=SfhwiMsJWU#?secret=UuLeGicRHc" data-secret="UuLeGicRHc" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="Y0cZ9Xrnc3"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/02/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-une-incroyable-fin/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Une incroyable fin</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Une incroyable fin » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/02/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-une-incroyable-fin/embed/#?secret=xtHRxe5N4A#?secret=Y0cZ9Xrnc3" data-secret="Y0cZ9Xrnc3" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/05/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-et-sourde-la-contestation-1-2/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Et sourde la contestation ! (1/2)</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&#8217;islam» : Coup de force au préau (2-2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 04 Apr 2022 13:02:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[Abd Manèf]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Bakr]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Soufiane]]></category>
		<category><![CDATA[Farhat Othman]]></category>
		<category><![CDATA[Origine de l&#039;islam]]></category>
		<category><![CDATA[prophète Mohamed]]></category>
		<category><![CDATA[Ramadan]]></category>
		<category><![CDATA[tribu de Qoraïch]]></category>
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<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/04/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-2-2/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (2-2)</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Ali-Ibn-Abi-Taleb.jpg" alt="" class="wp-image-386461"/><figcaption><em>Ali Ibn Abi Taleb dans une ancienne miniature. </em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Fort avancée était la nuit. Un vacarme assourdissant venait du préau des Sa’ida. Dans le plus total désordre, une foule compacte le quittait en direction de la mosquée ; on allait de sitôt confirmer le choix du nouveau chef qu’on venait d’obtenir au forceps dans cette enceinte sacrée consacrée à la prière, mais où toute manifestation publique majeure dans la vie de la nouvelle cité se devait d’être solennellement confirmée et s’y officialisait.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-386459"></span>



<p>Dans le même temps, dans la demeure du prophète, attenante à la salle de prière, on s’affairait autour de la dépouille mortelle. Après le terrible choc, dans la plus totale consternation on retrouvait péniblement le sens des réalités. Seuls les plus proches entouraient le corps sans vie de l’illustre disparu qu’on n’avait pas encore fini de laver. Il y avait Ali, cousin et gendre, Al Abbès, l’oncle, qui était accompagné de deux de ses fils. Deux des affranchis de Mohamed étaient aussi admis dans la pièce : Salah, un Abyssin, plus connu sous le nom de Choqrane, et Oussama, le fils d’un ancien esclave de sa toute première femme, qu’il avait adopté du temps où il était encore à La Mecque.</p>



<p>Contrairement à la pratique habituelle, on n’avait pas osé déshabiller le corps; on le massait et on le frictionnait à l’eau par-dessus sa dernière tunique portée.</p>



<p>— Dieu est grand ! Dieu est grand !</p>



<p>La formule des grands événements, bruyamment répétée, venait de se faire entendre à côté, violentant le silence hiératique de rigueur dans la pièce. Tout étonné, encore comme étourdi par le drame, Ali se demanda d’une mimique ce que c’était ; son oncle, dont l’âge avait aiguisé depuis longtemps le sens des réalités, n’eut même pas besoin de répondre, commentant, simplement, d’un air entendu :</p>



<p>— On n’a jamais vu pareille chose ! C’est bien ce que j’avais pressenti.</p>



<p>Al Abbès avait à l’esprit ce qu’il dit à ce même cousin quelques jours auparavant, bien avant la mort du prophète, aux premiers jours de sa maladie. Bien instruit des mœurs des siens, surtout conscient de la rivalité exacerbée entre les divers clans agitant la tribu jusque dans une même famille et que l’action de Mohamed avait permis de transcender sans les faire disparaître, il redoutait une lutte âpre pour sa succession. En cela, il ne s’éloignait pas trop de l’analyse faite par le chef des Ansars qui venait d’être débouté dans sa tentative de garder le pouvoir hors de portée des Qoraïch, même s’il divergeait avec lui sur la conséquence de cette analyse.</p>



<p><strong>Pour lui, le pouvoir ne devait pas seulement rester dans la tribu du prophète,</strong> mais aussi dans sa famille ; il fallait le savoir et agir pour l’avoir afin de couper court à toutes menées ne manquant pas de se faire jour, suscitée chez d’aucuns par l’appétit vorace du pouvoir. Aussi, et afin que les choses fussent claires, il pria son neveu Ali de poser la question de sa succession à l’élu de Dieu : serait-elle dans sa famille – Ali, meilleur représentant du clan des Hachem, la famille du prophète, serait alors le mieux placé – ou irait-elle à un autre clan et il était, alors, préférable d’en être avisé à l’avance.</p>



<p>Mais, dans son obstination à suivre ce qu’il croyait être la vérité ou relever de la grandeur d’un geste et de l’attitude de dignité toute parée, Ali n’était point de l’avis de son oncle ; il refusa net la moindre initiative, quitte à improviser une justification bancale que d’aucuns assurèrent avoir entendue dans sa bouche :</p>



<p>— Par Dieu, si je lui posais la question et qu’il nous en excluait, personne ne nous donnerait plus le pouvoir. Jamais, je n’en parlerai au prophète de Dieu !</p>



<p><strong>Le lendemain, on se retrouvait pour rendre le dernier hommage à l’être cher disparu. </strong>Sur la dépouille mortelle prièrent tout d’abord les hommes ; dans les premiers rangs, on voyait côte à côte Abou Bakr et Omar se tenant tout près de la famille du défunt conduite par deux corpulentes figures éplorées, aux tailles diamétralement opposées, l’une menue, le ventre proéminent, l’autre énorme, aux cheveux tressés en deux nattes : Ali et Al Abbès. Les femmes entrèrent après, précédées des épouses du défunt et de ses filles ; puis vinrent les enfants et enfin les serviteurs et les affranchis.</p>



<p>Longtemps, on avait palabré sur le lieu le plus approprié pour l’enterrement ; on hésitait entre la mosquée et le cimetière. D’aucuns, pensant que dans la première il se retrouverait bien seul, préféraient qu’il retrouvât ses compagnons au cimetière de la ville. Ce fut l’intervention d’Abou Bakr qui emporta la décision ; encore une fois, son bon sens et son expérience furent appréciés. Faisant état d’un dit du prophète sur l’enterrement des envoyés de Dieu à l’endroit même où ils décèdent, son avis emporta l’adhésion de tous.</p>



<p>Aussi, en plein milieu de la nuit du mardi à mercredi, un bruit de pelles se fit-il entendre dans le logis du prophète ; sous son lit de mort, on creusait un trou qui allait devenir la tombe de l’illustre disparu. Enveloppé dans trois linceuls blancs, la tête découverte, le prophète fut enterré en cette même nuit dans ce qui était encore la demeure d’Aïcha. On y vit d’aucuns s’ingénier pour avoir l’honneur d’être reconnus comme les derniers à avoir côtoyé le disparu et d’autres se faire fort de repousser ces prétentions incongrues.</p>



<p><strong>Durant toute la cérémonie funèbre, Abou Bakr se montra à la hauteur de sa réputation</strong> d’homme sage et avisé, le plus fidèle des fidèles du prophète disparu. On le connaissait homme d’honneur et il le démontrait. Sans disputer aux plus proches l’honneur d’être les derniers à accompagner son cher ami à sa dernière demeure, se gardant d’imiter ceux qui en arrivaient au subterfuge pour descendre dans la tombe ou être les derniers à en sortir, il ne se comporta pas moins comme le digne successeur du prophète.</p>



<p>Pourtant, il ne pouvait pas prétendre encore assumer dans sa plénitude la nouvelle charge, étant loin d’avoir rallié l’unanimité des musulmans. En effet, il lui manquait l’appui sans réserve de la tribu du prophète et son clan principal, notamment la famille Abd Manef et, en son sein, la famille des Hachem, celle dont Mohamed est issu.</p>



<p>Déjà, à La Mecque, la surprise de l’avènement d’Abou Bakr fut totale quand les nouvelles du décès puis du nom du successeur arrivèrent coup sur coup. Même son père Othmane, un vieillard rompu pourtant aux coups du destin et avisé de la valeur personnelle de son rejeton, ne s’y attendait pas. Aussi, dans cette sagesse des plus avisés à tenir compte des lignes de force marquant la mentalité et les mœurs de leur société, on vit celui qu’on appelait plus communément Abou Kouhafa s’inquiéter aussitôt de l’assentiment des clans majeurs de Qoraïch, et des deux branches des Abd Manèf en tout premier lieu.</p>



<p>Ainsi, Sakhr, dit Abou Soufiane, le chef de la famille Omeyya – seconde branche des Abd Manèf et deuxième principale tribu de Qoraïch avec le clan rival des Hachem – était-il opposé à ce sacre. Bien contraint de tenir compte du nouveau rapport des forces et ne pouvant espérer garder la prééminence de son propre clan qu’il avait avant l’islam, il n’était cependant pas près d’accepter de la voir échapper à la grande famille, quitte à ce qu’elle fût confiée à des cousins, les frères ennemis. La solidarité dynastique a des raisons que la raison n’adoube pas nécessairement.</p>



<p>On disait, à Médine que le borgne Abou Soufiane, qui avait perdu un œil lors d’une bataille livrée avec le prophète au lendemain de sa conversion, y allait de sa verve de tribun dans les ruelles de La Mecque, puisant dans cette veine poétique caractérisant ses congénères, raillant Ali et Al Abbès, les qualifiant d’incapables, menaçant de soulever Qoraïch contre celui qu’il n’était pas loin de considérer comme un usurpateur.</p>



<p><em>Famille de Hachem, de vos acquis,</em></p>



<p><em>Ne laissez les gens vous usurper,</em></p>



<p><em>Ceux de Taïm Ibn Mourra et de Adii,</em></p>



<p><em>Notamment, pour commencer.</em></p>



<p><em>L’affaire vous appartient et elle vous revient ;</em></p>



<p><em>Seul Abou AlHassan, Ali, au pouvoir, convient.</em></p>



<p>D’aucuns assurèrent aussi l’avoir vu arriver précipitamment à Médine et parcourir ses rues, déclamant ses vers avec le plaisir de l’homme d’action recouvrant une liberté de mouvement après une trop longue inaction. On lui prêtait même des propos belliqueux, lui faisant dire qu’il serait prêt à faire couler le sang des gens de Taïm Ibn Mourra et de Adii, les clans minoritaires dans Qoraïch du successeur désigné de Mohamed et de son premier et sûr soutien.</p>



<p>Avant d’embrasser la nouvelle religion, Abou Soufiane était la plus éminente personnalité de Qoraïch ; certes, en cette qualité, il était le plus acharné des opposants aux musulmans. Mais ce fut aussi à ce titre qu’il négocia la reddition de La Mecque aux troupes de Mohamed, venues la conquérir en l’an 8 du nouveau calendrier, obtenant que sa demeure fût érigée en sanctuaire pour éviter les débordements inéluctables de l’entrée d’une armée dans une ville ouverte. Pour cela, certains de ses ennemis voyaient en lui un traître, ayant livré sa ville à l’ennemi de la veille sans véritable bataille, tandis que d’autres allaient jusqu’à en faire un grand stratège, usant de ruse pour faire carrément main basse sur les succès obtenus par la nouvelle religion, détournant vers sa tribu ses imminents succès à venir.</p>



<p>Certes, il faisait partie – ainsi que son fils Mouawiya – des Fourbes que le prophète ménageait, les avantageant même lors de la distribution du butin des prises dans l’intérêt de la nouvelle religion. Or, son fils était apprécié par le prophète pour ses nombreuses qualités qui firent de lui l’un de ses secrétaires les plus proches, rédacteur de la Révélation, entre autres.</p>



<p>Et puis, c’est bien aux plus éminents membres de la famille omeyyade que le prophète confia nombre de missions et responsabilités dans les provinces acquises à la nouvelle religion. Abou Soufiane combattit même vaillamment pour Dieu, perdant son œil lors du siège de Taïf, en Arabie, non loin de La Mecque. Il fut aussi dépêché au nord du Yémen en tant que représentant propre de Mohamed pour gouverner en son nom et prêcher l’islam sur cette terre acquise depuis longtemps au christianisme, célèbre par la résistance de ses croyants à la conversion forcée à la religion juive au point que le Coran même cite leur martyre. Il assuma de même, de la vie du prophète, la charge de récolte de l’aumône de son clan.</p>



<p>Omar, qui ne quittait jamais le nouveau calife, le suivant comme son ombre, craignait fort cette grande figure et son réel pouvoir de nuisance. Bien que désormais d’un âge avancé, approchant sa septième décennie, l’homme était toujours réputé pour son héroïsme et sa bravoure, gardant la vivacité et la force de son caractère aussi rude que le roc, âpre comme la guerre, des images qui rendaient bien la signification de son prénom et celui de son père (Sakhr fils de Harb).</p>



<p>Le principal soutien du calife était conscient de la fragilité du pouvoir naissant et, plus encore, des dangers menaçant de toutes parts cette belle nouvelle religion à laquelle il se donnait tout entier, acceptant de s’y sacrifier&nbsp;; ce qu’il redoutait le plus était la moindre fissure dans l’unanimité du soutien de toutes les forces comptant dans la communauté à Abou Bakr.</p>



<p>Sans doute, celui-ci n’était pas moins sensible à la gravité de la situation&nbsp;; il pensait cependant que, malgré sa nature toute gentille portée sur le compromis, son ami Omar n’avait pas lieu d’appréhender le sérieux avec lequel il assumait les lourdes responsabilités dont il ne voulait pas. Il se demandait toutefois si, par peur de ne pas être à la hauteur de la suprême mission de succéder au prophète de Dieu et encore plus que lui, Omar n’en viendrait pas à perdre de vue la nécessité du compromis pour privilégier l’intransigeance d’une morale qu’il avait à cœur, plus que jamais, d’incarner&nbsp;? Or, il lui conseilla de calmer les ardeurs du récalcitrant en agissant sur sa corde la plus sensible. Ce dernier, par goût comme par habitude, chérissait les honneurs ; il obtiendra assurément son adhésion à sa désignation en le confirmant dans les hautes responsabilités qui étaient les siennes avant le décès du prophète.</p>



<p>Il fut donc agréablement surpris de trouver son ami de son avis. Ainsi désamorçaient-ils la redoutable menace d’Abou Soufiane qui, déjà, usait de son poids dans la tribu, tablant sur sa réputation pour son bon jugement, afin de rallier à la dissidence naissante au nouveau pouvoir la personne la plus en vue à Médine censée avoir des prétentions et un titre à succéder à l’illustre disparu. De par l’un de ses surnoms, on l’appelait respectueusement Abou’l Hassan, du nom de son fils aîné ; Ali était cette éminente figure. Des témoins assurèrent avoir vu Abou Soufiane aller vers lui — tout naturellement, auraient-ils ajoutés — lui demandant de tendre la main afin de lui donner sa voix et son soutien, le choisir en lieu et place d’Abou Bakr et appeler pour le voir succéder à son cousin et beau-père ; mais Ali l’aurait rabroué, répliquant, sévère :</p>



<p>— Tu n’as cherché que la sédition ; tu as toujours voulu du mal à l’Islam et nous n’avons que faire de ton appui.</p>



<p>S’il ne donna pas suite aux sollicitations, réelles ou supposées, d’Abou Soufiane, Ali n’avait pas moins fait mystère de sa désapprobation de la manière avec laquelle s’était déroulée la succession de son parent. Bien évidemment, il s’estimait tout à fait apte à lui succéder et assumer la lourde charge de continuer son œuvre politique. Mieux, il ne fit pas mystère de son sentiment d’avoir été lésé dans ce qu’il estimait être son droit de succession. Aussi ne topa-t-il pas encore ni ne donna sa voix à Abou Bakr entraînant derrière lui tout son clan et nombre de ses clients et alliés hésitants qui avaient à l’œil l’attitude du plus proche parent du prophète.</p>



<p>Ils n’étaient pas les seuls récalcitrants au choix d’Abou Bakr. La contestation, composée de légalistes et de légitimistes, sourdait dans la ville qui avait encore peine à réaliser le drame qui venait de la secouer et fait s’agiter le monde autour d’elle de rumeurs, de menaces et bien des périls.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p>* <em><strong>Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières, de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</strong></em></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes du feuilleton: </em></h4>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="hoIWWBU6Ka"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/03/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-1-2/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (1/2)</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Coup de force au préau (1/2) » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/03/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-coup-de-force-au-preau-1-2/embed/#?secret=NiDpzGdWvy#?secret=hoIWWBU6Ka" data-secret="hoIWWBU6Ka" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="0Z92NXCl2V"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/02/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-une-incroyable-fin/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Une incroyable fin</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Une incroyable fin » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/02/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-une-incroyable-fin/embed/#?secret=QCfDr3nKpo#?secret=0Z92NXCl2V" data-secret="0Z92NXCl2V" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Coup de force au préau (1/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 03 Apr 2022 13:08:11 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le préau de la famille Sa’ida, la plus en vue de Médine, là où avait l’habitude de se réunir les gens de la ville, grouillait singulièrement de monde ce jour-là. Blancs, poivre et sel ou comme du charbon ardent y étaient les poils sur les joues et les mentons des hommes; une foule de barbus...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Abou-Baker-et-Omar-Ibn-Al-Khattab.jpg" alt="" class="wp-image-386382"/><figcaption><em>Abou Baker d&rsquo;après une miniature persane et Omar Ibn Al-Khattab sur une affiche de film. </em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Le préau de la famille Sa’ida, la plus en vue de Médine, là où avait l’habitude de se réunir les gens de la ville, grouillait singulièrement de monde ce jour-là. Blancs, poivre et sel ou comme du charbon ardent y étaient les poils sur les joues et les mentons des hommes; une foule de barbus tenait réunion.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-386381"></span>



<p>On y distinguait Abou Bakr avec sa chevelure et son menton aux poils touffus teints au henné, accompagné de son proche ami Omar dont la barbe était également traitée à la poudre de cette même plante tropicale. Collé à eux, la barbe clairsemée, le visage strié de veinules, un quadragénaire édenté, aussi grand homme qu’Omar, complétait le trio réputé être celui des amis préférés du prophète.</p>



<p>Couramment appelé de son surnom Abou Obeïda, par égards manifestes, Ameur Ibn Al Jarrah était allé avertir Omar de l’occurrence d’un événement grave, seul fait majeur ayant pu venir éclipser le drame incommensurable de la communauté. Aussi se sont-ils hâtés ensemble de quérir leur ami commun chez sa fille au chevet de l’illustre défunt.</p>



<p>À l’instant même de l’annonce du drame, une réunion impromptue se tenait, les Ansars — premiers soutiens de l’apôtre de la nouvelle religion, appelés depuis les Renforts tout court — s’apprêtaient à élire le premier d’entre eux pour régir les affaires de leur ville, succédant ainsi au prophète qui n’en avait expressément désigné aucun.</p>



<p>Des membres de la famille endeuillée, présents à son chevet, assurèrent qu’il voulut bien le faire à ses derniers instants ; mais la défiance de certains de son entourage l’en empêcha de peur que la maladie n’eût altéré son jugement ; il était dans ses ultimes moments et la fièvre, l’évanouissement avaient totale prise sur lui.</p>



<p><strong>Tenue le jour même de la mort de Mohamed</strong>, la réunion des Ansars avait lieu dans la cour à l’entrée de la maison des Sa’ida où ils s’étaient réunis autour du doyen Saad Ibn Oubada, chef des Khazraj, l’une des deux branches composant les tribus arabes de l’ancienne Yathrib.</p>



<p>Avec les Aws, l’autre tribu originaire comme eux du Yémen, ils eurent droit à leur surnom valorisant la geste des premiers clans arabes à secourir l’envoyé divin contre sa propre tribu Qoraïch, aux premiers moments, les plus durs de sa mission. Au bout de dix ans de prédication sans résultat parmi les siens ni grand nombre de convertis, ils l’accueillirent chez eux dans leur ville qui abandonna à l’occasion son ancien nom pour célébrer sa venue en devenant la Ville du prophète, puis Ville tout court (soit Médine) depuis qu’il s’y installa après une fuite de nuit de La Mecque. Ils le supportèrent, l’aidèrent à revenir conquérir sa ville, et ils en tiraient une légitime fierté, leur propre ville devenant la capitale de la prophétie ayant eu le pas sur le centre du monde arabe qu’était La Mecque du fait de son sanctuaire religieux.</p>



<p>Descendant d’un même ancêtre, cohabitant dans la même ville, les Aws et les Khazraj ne se supportaient guère pourtant, conformes en cela à un trait de caractère atavique chez les habitants de la péninsule arabique. Ce fut, d’ailleurs, pour sublimer leurs divisions, entre autres, qu’ils accueillirent chez eux ce prophète venu d’une tribu rivale qui allait fédérer les Arabes et les amener à dépasser leurs divisions pour prétendre à l’ambition de conquérir l’univers. Rêvant certainement moins de conquête du monde, que leur promettait la vision universaliste de leur illustre hôte et les réels dons divinatoires de son premier compagnon, que d’un primat en terre arabe, ils se furent les plus ardents défenseurs de la nouvelle religion, autant par foi et conviction que par opportunisme ou calcul politique.</p>



<p>Sur un tapis étendu, accoudé à un oreiller, Saad était engoncé dans ses vêtements ; il était fiévreux. La maladie avait ratatiné sa stature imposante que l’opulence et la tradition familiale de munificence, de prodigalités même, ajoutaient à sa magnificence. Calmement, toutefois, avec ce détachement caractéristique des nobles personnes pour ce qu’ils estiment leur dû, il attendait l’issue prévisible de la réunion avec une lassitude relevant autant de son état que de ce sentiment-là.</p>



<p><strong>Après les palabres de rigueur entre les membres des deux tribus</strong> de la ville, l’assemblée devait confirmer sa prétention à succéder à l’envoyé de Dieu. Cela, du coup, le consacrerait chef de toutes les tribus arabes ralliées à la religion naissante, voire de celles appelées à y adhérer tôt ou tard, le mouvement de conversion s’étendant et devant finir par prendre l’allure d’un raz de marée malgré quelques réticences et certaines oppositions violentes. Or, qui mieux que lui, notoirement réputé être l’homme parfait, dont la bravoure et la vaillance équivalaient à sa générosité proverbiale, pouvait s’acquitter de cette mission ?</p>



<p>Rien n’était encore décidé, toutefois ; Abou Bakr et ses deux compagnons arrivaient juste à temps ! Il leur fallait empêcher l’occurrence de ce qu’ils estimaient relever de l’erreur fatale. Confier l’héritage prophétique à quelqu’un d’autre qu’un membre éminent de la tribu mecquoise de Qoraïch était de nature à créer les pires divisions dans la communauté musulmane, pensaient-ils.</p>



<p><strong>Des dissensions étaient déjà apparues de la vie même de Mohamed</strong> et elles risquaient de s’aggraver et finir par se perpétuer si on ne laissait pas à la tribu abritant déjà le sanctuaire majeur, vers lequel tous les Arabes polythéistes se retournaient, cette même primauté avec la nouvelle religion. Les trois compagnons n’étaient en cela que représentatifs de l’état d’esprit des gens de leur tribu. Tout comme eux, l’ensemble des Émigrants ou Mouhajirouns, ces musulmans des premières heures issus de la tribu de Mohamed, ayant émigré avec lui, n’accepteraient en aucun cas que le successeur du prophète ne fût pas issu de leurs rangs.</p>



<p>Au-delà de la préséance et de la prééminence entre les tribus, c’était une question de principe&nbsp;; et Abou Bakr, le plus âgé des trois arrivants à la réunion des Ansars, allait devoir puiser dans sa sagesse pour l’expliciter à l’assistance afin d’avoir sa totale adhésion. Car il ne fallait surtout pas se diviser ni se déchirer en ce moment déjà suffisamment tragique par la disparition du fondateur de l’islam.</p>



<p>Il en allait de même pour le chef des Renforts, qui tenait pour évident le rejet des tribus arabes d’une réunion de la dignité prophétique et de la distinction politique dans une même tribu, les contestations de ce fait n’ayant déjà pas tardé à apparaître de la vie même du prophète. Or, qui d’autre est le plus digne de ces fonctions que le chef des premiers secours de la nouvelle religion, sans lesquels elle n’aurait peut-être pas fini par triompher ?</p>



<p>Sous les traits de l’analyse objective, Ibn Obada ne cachait pas moins son aversion pour la tribu du prophète qui, du jour au lendemain, était passée du statut de plus farouche adversaire à celui de plus ardent supporter de l’islam. Or, la haine dans le cœur des hommes, même chez les plus fervents musulmans parmi eux, ne s’efface que trop difficilement ! Le jour de la conquête de la Mecque, alors qu’il était, comme à son habitude lors de toutes les précédentes batailles de Mohamed, le porte-drapeau des Ansars, il avait nourri l’espoir d’assouvir sa vengeance, mais ne voilà-t-il pas que les anciens ennemis devenaient subitement des ralliés, que la demeure de leur chef était sanctuarisée et qu’on lui retirait même son oriflamme pour le confier à son propre fils, jugé plus diplomate, de peur qu’il ne se laissât aller à ses sentiments de haine !</p>



<p>Depuis ce jour, les Renforts se sont sentis comme trahis, l’ennemi combattu leur subtilisant la place de premiers défenseurs de l’islam, arrivant même à obtenir du prophète un traitement de faveur dans la répartition des prises de guerre. Certes, ce dernier, soupçonné par d’aucuns de favoriser les siens, a bien balayé par la parole et le geste toute suspicion en réaffirmant la place éminente des Ansars dans un discours émouvant et en gardant Médine comme résidence&nbsp;; le malaise n’en était pas moins resté vivace dans le faible cœur des hommes.</p>



<p>— Alors, que voit Abou Thabet ?</p>



<p><strong>S’adressant à Ibn Oubada, Abou Bakr l’appela sans surprise par son surnom</strong> selon la coutume arabe de respect pour l’interlocuteur, le valorisant ainsi en évitant de l’apostropher par son simple prénom ou son nom de famille. En cela, il en allait pour lui de bien plus que de simple diplomatie&nbsp;; c’était dans son caractère, sa manière d’être.</p>



<p>Tout autour, les alliés Khazraj de celui qui présidait la réunion étaient en nombre et scandaient son nom ; quelques autres de la tribu rivale de Médine auraient bien voulu se manifester et s’y opposer; mais entre estimer le pouvoir devant revenir aux Aws et le claironner haut et fort, il y avait la stature et le prestige de l’homme du jour que ne pouvait plus contester leur propre chef disparu lors de la bataille dite de la tranchée. Il fallait désormais compter avec Bouillie de farine — surnom de Qoraïch — et les Émigrants, avec l’arrivée inopinée de ses trois représentants&nbsp;; et cela créait une nouvelle donne.</p>



<p>— Je suis un homme d’entre vous.</p>



<p>Jouant la modestie, Saad répondait énigmatiquement. Il sentait bien la détermination des arrivants, en voyait le feu sur les visages, mâtiné de colère dans les yeux d’Omar dont le bras droit, la main toute proche d’un sabre bien en évidence dans son fourreau, était discrètement retenu par Abou Bakr. Pour lui, il ne faisait pas de doute&nbsp;; les éminents représentants de la grande tribu rivale venaient défendre bec et ongles une prééminence tribale bien moins que l’intérêt de la religion. Il voulait bien mettre cette réaction instinctive sur le compte de la confusion, créée par le terrible drame qu’ils venaient de vivre&nbsp;; lui, toutefois, prétendant rester toujours égal à lui-même, voulait rester calme, agir avec raison, loin de toute émotion.</p>



<p>Dans le brouhaha généralisé, la bousculade échauffait les esprits. L’un des présents qui affirmait garder aussi sa lucidité, se vantant d’avoir l’avis sûr — ce pour quoi il était, au reste, réputé — éleva la voix, péremptoire, usant de paraboles agrestes, se faisant à peine écouter par la foule grondant en grossissant. Il parvint, néanmoins, à faire entendre l’essentiel de ce qu’il voulait dire :</p>



<p>— Je suis celui dont l’avis s’est toujours révélé salutaire, vous le savez ! Un émir d’entre nous, un autre d’entre vous ; si l’Émigrant agit mal, le Renfort l’arrêtera et vice-versa. Écoutez, c’est l’opinion sensée !</p>



<p>C’était un Khazraj comme Saad. Il prétendait que, par deux fois, il avait eu l’oreille du prophète, la première fois lors de la bataille décisive de Badr, quelques années auparavant, et la deuxième, il y a juste quelques jours, au début de la maladie de Mohamed lorsqu’il en parla à ses compagnons, leur demandant leur avis. Il assurait qu’alors que ceux-ci lui tinrent le langage du coeur, manifestant leur attachement à sa présence parmi eux, lui seul lui tint le langage de la raison, lui disant de faire sien le choix qu’Allah aura fait pour lui.</p>



<p>Mais ni la science de l’homme ni ses images empruntées à la vie quotidienne pour illustrer sa clairvoyance n’eurent d’effet sur une assemblée désormais houleuse, des Mouhajirouns y ayant rejoint en nombre le trio initial. Omar se retenait avec peine ; sa fougue naturelle et son sens aigu des responsabilités le portaient à user de la force dont il se sentait porteur pour le bien général. On ne pouvait afficher pareil spectacle affligeant d’un appétit pour le pouvoir à pareil instant&nbsp;! C’était pis que de l’indécence, un flagrant manque de respect pour la mémoire du défunt&nbsp;; et les arguments relatifs aux dangers de vacance du pouvoir n’avaient nulle valeur à ses yeux.</p>



<p>Il s’apprêtait à protester de son indignation, mais s’arrêta net ; Abou Bakr le lui demandait. Et il se tut, instruit par l’épisode de la mosquée, convenant que son compagnon s’en sortirait bien mieux que lui, même s’il se sentait assez outillé cette fois-ci, ayant préparé mentalement une argumentation minutieuse. Il le regarda parler en opinant du chef, admettant en son for intérieur qu’Abou Bakr détaillait à merveille ce qu’il avait lui-même projeté de dire.</p>



<p>Avec sa douceur caractéristique, une voix presque mielleuse, Abou Bakrcaptait l’attention et ralliait à lui les plus dubitatifs d’entre les Renforts, le clan des Aws, particulièrement, pour qui la jalousie exacerbée amenait à faire de leurs frères des ennemis mettant en pièces les prétentions des autres.</p>



<p>— <strong>Nous, les Émigrants, nous avons été les premiers à embrasser l’islam.</strong> De lignée, nous sommes les meilleurs, appartenant à l’élite des tribus dont nous sommes les plus qualifiés des représentants&nbsp;; et nous sommes de la plus proche parenté du prophète, bénédiction et salut d’Allah sur lui. Vous êtes nos frères en islam, nos partenaires dans la religion ; vous avez été des supporteurs et des secoureurs, que Dieu vous en récompense bien. Nous sommes donc les émirs et vous êtes les vizirs ; car les tribus arabes n’obéiront qu’à ce clan de Qoraïch qui est le nôtre. Alors, ne disputez pas à vos frères les Émigrants leur mérite par Dieu reconnu. Car le prophète — bénédiction et salut d’Allah sur lui — a bien dit : « Les chefs de file sont de Qoraïch ». Aussi, je vous propose de choisir l’un de ces deux hommes : Omar Ibn AlKhattab et Abou Obeïda Ibn AlJarrah.</p>



<p>En s’effaçant devant ses deux compagnons, Abou Bakr ne faisait qu’obéir à une propension naturelle de modestie et de consensualisme; du même coup et involontairement, il agissait en incontestable stratège politique en faisant leçon aux présents, subitement honteux de se montrer avides du pouvoir en de telles circonstances particulières et en présence de pareilles personnalités réputées proches et si estimées de l’illustre défunt.</p>



<p>— Cela se pourrait-il advenir alors que tu es en vie ? Personne n’oserait t’ôter de la position à laquelle t’a placé le prophète, bénédiction et salut d’Allah sur lui !</p>



<p>Dans une cour où le vacarme, ajouté à la confusion, était à son comble, Omar, de sa voix haute, accompagnée de gestes secs, venait de répliquer aussitôt. Ayant relevé de son œil averti le subit flottement des pensées, il voulait se saisir promptement de l’instant qui lui semblait être de ceux où le destin bascule en faveur des plus audacieux. Il n’était pas le seul à avoir compris l’importance du moment, le Renfort avisé de tout à l’heure revenait à la charge, cherchant à rallier l’assemblée à sa proposition de partage du pouvoir&nbsp;:</p>



<p>— Je suis l’homme de la situation. Un chef d’entre nous et un autre parmi vous, gens de Qoraïch !</p>



<p>Sa voix insistante, contrant celle, bien retentissante d’Omar, venait aussi de réussir à se faire entendre dans le bruit assourdissant&nbsp;; mais le qoraïchiten n’y prêta aucune attention et topa en hâte, en signe de reconnaissance, la main d’Abou Bakr, prise d’autorité, entraînant derrière lui quelques-uns des présents, Abou Obeïda et les Émigrants en premier.</p>



<p>Et l’enchantement eut lieu ! Car, aussitôt, spontanément, comme par mimétisme, les premiers ralliés au choix d’Omar furent suivis par la plupart de l’assistance, la tribu rivale du président de séance surtout dont les représentants vinrent s’agglutiner autour d’Abou Bakr, lui prendre la main, trouvant en lui la meilleure alternative à une reconnaissance du frère ennemi qui équivalait plutôt à une reddition.</p>



<p>— Vous avez tué Saad !</p>



<p><strong>Dans la cohue générale, des cris fusaient maintenant</strong> et l’on entendit la même haute voix, d’autres aussi moins affirmées, déplorer l’outrage : le chef Aws venait d’être bousculé ; d’aucuns faillirent même le piétiner, par inadvertance, mais peut-être aussi intentionnellement.</p>



<p>— Tuez-le ! Que Dieu le tue ! C’est un séditieux !</p>



<p>Hurlant presque dans l’instant, sabre à la main, Omar répondait provocateur, faisant mine de se précipiter vers l’homme alité, aussitôt mieux entouré de ses intimes bousculés de toutes parts.</p>



<p>— Et si je t’écrasais, hein !</p>



<p>Sa haute stature aidant, Omar était pratiquement debout à la tête du chef malade, qu’il continuait à malmener verbalement, à faire mine de le menacer, dans un bouquet de bras et de mains nues ou armées faisant barrage entre les deux hommes. Nullement impressionné, Saad, par bravade, n’hésita pas à se saisir rageusement de la barbe fournie de son détracteur en grommelant&nbsp;; mais le brouhaha couvrit sa voix.</p>



<p>Les deux hommes, aussi braves l’un que l’autre, ne se supportaient guère&nbsp;; Omar n’aimait particulièrement pas le goût du luxe et la superbe de Saad qui ne pouvait que honnir les manières frustes et le caractère intransigeant, dénué de nuances d’Omar. Certes, ce dernier reconnaissait sa générosité et saluait la bonne tradition de sa maison de nourrir régulièrement les multitudes et, depuis l’arrivée des Émigrants, de se charger d’un groupe conséquent des petites gens réfugiées dans la mosquée. Il ne pouvait oublier cependant une scène qui dévalorisa à jamais l’homme à ses yeux.</p>



<p>C’était au lendemain de son arrivée à Médine; le prophète rendait visite à Ibn Oubada et, le saluant en entrant, ne reçut aucune réponse et dut répéter ses salutations plus d’une fois avant que l’orgueilleux chef Khazraj ne daignât répondre. Bien sûr, celui-ci prétendit après coup avoir répondu par devers lui, en silence, faisant cela dans l’intention de bénéficier du plus possible de saluts dans la bouche du prophète. Aux yeux d’Omar et de tout vrai croyant, une telle explication cachait mal l’affront fait au prophète et la vanité démesurée de son auteur.</p>



<p>N’ayant pas besoin de jouer des coudes, les gens s’effaçant devant lui, Abou Bakr intervint aussitôt pour séparer les deux hommes, s’adressant à son ami :</p>



<p>— Doucement Omar ! L’indulgence est de rigueur ici.</p>



<p>— Par Dieu, s’écria Saad, si j’avais eu la force, vous m’aurez entendu rugir ! Emportez-moi de ce lieu !</p>



<p>Et ses serviteurs l’extirpèrent péniblement de la confusion tumultueuse, s’en allant le transporter hors des lieux relevant désormais de l’atmosphère d’une vraie foire.</p>



<p>Saad enrageait. En lui, bien plus que la déception, c’était la rage de l’impuissance qui le rendait encore plus malade&nbsp;; cette incapacité physique et psychique où il était de peser sur le cours des événements. Il était moins déçu qu’on l’ait écarté de la succession du prophète que du fait de la tournure prise par les événements, et qui annoncerait les pires calamités. Sa candidature ne procédait pas d’une ambition personnelle&nbsp;; elle se voulait le résultat d’une analyse objective de la situation pour éviter les divisions, assurer la pérennité de la nouvelle religion.</p>



<p>Or, ce qu’il redoutait le plus venait d’avoir lieu par la faute surtout de cet homme à la barbe en éventail, au teint d’ivoire, au caractère exécrable. Il aurait voulu par sa candidature maintenir la religion naissante hors des ambitions du clan d’origine du prophète disparu, prolongeant au-delà de la vie de Mohamed le rôle majeur de principal secours des gens de Médine. À ses yeux, retirer la succession du prophète aux Ansars revenait à assurer, tôt ou tard, la mainmise des Qoraïchites sur les rouages de l’Etat naissant&nbsp;; ce qui finirait par déboucher sur les travers qu’on voulait justement éviter. Il n’était pas assuré que les Arabes obéiraient aux gens issus de la parentèle du prophète comme l’assura Abou Bakr, pas mieux en tout cas qu’ils n’obéiraient à ses principaux soutiens qui sauraient, bien plus que les Qoraïchites, tenir le pouvoir en dehors des querelles des familles rivales au sein d’un même clan, comme c’était le cas au sein même de la tribu qoraïchite, dont notamment celles se réclamant de la lignée prophétique.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre..</strong>.</p>



<p><em><strong>«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières», Farhat Othman, éd. Afrique Orient – Maroc, 2015.</strong></em></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes: </em></h4>



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<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="u1WbuSClPI"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/01/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-2/">Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam»</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&rsquo;islam» » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/01/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-2/embed/#?secret=rZHAfMl952#?secret=u1WbuSClPI" data-secret="u1WbuSClPI" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="ZkKn1sB8HF"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/03/31/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam/">Roman-feuilleton du Ramadan : « Aux origines de l&rsquo;islam »</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : « Aux origines de l&rsquo;islam » » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/03/31/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam/embed/#?secret=xrdZ12GPQH#?secret=ZkKn1sB8HF" data-secret="ZkKn1sB8HF" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l&#8217;islam»</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Apr 2022 13:25:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[Abou Al Faraj AI Isfahani]]></category>
		<category><![CDATA[Bernard Lewis]]></category>
		<category><![CDATA[Edward Saïd]]></category>
		<category><![CDATA[Farhat Othman]]></category>
		<category><![CDATA[histoire arabe]]></category>
		<category><![CDATA[histoire de l&#039;islam]]></category>
		<category><![CDATA[Maxime Rodinson]]></category>
		<category><![CDATA[Ramadan]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L’histoire arabe est encore à explorer pour le large public populaire — mais pas seulement — et les jeunes générations, notamment, chez les Arabes eux-mêmes. Il en va de même pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux choses du monde arabe, particulièrement à la gloire passée ainsi qu’au déclin subséquent qui dure...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Islam-Origines-Islam.jpg" alt="" class="wp-image-386187"/><figcaption><em>Miniature persane représentant le prophète Mohamed conduisant la prière avec Abraham, Moïse, Jésus et d&rsquo;autres prophètes.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>L’histoire arabe est encore à explorer pour le large public populaire — mais pas seulement — et les jeunes générations, notamment, chez les Arabes eux-mêmes. Il en va de même pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux choses du monde arabe, particulièrement à la gloire passée ainsi qu’au déclin subséquent qui dure encore avec ses soubresauts tantôt tragiques tantôt grotesques. Or, la richesse, surtout manuscrite du fastueux temps jadis arabo-musulman, et l’indigeste présent culturel et politique, cruel de vacuité, mandent pareille exploration ; la commandent même !</em></strong></p>



<p class="has-text-align-right">Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-386185"></span>



<p>Pourtant, si patent que soit ce besoin, intimement voulu tôt ou tard par tout Arabe musulman, durablement ou fugacement épris de libre pensée, sa concrétisation relève encore de la quadrature du cercle. Cela tient aux réalités sociologiques et politiques ainsi qu’aux contingences économiques et géostratégiques alimentant des freins idéologiques, des impératifs moraux, des diktats théologiques. Sans parler d’un imaginaire réticent.</p>



<p>Malgré la téméraire dimension de cette mission quasi impossible en les temps présents faits de fallacieuses inimitiés culturelles, doutes, anathèmes et suspicions, l’auteur a essayé de relever le défi avec un groupe de jeunes scolaires. Animés par la saine fougue de l’adolescence, la force du rêve et cette ardeur indomptable de la liberté d’imaginer un avenir meilleur, ils ont osé revisiter un beau passé terni par le passage du temps et l’œuvre d’humains au large horizon subitement rétréci en des intérêts communautaires mesquins. Et ils l’ont fait avec la seule devise de n’avoir comme seule perspective que la vérité conçue en un horizon vers lequel l’on s’oriente, qu’il est hors de propos de croire atteindre, mais sur la voie duquel on doit cheminer pour progresser dans toute création humaine se voulant véridique.</p>



<p>Tout a commencé avec un légitime besoin irrépressible de retour aux sources d’une étendue commune d’eau vitale, tantôt rivière aux ondes claires, à la luxuriance de la vie, tantôt mare marécageuse aux odeurs nauséabondes. On voulait y quêter une renaissance à la véracité, une vérité toute vraie, rien qu’authentique en un monde de plus en plus d’illusion, où simulacre et faux-semblants en sont devenus le sceau distinctif.</p>



<p>Hétérogène et fondamentalement pluraliste dans les convictions idéologiques et les orientations philosophiques de ses membres venant des horizons divers et bigarrés de l’ère culturelle arabe lato sensu, c’était une équipe de lycéens avides du savoir et passionnés par l’histoire, soudée par une homogénéité de libre pensée, de curiosité scientifique et d’une saine volonté d’être utiles, faire œuvre bénéfique.</p>



<p>Réunie autour de l’auteur lors de séances de travaux pratiques en parallèle à leur cours de civilisation islamique, cette dizaine de lycéens aux origines variées, baignant pour le moins dans une tradition familiale arabe musulmane, a imaginé donc cette fresque. Ils l’ont fait en puisant dans l’histoire sans rejeter les atours de la fiction, découvrant autant que faisant découvrir les événements d’un passé, fondateurs d’une identité réclamée ou contestée par les uns, mais ignorée ou confuse chez d’autres, bien que souvent magnifiée ou même mythifiée.</p>



<p>L’encadrement fut particulièrement attentif au respect de la liberté de chacun à s’exprimer dans le total respect de sa sensibilité autant qu’à l’obtention de la synthèse la plus harmonieuse des positions. Souvent radicalement opposées au départ, celles-ci finissaient par converger vers des nuances et des formules de compromis, moyennant une franche discussion et une permanente bonne foi issue d’un esprit se voulant le plus scientifique possible. Avec pour objectif de refléter l’ensemble des croyances ou ne les négligeant point, le groupe a réussi à imaginer une romance d’un temps évanoui, et pourtant si présent dans les esprits.</p>



<p>L’auteur s’est attaché à en rendre compte d’une manière structurée, respectant la vérité historique et les canons du genre littéraire adopté, sans que personne au groupe n’ait eu à renier ses convictions différentes, parfois divergentes, en les mariant judicieusement dans un récit éclectique à l’image de leur culture — de la vraie vie, tout simplement, respectueuse de tous. Aussi la fresque historique se veut-elle une ouverture dans le sens de cette modernité-là (on dit désormais postmodernité) qui n’est que la garantie de toutes les différences fondées sur le droit de tout un chacun à une liberté déférente et respectée dans un vivre-ensemble paisible.</p>



<p>Introduction à une histoire méconnue, oubliée ou tue, c’est une oeuvre de vulgarisation en ce temps de négation ou de confusion des valeurs encore plus qu’un essai d’analyse ou de synthèse. Il s’agit, tout d’abord, d’un récit romancé, sans exclusion de la liberté et de la fantaisie inhérentes à ce genre de littérature, ne nourrissant pas la prétention de faire objet de science ou d’histoire. Pour autant, il n’est pas irrespectueux, quant à l’essentiel, des faits et des événements passés, méticuleusement recensés.</p>



<p>Comme pour toute introduction dans un domaine ayant souvent revêtu les oripeaux des passions, se saisissant avec la liberté de la romance de faits dont la relation est parfois variable et dont l’appréhension peut relever du tabou pour d’aucuns, cette oeuvre ne manquera pas toutefois de susciter des réactions. Aussi, le souhait ayant continuellement animé le groupe est qu’elle contribue à ouvrir la voie à une littérature féconde en l’objet, amenant aux débats fructueux — comme il y en eut en son sein — et que la raison y domine toujours la passion et la canalise ou en triomphe en cas extrême de rupture !</p>



<p>Dans ce travail, par un choix délibéré et de principe, il n’a pas été fait recours dans toutes les sources ayant servi de référence au corpus, bien riche pourtant, à des orientalistes et des chercheurs extérieurs au monde arabe musulman et ce pour la simple raison que, d’une part, ces derniers se sont simplement basés dans leurs travaux sur les mêmes sources de référence que nous avons sélectionnées et que, d’autre part, ils n’ont fait qu’interpréter ces sources selon leurs propres vues et critères.</p>



<p>Aussi, notre souci d’authenticité, dans le cadre bien défini de la romance bien entendu, nous commanda-t-il de revenir aux textes d’origine et de négliger ce à quoi ils ont donné naissance, quel que soit son intérêt, car ceux-ci ne sont, par rapport à ces sources, que des effluents. Ainsi, nous nous sommes situés bien à l’opposé de ce que d’aucuns, parmi nos contemporains, y ont pris habitude, ignorant les textes d’origine, faisant recours à des œuvres ultérieures, demeurant secondes et bien grosses d’interprétations dont le grand tort est de laisser peu de place à la libre réflexion, en conditionnant d’office la libre découverte des faits consignés par les textes originels, y compris dans leur possible fantaisie propre à leur époque, faisant leur charme et celui d’une fresque romancée.</p>



<p>Chaque groupe s’était chargé de la lecture, de l’analyse et du commentaire d’ouvrages sélectionnés parmi les incunables de l’histoire arabo-musulmane, plusieurs groupes pouvant se charger des ouvrages volumineux dont les tomes étaient alors répartis entre eux, dont les notes de lecture établies et les résumés élaborés étaient confrontés, discutés et harmonisés lors de séances plénières de débat, de compréhension et d’échange de vues qui donnaient lieu à une synthèse générale utilisée dans la mise en forme ultérieure du travail final romancé. De telle sorte que si la fiction gardait son rôle majeur, elle se greffait sur un socle de véridicité nourri des références les plus sérieuses et les moins sujettes à caution. Car l’histoire romancée dont il s’agit était voulue une lecture dans le texte, mais une lecture critique et éclairée.</p>



<p>À titre d’exemple, furent notamment sollicités les ouvrages suivants cités par ordre alphabétique et non d’importance, d’usage ou d’inspiration et dont le lecteur attentif retrouvera l’esprit et la trace dans l’oeuvre finale, nuancés par l’éclectisme de la méthode choisie se voulant la moins dogmatique, la plus rationnelle avec le zeste de la romance : Abou Al Faraj AI Isfahani (<em>Aghani</em>), Balladhouri (<em>Généalogies des nobles, Conquêtes des pays</em>), Chahrestani (<em>Milal et Nihal</em>), Ibn Abd Rabbih (<em>Le collier</em>), Ibn Al Athir (<em>Tarikh</em>), Ibn Asakir (<em>Tarikh Dimashq</em>), Ibn Habib (<em>Muhabbar</em>), Ibn Hajar (<em>Isaba</em>), Ibn Hisham (<em>Sira</em>), Ibn Kahldoun (<em>Prolégomènes</em>), Ibn Saad (<em>Tabaqat</em>), Tabari (<em>Annales, Exégèse</em>), Yakout (<em>Udaba</em>), Yaqubi (<em>Tarikh</em>), Wakidi (<em>Maghazi</em>), etc.</p>



<p>Voulant magnifier symboliquement leur travail commun, les membres du groupe, sous la méticuleuse orientation de leur mentor, ont fini par se mettre unanimement d’accord pour retenir, comme une sorte d’exergue de leur création, mais discrètement placé en fin de présentation du travail, la pensée suivante de Maxime Rodinson, extraite de sa postface à l’ouvrage de Bernard Lewis <em>Comment l’islam a découvert l’Europe</em>.</p>



<p>Ce choix est hautement symbolique dans sa signification eu égard aux réserves inspirées à certains par la personnalité de l’auteur américain et l’adhésion d’autres aux travaux du Français au-delà de toute nouvelle évaluation critique de l’œuvre orientaliste désormais exhaustive avec sa pertinente analyse menée par l’universitaire américano-palestinien Edward Saïd.</p>



<p><em>Il n’est pas de peuple qui soit toujours et partout innocent&#8230;</em></p>



<p><em>Les délires des uns sont souvent conditionnés par les erreurs ou les crimes passés des autres.</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Addenda</h2>



<p>Écrite, pour l’essentiel, avant la révolution salutaire qui secoue tout le monde arabe depuis son déclenchement victorieux en Tunisie, cette préface se voit complétée tout logiquement dans les faits par l’action concrète et sur le terrain de la jeunesse arabe qui, faisant écho à l’effort intellectuel du groupe à l’origine de la présente fresque, le prolonge — et de quelle manière ! — sur le plan des réalités politiques et sociales.</p>



<p>Il n’est ainsi pas étonnant que le changement de la condition arabe soit l’œuvre, d’abord et avant tout, de la jeunesse, car elle représente la portion des populations arabes la plus sensible à la vacuité de son espace sociologique et à la stérilité actuelle de ses référents psychologiques malgré une fabuleuse richesse passée, certes dénuée d’utilité immédiate, mais non de valeur et surtout pas de sens, gardant la symbolique puissante, apte à se substituer à l’indigence du présent, sinon en réalité du moins en idéal.</p>



<p>Un fil invisible, comme une vibration magnétique, une radiation électrique, relie en effet les aspirations les plus intimistes et les réalisations concrètes des uns et des autres qui, fatalement, se rencontrent un jour pour faire sens de la plus belle façon, celle dont sont faites les réalisations les plus spectaculaires de l’histoire des hommes.</p>



<p>Il n’en reste pas moins que les unes, essentiellement de pure cogitation, et les autres, fondamentalement faites d’extrospection et d’extraversion, sont interdépendantes, s’alimentant mutuellement, s’inspirant et se prolongeant réciproquement.</p>



<p>Ainsi se fait l’histoire; ainsi est le cours du temps; nos destinées véritables sont l’œuvre de la Providence, les humains étant dans la vie, au fond, en pilotage providentiel, comme on le dirait d’un avion, en pilotage automatique.</p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p><strong><em>«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières », de Farhat Othman, éd. Afrique Orient 2015, Casablanca, 1915.</em></strong></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédent épisode: </em></h4>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="RGyVSivUdI"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/03/31/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam/">Roman-feuilleton du Ramadan : « Aux origines de l&rsquo;islam »</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan : « Aux origines de l&rsquo;islam » » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/03/31/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam/embed/#?secret=y6nSL1sUKs#?secret=RGyVSivUdI" data-secret="RGyVSivUdI" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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