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Tunisie : Le Général D…, l’allié invisible du président Saïed

Kaïs Saïed doit savoir que toutes les jongleries juridiques ne pèseront pas lourd si les résultats concrets sur la vie des gens sont mitigés.

En Tunisie, l’appareil d’Etat est limité en termes d’efficacité. Les dix dernières années ont montré de manière flagrante la déconnexion entre la tête et les pieds, la décision et l’exécution, le vouloir et le pouvoir, le penser/dire et l’agir, toutes tendances politiques confondues. La politique a brassé des rêves qu’elle a été incapable de réaliser même partiellement. Et ce ne seront pas les jongleries juridiques ou les harangues politiques qui convaincront les Tunisiens qui sauront, le jour J, défaire un gouvernement ou mettre à bas un régime.

Par Mehdi Jendoubi *

Quand les Russes se sont retirés tactiquement du combat pour laisser Napoléon s’enliser dans la neige, l’empereur européen du XIXe siècle comprit, impuissant, l’ampleur du piège : c’était au général Hiver que les stratèges russes, en fins connaisseurs de leur propre territoire, assignaient la tâche de faire perdre l’ennemi. Quelle belle leçon pour vaincre sans combattre et éviter les pertes inutiles.

En Tunisie, quand le président Kais Saïed abandonne son travail d’orfèvre des lois, et passe à la canonnière, en dissolvant l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), acculé par ses adversaires qui ne lui laissent pas d’autre choix, un Général invisible ayant pour nom Désespoir l’a toujours servi avec fidélité et efficacité, depuis le 25 juillet 2021. Désespoir qui met tout le beau monde des professionnels de la politique dans le même sac, désespoir quasi général d’une grande partie des Tunisiens, élite et peuple confondus.

L’art de transformer ses amis en ennemis

Discutez tant que vous voudrez de droit ou de politique; accusez qui vous voulez; raisonnez avec les arguments les plus logiques; ouvrez tous les livres savants; rien n’y fera. La magie du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 s’est évaporée. Le mariage d’amour entre les Tunisiens et la politique dégénère en scènes de ménages mesquines et acerbes, plus amères les unes que les autres. Et l’absence d’espoir nous fera avaler toutes les couleuvres possibles et imaginables.

A qui la faute ? A celui qui n’est «Roi» que depuis huit mois et qui se refuse même de créer un parti, alors qu’une autoroute lui est largement ouverte dans l’opinion publique tunisienne, alors que naguère d’autres, à peine ministre, s’imaginaient déjà chef de gouvernement et se lançaient dans la création de leur parti ou pseudo-parti, soucoupe magique pour encore plus de pouvoir ǃ

Les erreurs du président sont réelles, alors que d’autres savent faire de leurs ennemis des amis, lui il excelle en transformant ses amis en ennemis, presque sans état d’âme. Ou veut-il nous mener? Nous ne le savons pas. Nous n’avons aucun document sérieux à lire et à discuter. J’ai répondu par devoir civique à la consultation nationale qu’il a propoée et je ne suis pas plus éclairé. Je ne parle pas des discours, ils ont une logique qui me dépasse. Je comprends lentement en lisant un stylo à la main, et je n’ai presque rien à lire pour savoir où nous mène la politique actuelle de monsieur le président, d’autant plus que j’ignore ce qui peut se dire sur Facebook, sauf si un ami veut bien me briefer.

Mépris des Tunisiens pour les politiciens

D’autres erreurs présidentielles peuvent être listées. Mais honnêtement toutes ses erreurs ne pèsent rien dans la balance qui l’oppose à tous ses adversaires actuels. Ils ont mené en dix ans les Tunisiens à exécrer politique et politiciens. Ce sentiment pèsera lourd, les prochaines années, dans la balance politique nationale. C’est le vrai allié du président Saïed.

Qui sera son ennemi le plus redoutable? Sûrement aucun de ses adversaires politiques actuels les plus virulents; ils sont perdus d’avance et nul besoin de tribunaux et d’accusations de complot qui ne tiennent pas la route. Pure perte de temps et d’énergie.

Le vrai ennemi du président Saïed, celui que ceux qui ont eu la charge et l’honneur de gouverner la Tunisie depuis plus de dix ans avant et après la révolution, n’ont pas voulu et/ou n’ont pas su affronter, se trouve détaillé en long et en large dans les documents officiels des plans de développement, des budgets et des multiples rapports et études sectorielles, communément appelés «problèmes de développement», et qui ont pour nom chômage, pauvreté, échec scolaire, drogue dans les milieux juvéniles, piscines construites dans les années 60 et inexploitées, quartiers populaires sans bibliothèque, sans terrain de sport, et la liste est longue et bien connue, très bien connue.

J’affirme modestement que les vrais défis du régime qui se met en place actuellement, ne sont pas «politiques», même si ces questions fortement médiatisées sont bruyantes et brûlantes, elles ne concernent que le microcosme de l’élite de l’élite et les «observateurs» étrangers. Perdre le temps des appareils d’Etat à poursuivre, ceux qui sont déjà perdus d’avance est sûrement inutile et inefficace.

Aucun homme politique, et aucun appareil d’Etat ne peut efficacement se battre sur tous les fronts et affronter mille et un ennemi. Il faut toujours prioriser. Et il ne faut pas surestimer ses forces ni les réelles capacités des hauts fonctionnaires les plus zélés.

Déconnexion entre la tête et les pieds

L’appareil d’Etat tunisien est en réalité limité en termes d’efficacité. Les dix dernières années ont montré de manière flagrante la déconnexion entre la tête et les pieds, la décision et l’exécution, le vouloir et le pouvoir, le penser/dire et l’agir, toutes tendances politiques confondues. La politique a brassé des rêves qu’elle a eté incapable de réaliser même partiellement.

Et ce n’est pas une question de bonne volonté. Ce sont des limites structurelles très difficiles à faire évoluer. Ceux qui gouvernent sont comme dans des cabines où ils contrôlent bien le volant, mais les roues ne bougent pas, l’arbre de transmission de l’engin est fortement endommagé. Et c’est avec cet appareil qu’il faut gouverner.

De grâce prenez soin de la machine, ne la chargez pas trop. On vous écoutera et on vous respectera, mais on vous désobéira poliment, discrètement, fonctionnellement. Les Arabes ne disaient-ils pas sagement que «pour être obéi, demandez ce qui est possible» ( لتطاع أطلب ما يستطاع ).

Dans le duo de l’exécutif tunisien actuel, Kaïs Saïed / Najla Bouden, la cheffe du gouvernement, toutes les analyses vont vers une minorisation du rôle du gouvernement et présentent le président comme le détenteur du vrai pouvoir. A mon humble avis, ces analyses ont la force de l’apparence, mais sous-estiment l’apport de la dialectique. Le maillon faible n’est faible qu’en apparence, car le vrai sort du président Saïed sur le moyen terme, c’est la réussite ou l’échec du gouvernement, qui le déterminera, indépendamment de qui le dirige.

Sur le court terme, le président sait parler à son peuple même s’il laisse l’élite dans l’inquiétude, mais sur le moyen terme, parler ne suffira plus, il faudra convaincre par les faits, et les «faits sont têtus». C’est le gouvernement qui est le seul capable de relever ce défi, car il est en prise réelle et directe avec les problèmes qui hantent les Tunisiens. Voyez comme le fort dépend du faible. Si le cœur est à Carthage, la tête est à la Kasbah.

Transformer le Général Désespoir en Général Espoir

Toutes les jongleries juridiques ne pèseront pas lourd en dehors des «plateaux du débat public démocratique», si des actions concrètes continues et sans cesse grandissantes dans tous les secteurs, que ce soit les «grandes réformes», ou la propreté des rues et la taille des arbres dans les espaces publics, finiront par convaincre les Tunisiens, qu’ils sont gouvernés et bien gouvernés. Que la politique qu’ils ont admiré en début de décennie et exécré en fin de décennie, marie enfin parole et action, penser et agir. Que les roues sont de nouveau connectées au volant. Le Général Désespoir se transformera en Général Espoir.

Que les démocrates ne se fassent pas de soucis, quand les Tunisiens seront convaincus qu’ils sont mal gouvernés, nul besoin de les haranguer pour se soulever dans leur style. Ils ont appris la leçon et savent défaire un gouvernement ou mettre à bas un régime.

* Universitaire (jendoubimehdi@yahoo.fr)

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