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Etats-Unis : La défaite de Clinton ou le déclin de l’interventionnisme?

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Le non-interventionnisme prônée par Trump veut dire que les Etats-Unis ne vont intervenir à l’étranger que pour défendre leurs intérêts, de manière unilatérale voire agressive.

Par Marwen Bouassida *

Nul ne sait de quoi sera fait l’avenir, pourtant nombreux sont ceux qui ont vite déclaré le déclin de l’interventionnisme et la renaissance de l’isolationnisme américain. La fin d’une ère et le commencement d’une autre.

Á tort ou à raison, la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump leur paraît confirmer cet état de fait. Cela semble désoler certains et réjouir d’autres. Á chacun ses intérêts. Á chacun ses idéaux. Le désaccord est clair même au sein des familles idéologiques. La gauche, fut-elle socialiste ou libérale, en est le meilleur exemple. Généralisons ou pas. Si au Nord, cette élection l’a asphyxiée, au Sud, elle l’a reçue comme une bouffée d’oxygène. Ce n’est pas par sympathie pour Trump, mais plutôt par rejet de Clinton.

Interventionnisme et extrémisme religieux

Précédé par Bill ou par Hillary, le nom de Clinton demeure celui du héraut de l’interventionnisme, fut-il suivi ou pas par l’épithète humanitaire.

Le discours humanitariste, s’il séduit au Nord, ce n’est pas le cas au Sud, encore moins au Proche et Moyen-Orient. Ces derniers n’y croient plus. L’actuelle situation au Kossovo, en Irak, en Libye ou en Syrie les a désillusionnés.

C’est en ce sens que la victoire de Trump constitue un relâchement, un espoir de changement et de rupture avec la politique de Clinton, de Bush et d’Obama. Une politique qui, au nom de l’édification de la nation (nation-building) a détruit les plus vieilles des nations, qui au nom du bien-être a créé la misère, qui au nom du libéralisme a galvanisé le zèle religieux, qui au nom de la démocratie et des droits de l’homme a apporté l’autocratie et la charia. Qui blâmer ?

Les Etats-Unis ne savent-ils pas qu’intervenir en «terre d’islam» est mobilisateur du jihad? Je ne le pense pas. Est-ce par malchance qu’ils n’interviennent que dans des pays séculiers pour en faire des puits de l’extrémisme religieux? Je ne le pense pas. Est-ce un hasard que ces interventions soient souvent soutenues par des régimes sponsors de l’islam politique? Je ne le pense pas. Théorie du complot, dites-vous? Non, ce sont des faits historiques.

Les Etats-Unis n’apprennent-ils pas de l’Histoire ou sont-ils juste condamnés à la répéter? Ne se posent-ils pas la question d’où viennent Al-Qaïda et Daêch? Comment se sont-ils formés? Quel est leur discours mobilisateur? Ou pourquoi en sont- ils la cible? Peu importe, l’essentiel est de satisfaire leur propre idéalisme.

La mort de milliers de personnes en Yougoslavie, en Irak, en Libye ou en Syrie a-t-elle contribué au bien-être de ces peuples? Ou faut-il peut-être répondre à la manière de Madeleine Albright, alors secrétaire d’Etat, qui regrettait la mort de 500.000 enfants irakiens privés de médicaments à cause de l’embargo américain pour conclure par la phrase célèbre: «Mais ça en valait la peine.»?

Interventionnisme et souveraineté des Etats

Vaut-il la peine que des peuples perçoivent les interventions humanitaires comme des nouvelles croisades? Vaut-il la peine que des peuples perçoivent la démocratie comme un modèle païen de l’ère antéislamique abjurée par leur croyance? Vaut-il la peine que des peuples perçoivent la modernisation comme un moyen de faire dévier les croyants du Vrai chemin? Vaut-t-il la peine que des peuples perçoivent les droits de l’Homme comme des normes humaines contraires à la volonté divine? Vaut-il la peine que des peuples perçoivent la laïcité comme un athéisme dont les défenseurs sont passibles de décapitation?

Les valeurs universelles sont-elles devenues un problème plutôt qu’une solution? Que dire alors de faire la guerre en leur nom? L’intervention humanitaire est-elle devenue une sanction plutôt qu’une aide?

Le Sud l’a compris là où le Nord ne l’a pas. La nature sélective des interventions humanitaires semble refléter leurs aspects punitifs. Une sanction aux régimes non-clients. Ces interventions semblent devenir une nouvelle excuse pour les ambitions hégémoniques des Etats-Unis et de leurs alliés. Une nouvelle raison d’être de l’Otan après l’effondrement de l’Union Soviétique. Un moyen de refouler la Russie et de la déposséder de ses zones d’influence.

Clairvoyante, la coalition des Etats du Tiers-monde (G77), lors du Sommet de la Havane en 2000, a déclaré son rejet de toute intervention, fut-elle humanitaire, qui ne respectait pas la souveraineté des Etats concernés. Ce n’était rien d’autre qu’un rejet de la Doctrine Clinton déjà annoncée en 1999 dans la foulée de la guerre de Kossovo et qui faisait de l’intervention dite humanitaire le nouveau fond, ou peut-être la nouvelle façade, de la politique étrangère des Etats-Unis. Celle-ci fut la même politique suivie et développée par Hillary Clinton lors de son passage au secrétariat d’Etat.

Mais la défaite de Clinton et l’ascension de Trump au pouvoir suffisent-elles pour déclarer le déclin de l’interventionnisme?

Non-interventionnisme n’est pas isolationnisme

Donald Trump est un nationaliste dont la montée au Parti Républicain a été réussie grâce à une coalition anti-interventionniste. Cette dernière défend une politique étrangère que Trump a résumée en ces termes : «Nous recourrons à la force militaire seulement en cas de nécessité vitale pour la sécurité nationale des États-Unis. Nous mettrons fin aux tentatives d’imposer la démocratie en dehors des Etats-Unis et de renverser les régimes, ainsi que de nous impliquer dans des situations dans lesquelles nous n’avons aucun droit de nous ingérer».

Mais tirer des conclusions quant à la politique étrangère des Etats-Unis à partir des déclarations non-officielles semble être simpliste. Á l’heure actuelle, toute spéculation sur les choix politiques de Trump en matière de politique étrangère semble être encore prématurée. On ne peut pas prédéterminer sa politique à l’égard du Proche et Moyen-Orient alors qu’il n’a même pas constitué son administration. Et même pour une présidence en cours de fonction, toute détermination catégorique semble être difficile. Le cas de George W. Bush a été un bel exemple.

Comme Donald Trump, George W. Bush était un républicain conservateur non-interventionniste. Il prônait l’idée d’«America First», appelait à une politique étrangère plus humble et adoptait à l’égard du Moyen-Orient le réalisme de Colin Powell d’«assister sans insister». Mais sa politique a basculé pour devenir la plus agressive et la plus belliciste dans l’histoire des Etats-Unis. Plusieurs internationalistes avancent l’idée que ce basculement venait comme une réponse aux attaques du 11-Septembre, mais ils omettent que les germes étaient déjà existants: l’occupation des néoconservateurs des fonctions clés dans l’administration de George W. Bush.

Jusqu’à maintenant, le lien de Donald Trump avec les néoconservateurs ne semble pas être clair. Les idéologues néoconservateurs les plus connus, tels que Paul Wolfowitz, William Kristol et Robert Kagan semblent avoir raté leur pari en soutenant la candidature d’Hillary Clinton. Mais certains autres, moins influents, semblent l’avoir gagné en soutenant la candidature de Trump; on peut citer à ce titre : Dick Cheney, Norman Podhoretz et James Woolsey, son conseiller et l’un des architectes des guerres du Moyen-Orient.

Ces indices montrent que rien ne semble être acquis pour le Sud, encore moins pour le Proche et le Moyen-Orient. Rien ne garantit que la situation s’améliore. Le non-interventionnisme promis par Trump n’est pas nécessairement un isolationnisme.

La politique non-interventionniste ne veut pas dire que les Etats-Unis ne vont pas défendre leurs intérêts à l’étranger, fussent-ils stratégiques. Mais plutôt elle voudra dire que les Etats-Unis ne vont intervenir à l’étranger que pour défendre leurs intérêts, d’une manière unilatérale, et peut-être la plus agressive, ce que la promesse d’augmenter le budget de l’armée et de l’industrie militaire semble indiquer. Et tant que les Etats-Unis ont des intérêts dans les pays du Sud, en Proche et Moyen-Orient, ils ne vont pas hésiter à intervenir.

La défaite de Clinton et l’accession de Trump au pouvoir ne suffisent pas dans un tel contexte pour déclarer le déclin de l’interventionnisme et la renaissance de l’isolationnisme américain. La fin d’une ère et le commencement d’une autre. La réalité politique est trop complexe pour être réduite à des déclarations d’un candidat aux présidentielles, d’un président élu ou même en fonction, et nul ne sait de quoi sera fait l’avenir.

* Etudiant chercheur en droit international et relations Maghreb-Europe.

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