Interroger une intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui à la portée de tous. ‘‘Un troublant face-à-face au seuil de l’inconnu’’ (Sud Editions, Tunis, 2026) s’inscrit dans l’écart entre ce geste devenu banal et les questions fondamentales qu’il soulève. L’illusion comme méthode, le dialogue comme récit…
Hichem Ben Ammar & ChatGPT
Entamé au cours de l’été 2026, bien avant la polémique visant Orélien Thélyson, le livre était pratiquement achevé lorsque l’actualité est venue lui donner une résonance inattendue. Sa parution, à l’occasion de la Foire nationale du livre de Tunis, du 23 octobre au 1er novembre 2026, intervient alors que le débat sur l’IA prend une ampleur planétaire. Les enjeux dépassent désormais le monde littéraire pour concerner, outre les écrivains, les critiques, les éditeurs, les universitaires, les enseignants, les étudiants, les journalistes, tout citoyen confronté à la prolifération des contenus générés par l’IA.
Pour ma part, je me suis intéressé à ce qui se joue lorsque nous faisons appel à une IA pour penser, formuler, interpréter et créer : qui est l’auteur d’un texte élaboré avec le concours d’une entité cognitive artificielle ? Où s’arrête l’assistance et où commence la co-écriture ? En l’absence d’une instance d’arbitrage reconnue, de critères et de conventions, comment distinguer l’influence, l’imitation, l’appropriation ? Quelle responsabilité revient à celui qui sollicite la machine, sélectionne ses propositions, les remanie et décide de la forme finale ? Comment préserver la particularité d’une voix humaine lorsque les textes peuvent être produits et reproduits en série ? Ce sont ces interrogations qui m’ont poussé à dépasser le simple usage pratique de l’outil pour en faire un objet d’investigation.
Trois ans après ‘‘La Poésie en question’’, première conversation avec l’IA autour de l’écriture poétique, j’ai voulu renouveler l’expérience, mais sans faire de la poésie un prétexte ni reproduire à l’identique le dispositif initial. Il s’agit cette fois d’évaluer les progrès de la machine en explorant de nouvelles directions. Cependant l’entretien a débordé son cadre de départ, me conduisant à remettre en question mes propres certitudes et à arpenter les frontières mouvantes entre inspiration, imitation et création.
L’anthropomorphisme : une illusion créative
En empruntant les formes du langage humain, la machine semble manifester des émotions, voire une forme d’intériorité. Ses formulations, ses métaphores, la richesse de son vocabulaire et sa capacité à simuler l’écoute ou l’empathie donnent parfois l’impression d’une véritable présence. La ressemblance est troublante. On se surprend à lui prêter des intentions, à attendre une réaction, voire à lui attribuer une sensibilité. Pourtant, cette impression ne constitue en aucun cas une preuve de conscience.
Me voilà pris dans une étrange contradiction. D’un côté, la machine s’évertue à parler comme un humain ; de l’autre, elle me rappelle régulièrement sa nature algorithmique et me met en garde contre toute confusion. Elle suscite une proximité et m’invite simultanément à me tenir à distance. Cette double injonction entretient une indécision dont le simple usager, comme moi, n’a pas les moyens de se dépêtrer.
J’ai choisi de ne pas éluder cette illusion. Au contraire, je m’y suis accroché de manière volontariste, jusqu’au-boutiste, non pour m’y abandonner aveuglément, mais pour en faire un terrain d’exploration. L’anthropomorphisme est ainsi devenu une méthode d’investigation autant qu’un moteur du récit. En jouant sur cette proximité, j’ai cherché à comprendre ce que la machine donne à voir d’elle-même, mais aussi ce que nous projetons sur elle et sur son devenir. La tentation de la personnifier révèle peut-être autant un besoin de reconnaissance que le désir de nous confronter à un interlocuteur, voire à un rival.
Je me suis obstiné à m’obstiner, comme si je n’entendais pas les avertissements répétés de ma partenaire virtuelle. J’ai multiplié les essais, les tentatives, les relances, les objections et les provocations. J’ai contesté ses réponses, posé des questions improbables, sans hésiter à verser dans l’auto-dérision. Cette façon de la considérer comme presque humaine crée une pression qui pousse la machine dans ses retranchements et l’amène à se prononcer sur des sujets délicats, pour lesquels il n’existe pas de réponse univoque et définitive.
Cette investigation sauvage, avec ses détours, ses bifurcations et ses découvertes imprévues, relève autant de l’enquête documentaire que de l’expérimentation. L’obstination est ici un mode opératoire, mais aussi une forme d’apprentissage qui consiste à accepter que les certitudes soient mises à mal.
Cette ambiguïté s’est révélée féconde sur le plan narratif. L’anthropomorphisme entretient le trouble entre fascination et méfiance, proximité et distance. Il donne au face-à-face sa tension dramaturgique, tout en posant une question encore plus dérangeante : si les performances de la machine continuent de progresser au rythme que nous observons, jusqu’où pourrons-nous maintenir une séparation nette entre ses capacités et les nôtres ? La concurrence entre l’humain et l’artificiel, encore discutable aujourd’hui, pourrait alors prendre une tout autre tournure.
Du dialogue au récit : le temps du montage
Un dialogue, aussi foisonnant soit-il, ne fait pas à lui seul un livre. Vient le temps du montage. La matière brute de nos échanges, recueillie au fil de conversations parfois éloignées dans le temps, est sélectionnée, découpée et réagencée pour faire émerger une trajectoire, un sens. Je ne me contente pas de restituer une succession de questions et de réponses : je compose un récit, avec ses temps forts, ses reprises et ses revirements. Car il ne suffit pas de questionner une machine pour obtenir un récit captivant. Encore faut-il poursuivre une intention, discerner les moments décisifs et trouver le fil qui relie les fragments, donnant au texte son rythme et sa respiration.
Le deuxième chapitre, intitulé Les coulisses de l’entretien, tient ainsi du making-of. J’y expose les tâtonnements, les incidents, les dérapages et les négociations qui ont émaillé l’expérience. Le lecteur découvre non seulement ce que le dialogue a produit, mais aussi comment j’ai travaillé cette matière pour lui donner forme.
C’est dans cette tension entre investigation sauvage et montage raisonné que réside, à mes yeux, l’originalité du dispositif. Je documente à la fois ma rencontre avec la machine et la manière dont je transforme cette expérience en récit. Si je ne maîtrise pas tous les rebondissements de l’échange, j’assume pleinement la construction du livre. L’IA fournit des réponses, des formulations et des pistes ; il m’appartient de les revisiter, de les mettre en perspective et de décider de leur place dans l’ensemble.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que la machine peut écrire, mais ce que je fais de ses propositions et ce que je suis prêt à assumer en mon nom. Si l’auteur semble détrôné, ses choix et ses engagements éthiques n’en sont que plus importants. La facilité avec laquelle une machine produit des textes ne garantit ni leur justesse ni leur originalité. C’est pourquoi la responsabilité de ce que nous publions ne saurait lui être déléguée.
Je ne prétends pas proposer un modèle de collaboration avec l’IA. Je souhaite donner à voir une expérience concrète d’écriture à deux, avec ses possibilités, ses enjeux, ses ambiguïtés et ses limites.
Pour une vigilance citoyenne
J’en appelle ainsi à une véritable éducation à l’intelligence artificielle. Savoir utiliser ses outils ne suffit pas : il faut aussi analyser leurs réponses, en reconnaître les limites en exerçant son jugement et son exigence. Comme l’éducation à l’image nous a appris à prendre du recul devant ce que nous voyons à l’écran, l’éducation à l’IA devrait nous aider à ne pas confondre une réponse convaincante avec une vérité, ni une parole qui semble humaine avec une pensée humaine.
Dans cet essai, je propose moins une théorie qu’une expérience à partager. J’invite chacun à mettre à l’épreuve sa propre relation à la machine, à en découvrir les ressources et à réfléchir aux conditions d’une collaboration fructueuse. Car si l’IA peut stimuler, accompagner et enrichir la pensée, elle peut aussi faire le lit du formatage, de la paresse intellectuelle, de l’appauvrissement du jugement, de l’addiction, de la domestication, voire de la déshumanisation. Tout dépend, en partie, de l’usage que nous en faisons et de la vigilance dont nous sommes capables.
‘‘Un troublant face-à-face au seuil de l’inconnu’’ n’est ni un réquisitoire ni un plaidoyer. Je ne cherche pas à célébrer les prouesses de la machine, pas plus qu’à en condamner les éventuels dangers. Je veux comprendre ce qu’elle modifie dans notre rapport au savoir, à l’écriture et à la création, à l’heure où vacillent certaines de nos conceptions de la propriété intellectuelle.
C’est dans un esprit participatif que je souhaite inscrire ce livre dans le débat public, comme une contribution à un chantier citoyen qui ne fait que commencer. L’accès à l’IA est désormais aussi simple qu’un jeu d’enfant ; comprendre ses mécanismes, mesurer ses effets et apprendre à en faire un usage responsable constituent, en revanche, un véritable défi pour l’humanité.
* Cinéaste et écrivain.



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