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Roman-feuilleton du Ramadan : «Aux origines de l’islam»

Miniature persane représentant le prophète Mohamed conduisant la prière avec Abraham, Moïse, Jésus et d’autres prophètes.

L’histoire arabe est encore à explorer pour le large public populaire — mais pas seulement — et les jeunes générations, notamment, chez les Arabes eux-mêmes. Il en va de même pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux choses du monde arabe, particulièrement à la gloire passée ainsi qu’au déclin subséquent qui dure encore avec ses soubresauts tantôt tragiques tantôt grotesques. Or, la richesse, surtout manuscrite du fastueux temps jadis arabo-musulman, et l’indigeste présent culturel et politique, cruel de vacuité, mandent pareille exploration ; la commandent même !

Par Farhat Othman

Pourtant, si patent que soit ce besoin, intimement voulu tôt ou tard par tout Arabe musulman, durablement ou fugacement épris de libre pensée, sa concrétisation relève encore de la quadrature du cercle. Cela tient aux réalités sociologiques et politiques ainsi qu’aux contingences économiques et géostratégiques alimentant des freins idéologiques, des impératifs moraux, des diktats théologiques. Sans parler d’un imaginaire réticent.

Malgré la téméraire dimension de cette mission quasi impossible en les temps présents faits de fallacieuses inimitiés culturelles, doutes, anathèmes et suspicions, l’auteur a essayé de relever le défi avec un groupe de jeunes scolaires. Animés par la saine fougue de l’adolescence, la force du rêve et cette ardeur indomptable de la liberté d’imaginer un avenir meilleur, ils ont osé revisiter un beau passé terni par le passage du temps et l’œuvre d’humains au large horizon subitement rétréci en des intérêts communautaires mesquins. Et ils l’ont fait avec la seule devise de n’avoir comme seule perspective que la vérité conçue en un horizon vers lequel l’on s’oriente, qu’il est hors de propos de croire atteindre, mais sur la voie duquel on doit cheminer pour progresser dans toute création humaine se voulant véridique.

Tout a commencé avec un légitime besoin irrépressible de retour aux sources d’une étendue commune d’eau vitale, tantôt rivière aux ondes claires, à la luxuriance de la vie, tantôt mare marécageuse aux odeurs nauséabondes. On voulait y quêter une renaissance à la véracité, une vérité toute vraie, rien qu’authentique en un monde de plus en plus d’illusion, où simulacre et faux-semblants en sont devenus le sceau distinctif.

Hétérogène et fondamentalement pluraliste dans les convictions idéologiques et les orientations philosophiques de ses membres venant des horizons divers et bigarrés de l’ère culturelle arabe lato sensu, c’était une équipe de lycéens avides du savoir et passionnés par l’histoire, soudée par une homogénéité de libre pensée, de curiosité scientifique et d’une saine volonté d’être utiles, faire œuvre bénéfique.

Réunie autour de l’auteur lors de séances de travaux pratiques en parallèle à leur cours de civilisation islamique, cette dizaine de lycéens aux origines variées, baignant pour le moins dans une tradition familiale arabe musulmane, a imaginé donc cette fresque. Ils l’ont fait en puisant dans l’histoire sans rejeter les atours de la fiction, découvrant autant que faisant découvrir les événements d’un passé, fondateurs d’une identité réclamée ou contestée par les uns, mais ignorée ou confuse chez d’autres, bien que souvent magnifiée ou même mythifiée.

L’encadrement fut particulièrement attentif au respect de la liberté de chacun à s’exprimer dans le total respect de sa sensibilité autant qu’à l’obtention de la synthèse la plus harmonieuse des positions. Souvent radicalement opposées au départ, celles-ci finissaient par converger vers des nuances et des formules de compromis, moyennant une franche discussion et une permanente bonne foi issue d’un esprit se voulant le plus scientifique possible. Avec pour objectif de refléter l’ensemble des croyances ou ne les négligeant point, le groupe a réussi à imaginer une romance d’un temps évanoui, et pourtant si présent dans les esprits.

L’auteur s’est attaché à en rendre compte d’une manière structurée, respectant la vérité historique et les canons du genre littéraire adopté, sans que personne au groupe n’ait eu à renier ses convictions différentes, parfois divergentes, en les mariant judicieusement dans un récit éclectique à l’image de leur culture — de la vraie vie, tout simplement, respectueuse de tous. Aussi la fresque historique se veut-elle une ouverture dans le sens de cette modernité-là (on dit désormais postmodernité) qui n’est que la garantie de toutes les différences fondées sur le droit de tout un chacun à une liberté déférente et respectée dans un vivre-ensemble paisible.

Introduction à une histoire méconnue, oubliée ou tue, c’est une oeuvre de vulgarisation en ce temps de négation ou de confusion des valeurs encore plus qu’un essai d’analyse ou de synthèse. Il s’agit, tout d’abord, d’un récit romancé, sans exclusion de la liberté et de la fantaisie inhérentes à ce genre de littérature, ne nourrissant pas la prétention de faire objet de science ou d’histoire. Pour autant, il n’est pas irrespectueux, quant à l’essentiel, des faits et des événements passés, méticuleusement recensés.

Comme pour toute introduction dans un domaine ayant souvent revêtu les oripeaux des passions, se saisissant avec la liberté de la romance de faits dont la relation est parfois variable et dont l’appréhension peut relever du tabou pour d’aucuns, cette oeuvre ne manquera pas toutefois de susciter des réactions. Aussi, le souhait ayant continuellement animé le groupe est qu’elle contribue à ouvrir la voie à une littérature féconde en l’objet, amenant aux débats fructueux — comme il y en eut en son sein — et que la raison y domine toujours la passion et la canalise ou en triomphe en cas extrême de rupture !

Dans ce travail, par un choix délibéré et de principe, il n’a pas été fait recours dans toutes les sources ayant servi de référence au corpus, bien riche pourtant, à des orientalistes et des chercheurs extérieurs au monde arabe musulman et ce pour la simple raison que, d’une part, ces derniers se sont simplement basés dans leurs travaux sur les mêmes sources de référence que nous avons sélectionnées et que, d’autre part, ils n’ont fait qu’interpréter ces sources selon leurs propres vues et critères.

Aussi, notre souci d’authenticité, dans le cadre bien défini de la romance bien entendu, nous commanda-t-il de revenir aux textes d’origine et de négliger ce à quoi ils ont donné naissance, quel que soit son intérêt, car ceux-ci ne sont, par rapport à ces sources, que des effluents. Ainsi, nous nous sommes situés bien à l’opposé de ce que d’aucuns, parmi nos contemporains, y ont pris habitude, ignorant les textes d’origine, faisant recours à des œuvres ultérieures, demeurant secondes et bien grosses d’interprétations dont le grand tort est de laisser peu de place à la libre réflexion, en conditionnant d’office la libre découverte des faits consignés par les textes originels, y compris dans leur possible fantaisie propre à leur époque, faisant leur charme et celui d’une fresque romancée.

Chaque groupe s’était chargé de la lecture, de l’analyse et du commentaire d’ouvrages sélectionnés parmi les incunables de l’histoire arabo-musulmane, plusieurs groupes pouvant se charger des ouvrages volumineux dont les tomes étaient alors répartis entre eux, dont les notes de lecture établies et les résumés élaborés étaient confrontés, discutés et harmonisés lors de séances plénières de débat, de compréhension et d’échange de vues qui donnaient lieu à une synthèse générale utilisée dans la mise en forme ultérieure du travail final romancé. De telle sorte que si la fiction gardait son rôle majeur, elle se greffait sur un socle de véridicité nourri des références les plus sérieuses et les moins sujettes à caution. Car l’histoire romancée dont il s’agit était voulue une lecture dans le texte, mais une lecture critique et éclairée.

À titre d’exemple, furent notamment sollicités les ouvrages suivants cités par ordre alphabétique et non d’importance, d’usage ou d’inspiration et dont le lecteur attentif retrouvera l’esprit et la trace dans l’oeuvre finale, nuancés par l’éclectisme de la méthode choisie se voulant la moins dogmatique, la plus rationnelle avec le zeste de la romance : Abou Al Faraj AI Isfahani (Aghani), Balladhouri (Généalogies des nobles, Conquêtes des pays), Chahrestani (Milal et Nihal), Ibn Abd Rabbih (Le collier), Ibn Al Athir (Tarikh), Ibn Asakir (Tarikh Dimashq), Ibn Habib (Muhabbar), Ibn Hajar (Isaba), Ibn Hisham (Sira), Ibn Kahldoun (Prolégomènes), Ibn Saad (Tabaqat), Tabari (Annales, Exégèse), Yakout (Udaba), Yaqubi (Tarikh), Wakidi (Maghazi), etc.

Voulant magnifier symboliquement leur travail commun, les membres du groupe, sous la méticuleuse orientation de leur mentor, ont fini par se mettre unanimement d’accord pour retenir, comme une sorte d’exergue de leur création, mais discrètement placé en fin de présentation du travail, la pensée suivante de Maxime Rodinson, extraite de sa postface à l’ouvrage de Bernard Lewis Comment l’islam a découvert l’Europe.

Ce choix est hautement symbolique dans sa signification eu égard aux réserves inspirées à certains par la personnalité de l’auteur américain et l’adhésion d’autres aux travaux du Français au-delà de toute nouvelle évaluation critique de l’œuvre orientaliste désormais exhaustive avec sa pertinente analyse menée par l’universitaire américano-palestinien Edward Saïd.

Il n’est pas de peuple qui soit toujours et partout innocent…

Les délires des uns sont souvent conditionnés par les erreurs ou les crimes passés des autres.

Addenda

Écrite, pour l’essentiel, avant la révolution salutaire qui secoue tout le monde arabe depuis son déclenchement victorieux en Tunisie, cette préface se voit complétée tout logiquement dans les faits par l’action concrète et sur le terrain de la jeunesse arabe qui, faisant écho à l’effort intellectuel du groupe à l’origine de la présente fresque, le prolonge — et de quelle manière ! — sur le plan des réalités politiques et sociales.

Il n’est ainsi pas étonnant que le changement de la condition arabe soit l’œuvre, d’abord et avant tout, de la jeunesse, car elle représente la portion des populations arabes la plus sensible à la vacuité de son espace sociologique et à la stérilité actuelle de ses référents psychologiques malgré une fabuleuse richesse passée, certes dénuée d’utilité immédiate, mais non de valeur et surtout pas de sens, gardant la symbolique puissante, apte à se substituer à l’indigence du présent, sinon en réalité du moins en idéal.

Un fil invisible, comme une vibration magnétique, une radiation électrique, relie en effet les aspirations les plus intimistes et les réalisations concrètes des uns et des autres qui, fatalement, se rencontrent un jour pour faire sens de la plus belle façon, celle dont sont faites les réalisations les plus spectaculaires de l’histoire des hommes.

Il n’en reste pas moins que les unes, essentiellement de pure cogitation, et les autres, fondamentalement faites d’extrospection et d’extraversion, sont interdépendantes, s’alimentant mutuellement, s’inspirant et se prolongeant réciproquement.

Ainsi se fait l’histoire; ainsi est le cours du temps; nos destinées véritables sont l’œuvre de la Providence, les humains étant dans la vie, au fond, en pilotage providentiel, comme on le dirait d’un avion, en pilotage automatique.

À suivre…

«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, Ombres et lumières », de Farhat Othman, éd. Afrique Orient 2015, Casablanca, 1915.

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