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Anniversaire: Tahar Haddad, intellectuel rebelle et subversif

Femmes-de-Nidaa-Tounes

La Tunisie vient de célébrer le 80e anniversaire de la mort de Tahar Haddad. Une occasion pour revisiter l’oeuvre de ce réformiste qui a marqué des générations de Tunisiens.

Par Ali Mosbah

«C’est la liberté qui fonde l’ordre. Si  celui-ci en vient à s’affaiblir, il est du devoir de la liberté de le détruire pour garantir sa propre pérennité», écrivait Tahar Haddad dans ses ‘‘Khawâtir’’ (Pensées).

Revenir aujourd’hui sur l’entreprise de réforme moderniste dont cet intellectuel tunisien fut le pionnier est pour nous une occasion de marquer une halte sur un moment privilégié de subversion et d’outrecuidance contre l’ordre d’une société, où les idées de Renaissance (Nahdha) et de Lumière ont commencé à se frayer un chemin difficile parmi les élites tunisiennes, dès le début du XXe siècle.

Cette difficulté provient des obstacles et des pesanteurs sociologiques accumulées durant des siècles de décadence, face aux  tentatives de conciliation d’une tradition profondément enracinée dans les esprits et une modernité encore balbutiante, mais affleurant tel un désir confus, prudent mais surtout réfractaire à s’enfoncer loin sur la voie de l’accomplissement et de la plénitude.

Kheireddine-Pacha

Kheireddine.

Sur les pas des pionniers du réformisme

Quand Mohamed Ali revint de Berlin en 1924, ramenant dans ses bagages un projet de réforme économique et sociale, quarante ans se sont écoulées depuis l’instauration du protectorat français; un demi-siècle depuis les premières tentatives réformistes de Kheireddine, voire trois quarts de siècle, pour peu qu’on considère que leur véritable mise en œuvre datait de la déclaration d’Ahd Al-Amân et de l’instauration du «régime constitutionnel» dit de Tanzimat.

(…) Le mouvement de Jeunes Tunisiens (Harakat Al-Chabâb Al-Tûnisi) qui a atteint l’apogée de son rayonnement durant les vingt premières années du XXe siècle, donnait des signes d’épuisement. Ses animateurs sont dispersés sous les coups de la répression ou de l’exil forcé. Le caractère élitiste de ce mouvement et le confinement de ses activités aux clubs intellectuels de la capitale expliquaient l’absence de tout impact sur la société et, par voie de conséquence, de tout soutien populaire, seul capable de lui fournir la protection et l’immunité nécessaires pour résister aux vagues répressives des autorités coloniales.

Tahar Haddad faisait partie de cette jeunesse intellectuelle enthousiaste, mais tourmentée et insatisfaite. Il se dépensait en activités diverses. Il était non seulement un inamovible pilier de conférences, des réunions et des polémiques sur les colonnes des journaux, mais membre actif également des «entreprises» de développement social et culturel (l’équivalent des associations de la société civile de nos jours) et des organismes de bienfaisance musulmans dont le rôle était d’accueillir et d’assurer l’éducation des jeunes déshérités. Il fut aussi membre fondateur du Parti libéral constitutionnaliste et bras droit de son chef Abdelazîz Thâalbi.

Jeune activiste lettré, diplômé de la Grande mosquée, Haddad était quelque peu perplexe. Il avait conscience que son action, bien que riche et multiforme, ne lui procurait, tout compte fait, qu’un sentiment de frustration. Il était perpétuellement aimanté par d’autres horizons, d’autres moyens d’action, plus porteurs et efficaces. En clair, il voulait quitter le cocon élitaire dans lequel il se mouvait jusqu’alors. Il avait depuis toujours accordé un intérêt particulier au vécu des petites gens, à la culture du peuple, en essayant chaque fois d’en dégager, pour ensuite analyser et comprendre, la part de morale désuète et des croyances rétrogrades. Pour donner corps à ses projets, il lança en 1922  l’Association de lutte contre l’hérésie et les pratiques abusives (Jam‘iat muqâwamat al-bida‘ wa-l-’isrâf) dont l’objectif est de contribuer au changement de mentalités, façonnées en profondeur par des traditions sociales et religieuses obsolètes.

Aboulkacem-Chebbi

Aboulkacem Chebbi.

Vers la même époque vivait en Tunisie un autre jeune, Aboulkacem Chebbi, de nature anxieuse lui aussi. Chebbi était un jeune solitaire et rétif à toute norme ancienne ; il n’hésitait pas à appeler à la nécessité de renverser violemment l’ordre ancien pour construire sur ses décombres un monde nouveau. Il ne s’embarrassait pas de faire usage de la provocation pour exalter l’esprit de révolte contre le passéisme. Il répudiait le mimétisme, le repli sur soi et l’enfermement farouche dans le passé. Il réussit à déstabiliser les lettrés, les bien-pensants et les «les éduqués» de son temps, y compris ceux qui lui étaient les plus proches voire même ses admirateurs. Il appela à l’occasion de sa célèbre conférence sur «l’imagination poétique chez les Arabes» – devenue l’acte fondateur et véritable manifeste de la modernité littéraire et poétique tunisienne – non seulement à la révolte contre les moules anciennes mais aussi contre les mécanismes, les représentations mentales et les visions imaginaires arabes surannés.

Cette jeunesse avait une conscience aiguë des hésitations du mouvement réformiste, trop timorée à leurs yeux et enclin au marchandage et conciliabules. Leurs aspirations au renouveau les poussaient à entreprendre des nouvelles aventures, radicales, audacieuses et offensives, fascinés qu’ils étaient par la dispersion et la frilosité de cet ordre régnant. Ils ne craignaient ni l’affrontement ni les tensions qu’ils pouvaient engendrer.

Ce fut dans ce contexte favorable au changement, mais nécessitant un nouveau type d’intervention sociale et d’investissement de nouveaux domaines d’action, à savoir le champ social cristallisait à lui tout seul toutes les contradictions, que prendra forme l’expérience de Mohamed Ali Hammi.

L’enseignement de Mohamed Ali Hammi

De retour de Berlin, les valises bourrées d’idées nouvelles mais quelque peu étranges pour l’écrasante majorité des Tunisiens, Mohamed Ali Hammi ne fut pas long à déserter les réunions des lettrés, leurs clubs et leurs polémiques. Il était persuadé que c’est d’autre chose, encore méconnue de l’élite, que la société avait réellement besoin. Quand il fit connaitre ses intentions de lancer son projet de fondation des mutuelles et d’organismes de solidarité sociale et économique, destinés aux travailleurs, il apparût pour la plupart comme s’il «débarquait» d’une autre planète.

Mais Haddad fut le premier à avoir pris la pleine mesure de l’importance de ces propositions et assura immédiatement Hammi de son appui. Il fut à ses côtés durant toute les étapes de la préparation, à la concrétisation en passant par l’élaboration des Taâwuniyâat (sociétés mutualistes), considérées par tous comme une aventure incertaine et sans lendemain. Les uns s’en sont lavés les mains, les autres l’ont combattu avec acharnement.

Quand cette expérience syndicale prit fin et ses animateurs dispersés aux quatre vents : Mohamed Ali banni de sa patrie et la plupart des membres internés, Tahar Haddad s’est affairé à la rédaction de l’ouvrage devenu emblématique : ‘‘Al-Ummâl al-Tûnisiyyûn wa Dhuhûr al-Haraka al-Naqâbîyya’’ (Les Travailleurs tunisiens et la naissance du mouvement syndical) où il consigna les différents stades de la gestation et des vicissitudes du syndicalisme tunisien. Dans sa préface théorique, d’une lucidité audacieuse, il émit ses énoncés critiques contre les idées qui dominaient au sein de la mouvance réformiste traditionnelle, proposant d’examiner les questions socio-économiques par l’exploration des nouveaux champs de lutte, laissés en friche jusqu’alors par les élites.

Tahar-Haddad

Tahar Haddad.

Historiquement Tahar Haddad fut sans conteste le premier penseur et homme d’action à abandonner les formes classiques du combat politique en usage dans les associations élitistes aux revendications superficielles, pour proposer l’action directe sur les structures et le comportement des diverses catégories de la société tunisienne.

L’un des premiers moments de rupture accomplie par Haddad fut son appel à mettre fin aux sempiternelles récriminations contre la domination coloniale et la propension à expliquer notre retard, notre décadence et notre misère par les conséquences de sa politique. Il souligna que la racine du mal est à rechercher dans la société elle-même, sans l’intervention sur celle-ci et l’introduction des réformes nécessaires au cœur même de ses structures, il n’y aurait point de salut.

Tahar Haddad a passé en revue, les uns après les autres, en le soumettant à une analyse rigoureuse, les changements survenus à l’échelle des modes de production. Constatant l’effritement des industries artisanales et leur affaiblissement vertigineux face à la concurrence des produits industriels, il écrit : «L’invasion de la Tunisie par le grand capital français, la production accrue et l’ouverture du pays à l’implantation des industries européennes ont provoqué d’une façon générale la chute d’une partie non négligeable de l’artisanat tunisien et menacent d’entraîner sa destruction totale. Le capitalisme français poursuit avec un grand succès cet objectif.»

L’auteur ne dresse pas le constat de cette situation dans l’intention unique d’exprimer des regrets, comme le faisaient de temps à autre certains secteurs de la société, ni pour rejeter, non plus, en une vaine tentative de défense aveugle de la production locale, les mutations en cours. L’impression qu’il donne est celle cependant de la satisfaction face à ces progrès qu’il savait inéluctables; il impute notre retard, non pas au colonialisme, mais aux facteurs endogènes et aux acteurs économiques locaux, incapables, selon lui, d’impulser le développement indispensable des moyens de production, pour jeter les bases d’une économie fiable et compétitive, critique que Haddad exprime sans ambigüités en ces termes : «Les patrons des ces petites manufactures (artisanales), détenteurs de leurs propres capitaux, n’ont pas réussi à affaiblir l’influence provoquée par la circulation des produits industriels étrangers. Quoi qu’il en soit  ceci ne leur sera possible qu’a la condition de mettre en commun leurs maigres ressources financières et les investir collectivement de manière à accroître et à améliorer la production conformément aux attentes toujours renouvelées du pays…»

Haddad replace ici correctement cette question (des responsabilités) dans son contexte historique. Désormais, il ne s’agira plus seulement d’agression étrangère contre l’intégrité territoriale et économique du pays, comme certains ne cessaient de le clamer sur tous les tons (un débat toujours actuel), mais d’affrontement entres forces, («taghâlib bayna quwwât») selon sa propre terminologie, ou la victoire est bien évidemment toujours du côté du système qui s’adapte le mieux aux besoins et aux exigences de son temps.

L’auteur fait endosser, en toute conscience et avec une grande liberté d’esprit, la responsabilité  de notre état de fait, à l’impéritie du facteur interne et à son impuissance à accompagner l’évolution du mouvement de l’histoire : «Sa large distribution (la marchandise étrangère) ainsi que sa forte demande par les consommateurs s’explique par la réponse satisfaisante qu’elle procure à leurs besoins, ce qui est loin d’être le cas pour notre production locale.»

En exprimant ses opinions de penseur averti du social, au fait des rouages du fonctionnement des réalités économiques, sociales et culturelles, de leur articulation et interaction avec la vie quotidienne des individus, Tahar Haddad évite, dans ses réponses à ses détracteurs, de tomber dans le piège de l’argumentation intempestive et subjective. Il répond avec sang froid aux jérémiades des savants et des «shuyûkh» (s) contre la présence étrangère responsable à leurs yeux de tous nos maux, en démolissant, un par un, leur arguments et en rejetant leurs accusations au nom de la nécessité absolue de respect de la liberté d’autrui dans l’exercice de ses choix, de ses préférences, de ses besoins et de son droit à aspirer au meilleur : «D’après eux, les gens doivent se contenter dans leur choix et désirs, uniquement de ce qu’ils leur offrent comme marchandises, inchangées, de facture médiocre et non susceptible d’amélioration ou d’évolution; ils n’ont pas conscience qu’il s’agit-là d’une forme d’assujettissement  des âmes et d’entrave à leur aspiration. Des âmes façonnées en permanence par des impressions nées des perceptions visuelles et auditives en renouvellement constant, qui changent avec le temps, et suscitent des nouveaux besoins relevant naturellement du domaine du possible».

Cette position tranchée met à nu l’arrière-fond mental réactionnaire dominant, qui se dissimule derrière le masque anticolonialiste hostile à tout ce qui est étranger aux seules fins de s’exonérer de toute responsabilité et de couvrir leurs (ses détracteurs) incapacité historique à entreprendre le moindre changement en s’obstinant à bloquer, en vain, la marche vers le progrès.

Loin d’être une exaltation des-bienfaits-du-colonialisme, contre lequel il ne cessait du reste de se battre dans les rangs du parti libéral constitutionnaliste, l’attitude de Haddad dénote, bien au contraire, d’une maîtrise parfaite de la connaissance des réalités du pays; parce qu’il était mû par la volonté de transcender cet état de chose, qu’il s’efforça de bousculer le facteur subjectif dans l’espoir d’impulser une  nouvelle dynamique interne de développement.

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Bourguiba continuateur de la pensée réformiste de Haddad.

Aux sources du syndicalisme européen

Les marchandises et les produits manufacturés n’étaient pas les seuls à envahir le marché local dans le sillage de la pénétration colonialiste (comme ce fut le cas au milieu du 19e siècle). L’arrivée des colons a généré lui aussi l’afflux des capitaux qui contribuaient en même temps aussi bien à la création des nouveaux noyaux économiques qu’à la mise sur pied des structures de fonctionnement totalement inédites dans le contexte d’un pays attardé et soumis, en bouleversant profondément l’économie traditionnelle déjà en crise, si ce n’est, dans les meilleurs des cas, sinistrée.

Même si ces nouvelles transformations furent à l’origine de l’oppression nationale et de l’exploitation, sur une vaste échelle, de la force de travail, entraînant au passage la paupérisation des larges couches populaires d’artisans et des paysans chassés de leur terre, elles n’en en pas moins introduit une nouvelle dynamique à l’échelle de la production, de la gestion du marché et des relations du travail, participant ainsi de la répartition de la force de travail selon des nouvelles règlementations.

On procéda à l’édification d’une infrastructure, basée principalement sur l’exploitation minière (fer, phosphates, plomb), sur la construction des certaines unités industrielles, sur la modernisation du secteur des transports grâce à la construction des voies ferrées, sur la réhabilitation des ports, la mécanisation de l’agriculture et sur enfin l’instauration du système du salariat.

A côté de ces transformations, intervenait également un élément d’importance capitale, à savoir le mixité sur le lieu de travail entre ouvriers autochtones, d’anciens paysans déclassés dans leur immense majorité, et ouvriers européens originaires de la Métropole, de l’Italie, de la Sicile ou de Malte. C’est grâce à ce métissage, si le terme est adéquat, que s’instaurera un nouveau modèle culturel charriant des nouveaux types de comportements et des rapports d’échange en totale opposition avec le mode de vie traditionnel. C’est de ce vécu quotidien partagé d’un prolétariat cosmopolite, que se réalisera le saut qualitatif sur le plan de la conscience de soi du travailleur tunisien et de son statut en tant qu’individu digne de droit et apte à formuler des revendications spécifiques, dès lors qu’il occupe une place dans le processus de production, et dès lors que sa force de travail, dotée d’une valeur reconnue, lui permet d’y jouer un rôle non négligeable.

Les ouvriers tunisiens ont beaucoup appris en effet des expériences de luttes revendicatives de leurs camarades européens. De même, ils ont très vite assimilé les valeurs répandues au sein du monde ouvrier. Leur adhésion aux campagnes de lutte est allée crescendo, à partir des années 1904-1906 notamment, c’est-à-dire après la constitution à Paris de l’Association Internationale de Travailleurs en 1900. Ils adhérèrent en grand nombre aux syndicats fondés dés 1905, mais ne commencèrent à en déserter les rangs que quand ils se rendirent compte qu’ils étaient victimes des traitements inéquitables en raison de la politique de division entretenue par les patrons, entre ouvriers tunisiens et français, dont ces derniers s’accommodaient du reste fort bien, omettant le plus souvent de tenir compte de leurs revendications spécifiques, comme celles portant  sur l’égalité des salaires.

Or, la graine semée de cette nouvelle conscience ne cessera malgré tout de germer, au point que des ouvriers tunisiens n’ont pas hésité à lancer d’une manière autonome des mots d’ordres de grèves. Certains sont allés plus loin en fondant des syndicats comme celui des cheminots  (Al-’Ittifâq Al-Widâdi Li‘ Amalat Al-Sikak Al-Hadîdîyya), alors que d’autres poursuivaient le même combat de l’intérieur des syndicats français.

Le degré d’approfondissement de cette nouvelle conscience chez des nombreux ouvriers, notamment chez ceux qui sont devenus, l’expérience aidant, des cadres syndicalistes chevronnés, est palpable par l’intérêt qu’ils portaient à l’amélioration de leur niveau culturel, à leurs efforts autodidactes pour maîtriser l’expression dans les deux langues (l’arabe et le français) et à la recherche d’information sur la situation nationale et internationale, au moyen de la lecture régulière de la presse, comme l’a noté Tahar Haddad dans les biographies qu’il a consacrées à ces pionniers du syndicalisme tunisien.

C’est dans ce contexte riche en promesses et en développement, caractérisé par le bouleversement des structures économiques, sociales et psychologiques dans le pays, par l’extension de la pauvreté et de la misère dans les catégories sociales inférieures, par le refus obstiné des colons et des patrons de respecter leurs droits et de satisfaire les revendications légitimes des travailleurs tunisiens et par l’émergence et le raffermissement d’une conscience ouvrière, qu’intervint l’initiative de Mohamed Ali Hâmmî et son projet de changement. Les deux hommes qui ont mené ensemble cette aventure sociale, la première du genre, ont agit dans le sens de canalisation de cette conscience qui fermentait au sein d’une classe ouvrière en gestation, pour s’en servir comme outil de transformation sociale, réelle et massive sur le terrain.

Pendant son séjour en Allemagne, Mohamed Ali assimila l’expérience de l’évolution des sociétés européennes, l’importance de la création d’institutions économiques modernes et les avantages de l’accumulation capitaliste. Il put, alors qu’il suivait de très près la montée en puissance des mouvements sociaux et révolutionnaires (à Berlin), constater de visu l’efficacité du combat revendicatif et ses effets positifs sur la condition ouvrière. Et même s’il n’a laissé aucun document écrit à ce sujet, tout indique qu’il éprouva une sympathie réelle pour les idées socialistes répandues à l’époque dans les pays industrialisés.

Dans son ouvrage, notamment dans sa préface, Tahar Haddad nous fournit quelques indications sur les principes et les fondements qui inspirèrent leurs idées et actions. Il condensa dans son analyse introductive, une description de l’ensemble des lois qui ont présidé à l’évolution des sociétés humaines depuis les temps les plus reculés, passant par la révolution contre l’institution ecclésiastique et le féodalisme, jusqu’à la naissance des régimes démocratiques fondés sur les principes de droit et de liberté. Il a mis tout particulièrement l’accent sur les mécanismes de développement des sociétés industrielles européennes, sur l’émergence des nouveaux antagonismes sociaux et leur corollaire d’organisations politiques et syndicales nées en réaction à l’exploitation de la classe ouvrière par le capitalisme : «A la tête de ce mouvement qui ne cesse d’emporter succès après succès, écrit-il, des hommes, des savants totalement dévoués à la cause de l’humanité, mènent inlassablement des recherches sur l’histoire de l’homme, sur le droit naturel, sur la vie, sur le socialisme et sur le meilleur système capable de réaliser le bonheur du genre humain. Ces recherches qui embrassèrent des siècles et des générations entières de l’histoire humaine aboutirent en fin de compte à la rédaction d’un ouvrage sur le socialisme en Europe, dans lequel son auteur, le professeur allemand Karl Marx, décrit l’aboutissement des rêves de l’humanité et les principes qui reposent sur le rôle moteur de l’avant-garde dévouée et prodigue des travailleurs».

Comme on peut le constater, Tahar Haddad, tout diplômé de la Vénérable Université qu’il était, a non seulement adopté ces idées progressistes, mais s’employait à les appliquer avec enthousiasme, lui qui a bien compris l’inanité de l’action associative ou journalistique en raison même de leur nature élitiste.

Les deux hommes tombèrent d’accord sur une vision commune et une lecture très proche de la réalité et de la nature d’intervention qu’elle exige. Issus tous d’eux  d’un milieu social humble, natifs d’une bourgade du sud Al-Hâmma, leurs personnalités étaient assez proches. Deux intellectuels d’un type nouveau, qui ne provenaient ni des couches supérieures de la société, ni de la cour des beys turcs, ni des cercles qui leurs sont proches, et ce pourquoi ils n’accordèrent aucun intérêt aux clubs intellectuels et aux salons fréquentés par les aristocrates et les hauts fonctionnaires. Ils ont choisi d’imprimer à leur projet de réformes une nouvelle orientation : l’action directe sur le plan social, car «la Tunisie, comme la décrite Haddad, a besoin d’une reforme sociale plus que tout autre chose».

Mohamed Ali et Haddad vont finir par renvoyer aux calendes grecques les méthodes de travail élitistes en œuvre depuis le milieu du 19e siècle, des tentatives de Khair-Eddine, au mouvement des Jeunes tunisiens, en passant par le Parti des réformes et le Parti libéral constitutionnaliste, dont la caractéristique commune est d’impulser des réformes par le haut.

Au départ, leur projet a consisté à lancer l’idée de création de sociétés coopératives mutualistes pour les travailleurs exclusivement financées et gérées à leur profit par les travailleurs eux-mêmes. En plus de leur vocation de solidarité sociale, ces coopératives seront appelées à se transformer en noyaux d’entreprises commerciales et économiques pour préparer le terrain à la création d’entreprises et d’institutions modernes capables de soutenir une concurrence contre l’hégémonie de  l’infrastructure coloniale.

Ce choix fut le fruit, souligne Haddad, de l’examen approfondi de la situation des associations financières et de bienfaisance en Tunisie. Après avoir analysé les causes de leur échec, du, d’après lui, à leur éloignement de la réalité et au fait que «l’écrasante majorité de leurs adhérents est constituée elle-même d’actionnaires, plus quelques clients pour faire écouler leurs marchandises.»

Dans un discours lu à l’occasion de l’assemblée générale constitutive tenue le 29 juin 1924, l’auteur a résumé sa pensée en ces termes : «Tout projet qui s’appuie uniquement sur les seuls efforts des ses promoteurs, et omet de mettre à contribution l’effort de la base formée par la masse des adhérents qui en font partie et le portent en eux avec dévouement et efficacité, est voué fatalement à l’échec et à la banqueroute.»

En dehors des services économiques et de la constitution des capitaux, les objectifs que le programme général des sociétés mutualistes s’est fixé se répartissent de la façon suivante :

– Former les gens à la connaissance des rouages économiques en diffusant les principes d’une culture économique de base; enseigner les règles des transactions modernes, leur histoire et leurs bénéfices sur le plan matériel.

– Œuvrer de sorte d’éduquer le public et réhabiliter ses moyens de production pour qu’il apprenne à gérer lui-même ses projets.

– Encourager l’enseignement général et aider à multiplier la création des projets des mutuelles.
Même si les évènements avaient pris une tournure différente et plutôt inattendue (grève des dockers du port de Tunis), contraignant les animateurs de différer la fondation des coopératives mutualistes pour se consacrer exclusivement à la tâche de constitution des syndicats ouvriers indépendants, dont la nécessité, eu égard à l’évolution de la situation sociale, devenait de plus en plus pressante. Leur projet, loin d’avoir été abandonné, devint pour ainsi dire, la pierre angulaire du futur programme de la Confédération générale des travailleurs tunisiens (Jâm‘iat ‘Ûmûm Al-‘Amala Al-Tûnisiyyîn) en ce sens qu’ils considéraient l’action syndicale comme l’axe essentiel de l’objectif qu’ils s’étaient fixé d’atteindre (lancement d’une nouvelle dynamique au sein de la société impulsée uniquement par ses forces propres), laquelle action contribuera à préparer les conditions préalables à l’unité des structures syndicales, plus aptes a accueillir ce genre de projets coopératifs.

Des pionniers de la lutte sociale en Tunisie

Les deux hommes défendaient une vision philosophique révolutionnaire de l’homme, de sa valeur intrinsèque et de la place qui lui revient dans la société. Leur entreprise prétend réorganiser les rapports que l’individu entretient avec lui-même et avec son environnement, tout en tenant compte des ses conditions matérielles, du degré de sa conscience, du rôle qu’il rempli et du sentiment de l’estime de soi, en tant  que stimulus susceptible de l’inciter à aspirer à un monde meilleur.

Pour atteindre leurs objectifs, les deux animateurs vont s’atteler à la tâche de nouer en les multipliant, les contacts directs avec le peuple, en organisant avec les ouvriers, individuellement ou collectivement, réunions sur réunions. Mohamed Ali, écrit Haddad «s’invite là où il y a des gens, dans les cafés populaires comme dans les cafés de luxe, il fréquente les fondouks, il stationne sur les trottoirs quand il n’y a plus ou peu de circulation, dès qu’il y a une idée à lancer, une opinion à écouter, une information à glaner, il faisait tout pour faire la connaissance des gens, s’asseoir, bavarder et se mettre d’accord avec chaque habitant de la Régence».

La méthode du grand pionnier de la lutte sociale en Tunisie n’est pas motivée, loin s’en faut, par l’idolâtrie opportuniste des masses ; elle n’est pas non plus l’expression d’une attitude romantique et rêveuse, elle est au contraire la traduction fidèle d’un souci d’enseigner d’apprendre à la fois.

Intuitif, Mohamed Ali avait non seulement la fibre de l’anthropologue de terrain, mais un sens inné aussi de l’efficacité de travail pédagogique. Il écoutait patiemment, observait, enregistrait, analysait, structurait rapidement sa pensée, et passait ensuite à l’argumentation, à la clarification, à l’agitation et pour finir à l’exaltation de l’urgence du changement.

Grâce à cette démarche, intégrée dans une catégorie binaire construite sur l’écoute anthropologique et l’intervention pédagogique; de source de résignation et d’humiliation, la dégradation de la condition ouvrière et la misère matérielle vécues jusqu’alors comme une fatalité du destin, se convertit, par leur intériorisation et acceptation consciente, en aspiration et en désir de dépassement et de changement.

En un temps record (six mois à peine), Mohamed Ali a réussi à rassembler autour de lui un grand nombre de travailleurs au sein de structures parfaitement rodées, fonctionnant d’une manière rationnelle, avancée et disciplinée.

Cette expérience, aperçue au départ comme une aventure hasardeuse, a connu un franc succès, en réussissant le pari de canaliser la violence spontanée et anarchique par l’organisation, la structuration, la responsabilisation au moyen de l’apprentissage concret du droit de vote, de la présentation de candidature, de la présence et de la prise de parole dans les réunions publiques.

De cette effervescence, quasiment prérévolutionnaire, surgiront des militants loquaces, des cadres compétents dans des domaines aussi divers que l’organisation ou l’encadrement, dont personne auparavant ne soupçonnait l’existence au sein de cette masse obscure habituée aux travaux les plus vils.

Cette entreprise a pu rompre les amarres avec la vision archaïque et réformiste, fondée sur le vieux concept d’hiérarchisation sociale et sur un  système pyramidal creux, séparé par un abîme profond au sommet duquel se trouvent les notables, les hauts fonctionnaires, les clercs, les savants théologiens et à la base, les sujets (al-ra‘iyya) et la masse plébéienne.

L’œuvre de Haddad et de Mohamed Ali Hâmmî a comblé ce vide immense en faisant des plus démunis formant le bas de l’échelle sociale, un facteur vivant et déterminant, participant pleinement au processus de transformation du système établi.

La sphère intellectuelle scindée en deux camps

Nous n’exagérons en rien en disant qu’en son temps, ce projet eut l’effet d’une véritable révolution copernicienne, d’une secousse tellurique qui retourna de fond en comble l’ordre ancien, bouleversa en profondeur les rapports sociaux et dégagea un nouveau centre de gravité au sein de la société tunisienne qui a pesé, pèse et pèsera longtemps encore de tout son poids sur le cours de l’histoire du pays.

Quelques six années plus tard (1930) un démarche analogue conduira Haddad à la rédaction de son second ouvrage ‘‘Imra’atunâ Fi-Sharî‘a Wal-Mûjtama’’ (La condition de la femme dans la législation musulmane et la société) qui avait soulevé un véritable tollé, divisant la sphère intellectuelle en deux camps antagoniques.

D’un côté les partisans de l’émancipation et du renouveau qui soutenaient Haddad, appelant de leurs vœux la reconnaissance des droits et du rôle de la femme dans le développement social; de l’autre, les conservateurs et mandarins de la Grande Mosquée qui vouèrent l’auteur aux gémonies, célébrèrent un autodafé de l’ouvrage, exercèrent les pires pressions pour le censurer et poussèrent l’ignominie jusqu’à l’empêcher de briguer un poste dans la magistrature  et de le frapper d’interdiction ses droits civiques.

Haddad ne s’attendait pas en réalité à une réaction compréhensive de la part des vieux turbans. Fort de son expérience et averti, grâce à se rapports tendus en permanence, avec le milieu zaytounien, il était persuadé que son ouvrage allait lui attirer les foudres des jurisconsultes et le précipiter dans un affrontement ouvert avec eux. S’il accepta de bonne grâce ce pari et les conséquences qui en découlaient, c’est parce qu’il pariait sur l’avenir. Il savait, dans son for intérieur, que l’histoire (convaincu qu’il était de l’inéluctabilité de ses lois) allait lui donner raison et fera triompher à court ou à long terme ses idées. Il avait une foi si inébranlable dans le renouveau et la nouveauté qu’il n’est guère aisé de trouver article, texte ou réflexion écrite de sa main, qui ne mentionne ou l’un ou l’autre terme. Ce fut cela sa grande mission.

Quoi qu’il en soit, Haddad a construit une œuvre admirable. Son ouvrage a marqué la séquence décisive de la rupture entre l’ancien et le moderne, creusant entre eux un fossé dont la profondeur ne sera jamais plus comblée. Depuis les années 1930, deux camps distincts, séparés et irrémédiablement irréconciliables se faisaient face et s’affrontaient sans la moindre possibilité de trêve.

Haddad provoqua ce moment de rupture définitive et audacieuse à l’issue de laquelle une nouvelle ère de dissidence et de renouveau s’est ouverte s’étendant avec les années à biens d’autres domaines.

Relire Haddad n’a pas pour unique fin d’honorer sa mémoire en célébrant son œuvre comme un monument national, iconique et figé (élégante manière, soit dit en passant, de le condamner à l’oubli et à la mort, pis à la trivialisation), lui qui n’eut de cesse sa vie durant de se battre contre les dogmes.

Trouver dans les idées de Haddad, devenues des évidences pour nous, qui cueillons aujourd’hui les fruits de son combat et de ses souffrances, quelque chose qui nous stimule et nous émeut est certes chose difficile. Qui parmi nous vibre aujourd’hui, à l’instar des jeunes partisans de Haddad dans les années trente, au discours exhortant au respect de la femme en tant que composante essentielle de la société et en tant qu’être digne des droits à l’égal de l’homme? N’est-ce pas une manière d’enfoncer des portes ouvertes? Les idées ne s’en trouvent phagocytées que si on les traite comme des formules incantatoires ou on les agite comme des talismans, sans lien ni avec la réalité ni avec le contexte historique qui les avait vu naître, c’est-à-dire avec l’instant même de la fulgurance de leur éclat initial.

Nous lisons et nous relisons Haddad – comme nous le faisons pour tout penseur novateur et tourmenté, afin de raviver la flamme du moment intense, subversif, provocateur. Nous relisons son œuvre parce qu’elle se refuse avec horreur au repos éternel des morts sur les ruines «des grandes réalisations», et parce qu’elle célèbre l’instant de césure, de dissidence qui ouvre la longue route vers la modernité.

Nous lisons l’œuvre de Haddad comme l’illustration magnifique de la création intellectuelle d’avant-garde, du saut dans l’inconnu, qui explore les voies ignorées, rien que pour accomplir un petit pas en avant, misant chaque fois sur le futur, toujours et toujours.

Traduit de l’arabe par Abdelatif Ben Salem

* Romancier et essayiste.

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