Les dix-neuf sièges arabes conquis le 27 octobre dernier ont produit leur premier effet institutionnel. Le 7 novembre, le président Isaac Herzog a annoncé qu’il confiait à Gadi Eisenkot la charge de former le prochain gouvernement d’Israël ; le mandat lui est remis ce 8 novembre. Sa décision repose sur soixante-sept recommandations, contre quarante-six pour Benjamin Netanyahu.
Abdelhamid Larguèche *

Or ces soixante-sept n’existent pas sans les dix-neuf. Les quarante-huit députés de l’opposition sioniste ne suffisaient pas à faire une majorité. Ce sont le Ra’am de Mansour Abbas, puis la Liste commune à l’unanimité, qui ont fait basculer le rapport de forces, tandis que le Judaïsme unifié de la Torah, allié de longue date de Netanyahou, choisissait de ne recommander personne.
L’acte est institutionnel, sa portée est historique. Depuis 1948, la vie politique israélienne s’est organisée autour d’une règle non écrite : les décisions qui engagent l’avenir de l’État doivent reposer sur une «majorité juive». Les citoyens arabes votaient et siégeaient, mais leur suffrage restait tenu à la lisière de la décision.
Yitzhak Rabin en fit l’expérience en 1995 : l’accord d’Oslo II ne fut approuvé, par 61 voix contre 59, que grâce aux députés arabes, et la droite lui contesta aussitôt toute légitimité. En 2018, la loi fondamentale sur l’État-nation du peuple juif a inscrit cette hiérarchie dans l’ordre constitutionnel, en réservant au seul peuple juif le droit à l’autodétermination nationale.
Une majorité reconnue, pas encore gouvernante
En désignant le candidat d’une majorité qui n’existe que par les voix arabes, le chef de l’État ne fait qu’appliquer la procédure. Mais en l’appliquant, il désavoue la doctrine qui a longtemps tenu lieu de constitution politique. Le Likoud l’a compris, qui avait mis en garde le président contre tout gouvernement dépendant des partis arabes.
Il faut pourtant se garder de confondre recommandation et coalition. Eisenkot dispose de vingt-huit jours, prolongeables de quatorze, pour former un gouvernement ; d’ici là, Netanyahu demeure Premier ministre. Dans son propre camp, Avigdor Liberman et Naftali Bennett refusent un gouvernement dépendant des formations arabes, et Liberman écarte même un gouvernement minoritaire soutenu de l’extérieur.
Eisenkot, lui, subordonne tout partenariat à ses conditions : conscription universelle, reconnaissance d’Israël comme État juif, qualification du Hamas comme organisation terroriste. La Liste commune a recommandé Eisenkot sans vouloir siéger au gouvernement ; Ahmad Tibi a prévenu que «sans les partis arabes, il n’y aura pas de changement».
L’histoire récente invite à la prudence. En mars 2020, Benny Gantz avait déjà reçu le mandat grâce à des recommandations incluant la Liste commune, avant de s’en détourner pour gouverner avec Netanyahu. Une désignation ne fait pas tomber un mur.
La brèche et le mur
Ce qui distingue pourtant le moment présent tient au poids inédit de dix-neuf sièges, à l’unanimité des deux formations arabes et à l’expérience acquise depuis l’entrée de Ra’am au gouvernement en 2021. Il tient surtout à un rapport de forces qui rend l’autre voie coûteuse : un gouvernement d’union avec le Likoud reviendrait à reconduire, sous un autre nom, le pouvoir que les électeurs viennent de désavouer.
La fin des ségrégations ethno-religieuses ne se décrétera pas à la résidence présidentielle. Elle suppose que le suffrage arabe cesse d’être une force d’appoint pour devenir un plein droit de cité : association aux décisions, révision des lois qui hiérarchisent les citoyens selon leur appartenance, de la loi sur la propriété des absents à celle sur l’État-nation, égalité budgétaire, sécurité dans les localités arabes. Les conditions d’Eisenkot montrent combien le cadre ethno-national reste la norme jusque dans le camp dit «du changement.»
Mais les ségrégations ne cèdent jamais d’un coup. Elles reculent lorsqu’une majorité découvre qu’elle ne peut plus gouverner sans ceux qu’elle tenait à l’écart. Le 27 octobre, les Palestiniens d’Israël ont montré qu’on n’efface pas un peuple qui vote. Le mandat du 8 novembre pose à Israël la question inverse : saura-t-il gouverner avec lui ?
* Historien.



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