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L’avant et l’après coronavirus : Des enseignements pour l’avenir (5/5)

La carte de la contamination par le Covid-19, le 7 avril 2020, par l’université John Hopkins.

Le capitalisme sauvage et la mondialisation du néolibéralisme ont joué un rôle primordial dans la production des épidémies et des pandémies, y compris en Chine depuis son ouverture au libéralisme économique. Mais par-delà la gestion en cours de la dernière pandémie en date, le coronavirus, Covid-19, l’avenir ne se pose pas, nécessairement, en termes de «printemps des nationalismes», à travers la montée des expressions nationalistes de la révolution conservatrice, mais de restauration de la démocratie et sa réconciliation avec sa nécessaire dimension sociale et du l’Etat providence qui pèse sur les lois de marché et oriente l’économie vers la prise en compte des droits socio-économiques et culturels de la population.

Par Mohamed-Chérif Ferjani *

5- Quelle alternative au néolibéralisme : révolution conservatrice ou démocratie sociale ?

Nous avons vu le rôle du capitalisme sauvage et de la mondialisation du néolibéralisme dans la production des épidémies et des pandémies, y compris en Chine depuis son ouverture au libéralisme économique avec et après les réformes de Teng Siao Ping.

Nous avons également vu les différences entre la gestion chinoise et celles des pays qui se réclament de la démocratie libérale en Europe et en Amérique du Nord, avant d’aborder la vision qui prophétise un avenir en termes de «printemps des nationalismes», à travers la montée des expressions nationalistes de la révolution conservatrice.

Il s’agit de voir, dans ce dernier point, s’il n’y a pas d’autres alternatives au modèle chinois et au néolibéralisme que la révolution conservatrice dans ses expressions nationalistes ou dans d’autres expressions identitaires, religieuses, ethniques, tribales, ou autres.

Avant de répondre à ces questions, il convient de rappeler que la Chine, avec son système combinant dictature, sous la direction du Parti communiste, et libéralisme économique, est devenue l’un des foyers de production chronique d’épidémies pour les raisons déjà rappelées : des unités de production agricole industrielle de type capitaliste à proximité des quartiers où vivent, dans des conditions précaires, les populations appauvries par ce capitalisme sauvage, au détriment de l’économie traditionnelle, de l’environnement et des équilibres écologiques qui empêchaient la prolifération des virus.

Ajoutons à cela que ce libéralisme s’est traduit par le recul des politiques sociales héritées du régime communiste, notamment dans le domaine de la santé, même si l’Etat a gardé un rôle dans la définition et la mise en œuvre des politiques économiques et sociales (7); c’est ce rôle qui lui a permis de mieux gérer la crise que les autres et non la supériorité de sa dictature par rapport à la démocratie.

Précisons aussi que les problèmes rencontrés en Europe et en Amérique du Nord ne sont pas inhérents à la gouvernance démocratique ou au souci de respecter les libertés et les droits humains, mais aux coups portés par les politiques néolibérales à la démocratie : les gouvernements élus démocratiquement sont sans pouvoir devant les clercs du néolibéralisme qui orientent les politiques des institutions financières à tous les niveaux et imposent leurs choix à ces gouvernants en utilisant «la main droite de l’Etat» pour casser sa «main gauche», selon les termes de Bourdieu (8), ou, du moins, pour l’empêcher de garantir les solidarités indispensables au maintien du lien social et au vivre ensemble.

Les attaques menées par les politiques néolibérales pour démanteler les services publics et mettre fin à l’Etat providence depuis les années 1980, aussi bien en Amérique du Nord et en Europe, que dans les pays soumis au diktat du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale, sous couvert de «politiques de réajustement structurel» et d’ouverture à la concurrence internationale et à la mondialisation néolibérale, ne sont pas étrangères aux défaillances que la crise du corona a révélées au grand jour.

Ce n’est donc pas la démocratie qui a failli mais son affaiblissement par le néolibéralisme qui l’a amputée de sa nécessaire dimension sociale et qui a enlevé aux Etats les moyens de peser sur les lois de marché et d’orienter l’économie vers la prise en compte des droits socio-économiques et culturels de la population, par la promotion des services publics dans les domaines de la santé, du logement social, de l’enseignement, du transport et dans tous les domaines nécessaires à un vivre ensemble fondé sur l’égalité citoyenne. Plus l’Etat se désengage de son rôle social, moins il a de légitimité à demander à la population d’adhérer à ses politiques et de respecter les mesures qu’il prend, même lorsqu’elles sont destinées à les préserver contre une pandémie.

C’est ce que semble avoir compris, enfin !, Emmanuel Macron, qui après avoir infligé à la France, avec un entêtement dépassant celui de ses prédécesseurs, des politiques néolibérales visant le démantèlement et la privatisation des services publics, s’est rappelé les vertus de l’Etat providence. En effet, dans son premier discours en réaction à la propagation de la pandémie, il a parlé de la nécessité de restaurer l’Etat Providence dont il a reconnu le rôle indispensable pour garantir la sécurité sanitaire et pour promouvoir les services publics dont la société ne peut se passer. Son ministre de l’Economie, Bruno Lemaire, a même évoqué la possibilité de nationaliser les entreprises dont le rôle est vital pour sauver l’économie et les emplois, à l’instar de ce qui a été fait au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Est-ce un aveu de l’échec des politiques néolibérales défendues jusqu’ici? Ou s’agit-il de déclarations de circonstance qui, comme les promesses électorales, «n’engagent que ceux qui y croient» ? Tout dépend des combats qui seront engagés pour éviter le retour aux politiques qui sont à l’origine de la pandémie, de la crise sanitaire et des défaillances révélées par sa gestion.

Le choix n’est donc pas entre un néolibéralisme débridé enlevant à l’Etat démocratique les moyens de peser sur les orientations économiques et d’assurer la justice sociale, et une dictature mariée au libéralisme économique, comme en Chine, ou à différentes expressions de la révolution conservatrice, qu’elles soient nationalistes, religieuses, tribales, ethniques, etc.

Le véritable choix pour les peuples aspirant à un monde plus libre, plus juste et plus solidaire, doit aller dans le sens de la construction d’une démocratie sociale conciliant les principes de liberté, d’égalité et de solidarité, au sein de chaque société et au niveau des relations internationales. Cela passe partout par le renouvellement du contrat social en faisant de l’humain la finalité et la mesure de tout.

Il passe aussi, et en conséquence, par la réconciliation de l’humain avec la nature et l’environnement qu’il faut préserver pour léguer aux générations futures un monde où elles pourront vivre en harmonie sans s’exposer à de nouvelles catastrophes. Le contrat naturel auquel a appelé Michel Serres depuis 1990, comme complément nécessaire au renouvellement du contrat social usé par les politiques néolibérales, est plus que jamais d’actualité, pour mettre fin aux «blessures de l’homme coupé de l’univers» et aux «gémissements de la nature exploitée par l’homme», selon l’expression de Richard Bergeron rappelée plus haut.

Fin

Sainte Consorce, le 2 avril 2020

* Professeur honoraire de l’Université Lyon 2, Président du Haut-Conseil de Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies, chercheur associé de plusieurs laboratoires et centres de recherches dont, l’ISERL à Lyon, et Dirasset Maghrébines et l’IRMC à Tunis, auteur de ‘‘De l’islam d’hier et d’aujourd’hui’’, éd. Nirvana Editions et Presses de l’Université de Montréal, 2019, ‘‘Pour en finir avec l’exception islamique’’, éd. Nirvana, Tunis 2017, ‘‘Religion et démocratisation en Méditerranée’’, éd. Riveneuve, Paris 2015/Nirvana, Tunis 2016, ‘‘Le politique et le religieux dans le champ islamique’’, éd. Fayard, Paris 2005, ‘‘Islamisme, Laïcité et droits humains’’, éd. Amal, Tunis, 2012 (l’Hamattan, Paris, 1992), ‘‘Les voies de l’islam, approche laïque des faits islamiques’’, éd. Le Cerf, Besançon/Paris, 1996, et d’un livre autobiographique : ‘‘Prison et liberté’’, éd. Mots Passants, Tunis, 2015, Nirvana, 2019.

Notes:

7- Voir à ce propos l’article précité : « Contagion sociale. Guerre de classe microbiologique en Chine».
8 – Pierre Bourdieu, ‘‘Contre-feux’’, , Raison d’agir, Paris, 1998.

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