Centres techniques tunisiens et défi de l’exportation vers l’Afrique

La Tunisie dispose d’un réseau de centres techniques sectoriels qui constitue un véritable capital national de compétences. Laboratoires, essais, assistance technique, formation, qualité, innovation et expertise ont permis d’accompagner plusieurs générations d’entreprises. Dans le même temps, les économies africaines recherchent des compétences dans ces mêmes domaines. L’enjeu est donc désormais de mieux organiser l’ouverture internationale de cette expertise, sans fragiliser les missions nationales des centres ni les parcours de leurs experts. Il s’agit, surtout, de transformer un capital de compétences en levier de coopération, d’innovation et de rayonnement économique.

Ing. Taoufik Halila & Ing. Mohamed Férid Herelli *

La création d’une plateforme commune, proposée ici à titre de réflexion sous le nom de Tunisia Industrial Expertise (TIE), permettrait de mutualiser la prospection, le montage des offres, la contractualisation et la mobilisation des experts. Cette démarche pourrait être élargie à d’autres structures tunisiennes disposant de compétences complémentaires, notamment dans les télécommunications et le numérique.

La Tunisie dispose de huit centres techniques industriels sectoriels :

Cetiba : Centre technique de l’industrie du bois et de l’ameublement ;

Cetime : Centre technique des industries mécaniques et électriques ;

CTC : Centre technique de la chimie ;

Cettex : Centre technique du textile ;

CNCC : Centre national du cuir et de la chaussure ;

CTAA : Centre technique de l’agroalimentaire ;

CTMCCV : Centre technique des matériaux de construction, de la céramique et du verre ;

Packtec : Centre technique de l’emballage et du conditionnement.

Leur valeur ne réside pas seulement dans les équipements et les laboratoires. Elle tient surtout aux compétences accumulées par leurs ingénieurs, techniciens et experts au contact direct des entreprises.

Diagnostics industriels, essais et analyses, qualité, certification, formation, assistance technique, innovation, recherche-développement et veille technologique constituent un ensemble d’expériences directement mobilisables dans des projets industriels.

L’Afrique, une opportunité naturelle pour l’expertise tunisienne

Le développement industriel africain nécessite des investissements, mais aussi des compétences techniques et des infrastructures de qualité. Les besoins concernent notamment les laboratoires, les systèmes qualité, la normalisation, la formation continue, l’accompagnement des PME, les diagnostics industriels, le transfert technologique, la maintenance et l’ingénierie.

Une partie importante de ces besoins correspond précisément aux compétences développées en Tunisie. La conférence Financing Investment and Trade in Africa (Fita) organisée par le Tunisia Africa Business Council (TABC), ainsi que le partenariat TABC–Cetime conclu en janvier 2026, illustrent cette convergence entre les besoins africains et l’expertise tunisienne.

L’ouverture sur les marchés africains doit ainsi être considérée non comme une activité périphérique, mais comme une possibilité de valorisation internationale d’un savoir-faire déjà constitué. Elle peut également servir de porte d’entrée à d’autres entreprises tunisiennes : sociétés d’ingénierie, bureaux d’études, fabricants d’équipements, entreprises de maintenance, organismes de formation et fournisseurs de technologies.

Le potentiel existe, mais l’exportation de l’expertise reste plus complexe que l’exportation d’un produit. Un centre sollicité pour une mission internationale doit pouvoir répondre à plusieurs questions : qui porte le contrat ? qui facture ? comment mobiliser l’expert ? comment préserver son statut, ses droits sociaux et son parcours professionnel ? comment assurer son retour et reconnaître la mission ?

Ces contraintes peuvent limiter les initiatives internationales. Il serait donc utile de disposer d’un mécanisme léger permettant de séparer clairement l’activité internationale de la gestion courante des centres, tout en maintenant le lien avec ceux-ci.

Une plateforme commune : Tunisia Industrial Expertise

À titre de proposition, une plateforme commune et légère pourrait être développée sous l’appellation Tunisia Industrial Expertise (TIE). Elle ne remplacerait pas les centres techniques et ne concurrencerait pas leurs missions nationales. Elle aurait pour fonction de transformer leurs compétences en offres internationales structurées.

Ses fonctions pourraient être limitées à quelques missions essentielles :

– identifier les besoins et les projets sur les marchés africains ;

– présenter l’offre tunisienne et assurer la prospection ;

– monter les propositions techniques et financières ;

– porter les contrats internationaux et assurer leur suivi ;

– organiser la mobilisation et le détachement des experts ;

– coordonner les aspects administratifs, financiers et juridiques ;

– capitaliser les références et constituer progressivement un portefeuille international.

L’expérience de Steg International Services montre qu’une structure dédiée peut transformer des compétences accumulées par une institution publique en prestations internationales. Il ne s’agit pas de reproduire ce modèle à l’identique, mais d’en retenir le principe : disposer d’un véhicule adapté à la prospection, à la contractualisation et à la réalisation de missions à l’étranger.

Aller vers des offres intégrées et élargir le réseau aux compétences spécialisées

L’objectif ne serait pas de vendre uniquement des journées d’experts, mais de proposer des solutions complètes. Plusieurs centres pourraient ainsi réunir leurs compétences autour d’un même projet : diagnostic, conception, essais, équipements, procédures, formation, accompagnement et certification.

Dans une filière agroalimentaire, par exemple, le CTAA, Packtec, Cetime et d’autres compétences sectorielles pourraient être mobilisés selon les besoins. Cette logique de consortium permettrait de proposer aux partenaires africains une équipe pluridisciplinaire plutôt qu’une succession d’interventions isolées.

L’expertise pourrait alors devenir une véritable porte d’entrée commerciale : expertise → confiance → partenariat → projet → investissement → exportation.

L’ouverture internationale ne devrait pas se limiter aux huit centres techniques ; elle devrait également s’étendre au secteur du numérique et aux technologies de l’information et de la communication (TIC). À cet égard, le Centre d’études et de recherche des télécommunications (Cert) pourrait jouer un rôle d’intermédiaire entre les compétences tunisiennes dans le domaine du numérique et les besoins des pays africains dans ce secteur.

Ce rôle consisterait, d’une part, à faciliter les déplacements et les missions de nos ingénieurs à l’étranger et, d’autre part, à instaurer une coopération africaine productive dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), dont les avancées s’accélèrent à pas de géant. L’enjeu est stratégique : il consiste à préserver la souveraineté numérique de nos pays et de garantir la maîtrise de leurs données, face à la domination croissante des grandes puissances mondiales dans ce domaine.

La démarche pourrait donc évoluer vers un véritable réseau national d’expertise, réunissant les centres techniques et, lorsque cela deviendra pertinent, des centres de recherche ou organismes spécialisés. L’objectif ne serait pas de créer de nouvelles structures pour chaque compétence, mais de mieux coordonner et rationaliser la coopération et la complémentarité entre celles qui existent déjà.

Cette logique d’ouverture pourrait progressivement intégrer d’autres partenaires disposant de savoir-faire spécifiques, en fonction des besoins des marchés ciblés.

Mettre l’expert au cœur de l’internationalisation

L’expert constitue le principal actif de cette démarche. Il ne devrait pas avoir à choisir entre son parcours national et une expérience internationale. Un dispositif de mobilité devrait préserver son lien avec son centre, son ancienneté, ses droits sociaux et sa possibilité de réintégration, tout en prévoyant une rémunération et une prise en charge adaptées aux missions extérieures.

Une plateforme nationale des experts, recensant les domaines de compétence, l’expérience, les références, les langues et les disponibilités, constituerait un outil simple pour identifier rapidement les profils nécessaires aux projets.

La réussite de cette démarche suppose une coordination avec les acteurs déjà engagés dans l’ouverture africaine et l’exportation. Le TABC peut contribuer à l’accès aux marchés et à la prospection ; les centres apportent l’expertise ; une structure telle que TIE assurerait la mise en marché et la contractualisation ; l’ATCT pourrait être mobilisée pour la coopération technique et le Cepex pour l’appui à l’export.

Cette complémentarité permettrait d’éviter la multiplication des structures et de concentrer les efforts sur la réalisation de projets concrets.

Après plusieurs décennies d’accompagnement de l’industrie tunisienne, les centres techniques peuvent conserver pleinement leur mission nationale tout en développant une dimension internationale. Ils pourraient ainsi être simultanément des centres d’expertise, des plateformes de transfert technologique, des organismes de formation et des ambassadeurs du savoir-faire tunisien.

Cette évolution contribuerait à mieux valoriser les investissements déjà réalisés dans les laboratoires, les équipements et surtout dans le capital humain. Elle offrirait également aux experts de nouvelles perspectives professionnelles et aux entreprises tunisiennes de nouvelles possibilités de partenariat.

De l’accompagnement national au rayonnement africain

La Tunisie dispose d’un capital de compétences industrielles important. Les huit centres techniques en constituent l’une des expressions les plus concrètes. Dans le même temps, les marchés africains offrent des possibilités croissantes de coopération dans les domaines de la qualité, des laboratoires, de la formation, de l’ingénierie, du transfert technologique, de la digitalisation et du développement industriel.

L’enjeu est désormais de passer d’une logique d’accueil et d’accompagnement à une logique d’ouverture organisée sur ces marchés. Il ne s’agit plus seulement de recevoir des partenaires africains pour leur présenter l’expérience tunisienne, mais de pouvoir aller vers eux avec des offres structurées, des équipes pluridisciplinaires et un cadre contractuel adapté.

Une plateforme numérique commune pourrait constituer l’un des instruments de cette évolution. Elle pourrait également fonctionner comme une porte ouverte à d’autres compétences nationales, notamment celles du Cert dans les télécommunications et les technologies numériques, ainsi qu’à d’autres centres ou organismes spécialisés selon les projets.

L’ambition serait ainsi de construire progressivement une offre tunisienne intégrée de services, d’expertise, de formation, d’essais, de certification et d’innovation. Cette offre pourrait accompagner les partenaires africains tout en ouvrant de nouveaux marchés aux entreprises tunisiennes.

À terme, l’expertise industrielle et technologique pourrait devenir une véritable filière d’exportation de services à forte valeur ajoutée, fondée sur trois atouts : les compétences tunisiennes, les institutions existantes et la proximité économique avec l’Afrique.

L’objectif peut se résumer simplement : faire des centres techniques non seulement des instruments d’appui à l’industrie tunisienne, mais aussi des vecteurs de coopération et des ambassadeurs du savoir-faire tunisien sur les marchés africains.

* Conseillers du doyen de l’Ordre des ingénieurs tunisiens.

Références principales

– République Tunisienne, Loi n°94-123 du 28 novembre 1994 relative aux centres techniques dans les secteurs industriels.

– APII, présentation des centres techniques et de leurs missions.

– Steg, informations institutionnelles relatives à Steg International Services.

– TABC–Cetime, convention de partenariat du 29 janvier 2026.

– Banque mondiale, République Tunisienne – Actualisation de l’évaluation du secteur privé, Volume III – Annexes.

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