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Tunisie : Un gouvernement en retard d’une guerre

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Même après le massacre de Sousse, le gouvernement tunisien donne toujours l’impression de manquer cruellement de vision, de courage et de détermination.

Par Hédi Sraieb*

Hedi-SraiebUne nouvelle et sanglante tragédie de Sousse, quelques mois après celle du Bardo? Que penser? Que faire? Nos concitoyens se demandent : où, quand et comment cette terreur aveugle va encore frapper? Car dans leur for intérieur, ils pressentent qu’en dépit du renforcement des mesures sécuritaires, l’issue du combat contre les mouvances extrémistes ne peut être exclusivement militaire ni purement répressif.

 

L’éradication n’est pas pour demain

On aura beau disposer d’un arsenal de lois plus complet et de dispositifs de surveillance plus denses, rien n’y fera. Les semeurs de terreur vont continuer de disposer de complicités – mêmes passives – au sein de l’appareil d’Etat, de sympathies diverses proches de certaines mosquées ou associations caritatives et finiront toujours par trouver les failles. C’est la loi du genre.

La douzaine de mesures annoncées par le Premier ministre Habib Essid après les déclarations musclées du président de la république Béji Caïd Essebsi aux limites du liberticide ne convainc personne. Les séditieux de toutes les obédiences sont bien là et installés dans le paysage social et politique. Ils prospèrent sur la misère multiforme matérielle comme affective, trouvent leurs justifications sur le terrain même des inégalités d’une société désormais à deux vitesses. Interdire le parti légal Ettahrir ne servirait à rien. Une fois dissout, ses membres se disperseraient puis reconstitueraient ultérieurement sous d’autres formes d’organisation, d’autres cellules d’action. Fermer les sites internet serait également sans effet. Les contournements possibles sont si nombreux qu’il ne leur faudra pas longtemps avant d’avoir reformé les réseaux de partage.

Les instruments de propagande si nombreux (TV, radio, presse) et les sympathies si diverses (classes dominantes ou dirigeantes du Proche Orient comme au Maghreb) allant des financements occultes aux solutions de couverture comme de repli… font dire que l’éradication n’est pas pour demain.

Le chaos libyen, comme celui qui s’installe plus au sud dans la partie subsaharienne, ne vont pas non plus arranger les choses… et laisser oser dire que Fajr Libya – comme le font les dirigeants du parti islamiste Ennahdha – est une garantie de stabilité montre l’étendue du malentendu que connait notre société. Certes, il convient de ne négliger aucun terrain de cette confrontation : renseignement et intelligence, harcèlement militaire, poursuites judiciaires. Mais le risque est grand que l’on reste en retard d’une guerre!

Le substrat social et économique régénérera en permanence les fous de Dieu, les candidats à la guerre sainte contre tous les mécréants… et ils sont nombreux y compris de même confession.

De faux semblants en mesures dérisoires

Le combat est autant socioéconomique qu’idéologique. Le combat est aussi là, celui de l’emploi, d’une vie décente, de perspectives heureuses pour soi comme pour ses proches. Mais, hélas, aujourd’hui encore, le dérisoire le dispute au pathétique…

Le Premier ministre comme le quatuor de partis qui le soutient (Nidaa Tounes, Ennahdha, Union patriotique libre et Afek Tounes) continue allègrement à se fourvoyer.

De faux semblants en mesures dérisoires, le gouvernement annonce une large décentralisation et des élections municipales et régionales pour 2016… On croit rêver! Plus de 126 des 248 municipalités sont en faillite quand elles ne se sont pas en grande détresse. Les urgences et les priorités sont ailleurs.

Mobiliser les esprits et les énergies à ce qui ressemble pour l’instant à de seuls enjeux de pouvoir risquent d’aggraver un climat passablement délétère. Une erreur qui pourrait s’avérer funeste.

Ce gouvernement fait mine de ne pas disposer de moyens ni de marges de manœuvre financière et s’obstine à prêcher sottement – pour ne pas dire autre chose – le retour au calme et à la stabilité.

Le moment exige une autre réponse. Un volontarisme qui s’attaque aux racines du «mal vivre» de tous ces jeunes en désespérance. Ce gouvernement serait bien mieux inspiré s’il proposait un plan d’urgence pour ces régions et quartiers déshérités, des actions ciblées de revitalisation des tissus économiques, des mesures sociales et culturelles d’accompagnement… Les solutions sont connues mais elles restent dans les tiroirs. Au-delà, il faut redonner espoir et faire rêver (au sens du devenir).

Une énième consultation des partis sous la forme d’un nouveau dialogue national contre le terrorisme ne débouchera au mieux que sur des «pétitions de principes» au pire sur un nouveau consensus mou, sans effets, ni lendemains. Terrible méprise d’une majorité gouvernementale qui, à vrai dire, ne gouverne pas, ne décide pas. Une majorité qui n’en finit pas de tergiverser sur le fond, tout en tentant sur la forme à multiplier les actions d’éclat sans suite… quelques limogeages. Insignifiant et passablement dangereux!

Mais il y a aussi le combat idéologique que ce gouvernement se refuse à engager. Se réclamer de la modernité, du sécularisme, du progressisme comme du réformisme a quelque chose de pathétique. Des mots creux, une rhétorique abstraite, une phraséologie totalement hermétique qui ne peuvent en aucune façon provoquer un retournement de situation, un climat social plus apaisé…

«Chacun son métier…et les vaches seront bien gardées»

Loin s’en faut. Le langage de la tolérance, de respect mutuel n’a plus de prise sur l’opinion publique, que dire alors des milieux fragilisés en quête de réponses. Croire et faire croire qu’il ne s’agit que d’une question d’interprétation des textes sacrés et de spiritualité, est suicidaire… C’est rester sur le terrain privilégié des bonimenteurs de la religion et de la morale… alors que les vrais problèmes ne se situent pas entre le bien et le mal mais sont de l’ordre de la nécessité et de l’utilité.

La perte de dignité, réelle comme fantasmée, de nombre de nos concitoyens mérite mieux qu’un discours lénifiant et sédatif. De la poudre aux yeux dont plus personne n’est dupe! Ce gouvernement devrait organiser la solidarité active de l’Etat avec toutes ces couches sociales bien trop longtemps oubliées, délaissées, livrées à leur propre sort sordide…

Mais sans doute et encore un papier d’alerte sans suite tant ce gouvernement manque cruellement de courage et de détermination! Tout se passe comme si nous vivions dans une période ordinaire, une sorte de continuité de l’Etat… sans que ne puissent être envisagées des mesures exceptionnelles.

Comme Colin du poème du ‘‘Vacher et le garde-chasse’’ (1755-1794)… courant à la place d’un chasseur après un chevreuil… finit par blesser son propre chien et se faire voler le troupeau de vaches de son père… finit par recevoir de celui-ci une volée de bois verts accompagnée de la phrase suivante: «Chacun son métier…et les vaches seront bien gardées». Métaphore pour dire que le gouvernement n’est pas à l’abri d’un nouvel embrasement bien plus dévastateur que n’ont pu l’être les multiples mouvements sociaux qui ont ponctué la vie politique de ces dernières années.

Les «atrafs» (parties complotant non nommées) ont bon dos. La corde est usée. Alors gare à ce petit peuple débonnaire… un père fouettard sommeille sous l’apparente apathie et le désarroi de l’instant…

* Docteur d’Etat en économie du développement.

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