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Bloc-notes : Quand la Tartufferie s’invite à la Cité de la cul-ture de Tunisie

‘‘Le Fil’’, le film de Mehdi Ben Attia, interdit à la Cité de la Culture de Tunis. 

À la nouvelle cité, l’inconscient tartuffe et pudibond de nos responsables culturels force à orthographier dorénavant la culture en Tunisie en cul-ture. Triste perspective!

Par Farhat Othman *

Récemment inaugurée en grande pompe, se voulant un acquis de nouvelles lumières célébrées en Tunisie, la Cité de la culture de Tunis semble se révéler n’être qu’un paravent bien commode à la consécration de l’obscurantisme gagnant du terrain chez nos responsables politiques et culturels touchés par la disgrâce d’une fausse religion. Véritable Antéislam, en cours d’enracinement dans le pays, c’est un islam fait d’interdits et de tabous injustifiés et qui ne relèvent pas d’une saine lecture de cette croyance.

Ainsi, après la récente censure du beau film américain ‘‘Call me by your name’’, voici une nouvelle illustration de la mauvaise foi au pouvoir; elle concerne, cette fois-ci, une belle œuvre tunisienne de fiction.

Une telle tartufferie est d’autant plus à déplorer qu’elle a lieu en un endroit se voulant incarner le meilleur du pays, mais n’indiquant finalement et éloquemment que l’état moral terriblement délabré de ses élites politiques. C’est qu’il n’est de pire immoralité que celle qui s’affuble de la morale qu’elle viole pour cause de complexes sexuels au service d’un obscurantisme éthique.

Claudia Cardinale et Mehdi Ben Attia (Ph. Antonin Stahly-Vishwanadan).

Pudibonderie obscurantiste

Il ne s’agissait pourtant pas de n’importe quel film ni de la première manifestation venue. En effet, le scandale émaille l’hommage rendu à Claudia Cardinale par la cinémathèque de notre pimpante cité. Ainsi a-t-on refusé de donner à voir ‘‘Le Fil’’, cet excellent film de Mehdi Ben Attia, sorti en mai 2010 et distingué à l’étranger — où le génie tunisien est mieux apprécié que chez lui — ayant étant nominé par deux fois aux prestigieuses récompenses et remporté le prix du public du festival de Frameline de San Francisco.

Outre d’être l’œuvre d’un talentueux Tunisien sachant parler de la Tunisie réelle d’aujourd’hui, il s’agit d’un film où la star à laquelle l’hommage est rendu tient l’un des rôles principaux. C’était, de même, le premier long-métrage de fiction, bien prometteur de ce cinéaste qui s’adonne au cinéma en sociologue politique maîtrisant à merveille l’art sociologique, étant titulaire d’un DEA en la matière obtenu à la Sorbonne.

Pourquoi donc cette censure? Tout simplement parce que le film traite de ce dont nos autorités ne veulent pas parler encore bien que la société le fasse et le vive : le sexe, et pas n’importe lequel, le sexe gay. De la sorte, c’est une nouvelle preuve marquante de la pudibonderie obscurantiste de nos autorités qui continuent à tolérer les lois scélérates de la dictature et du protectorat dont celles qui pénalisent l’homosexualité et permettent le moyenâgeux test anal.

Coproduction franco-belge, réalisée — notons-le ! — sous l’ancien régime, le film devait être le mieux indiqué pour la rétrospective des œuvres cinématographiques de l’actrice. N’était la pudibonderie obscurantiste des responsables, quelle plus belle preuve d’acte culturel révolutionnaire cela aurait été, saluant le nouvel esprit libertaire des Tunisiens ! C’était donc sans compter sur l’inconscient de ces responsables et leur imaginaire pollué par ces névroses libidineuses assimilant l’art à de la pornographie, les amenant à se sentir moralement et légalement obligés d’interdire des productions de qualité dans l’espace public.

Or, même la religion de ce pays ne peut plus servir de prétexte à nos tartuffes, car il a été prouvé depuis longtemps et de manière définitive que la foi du peuple, qui ne se gêne plus pour s’afficher obscène s’il le faut, est loin d’être pudibonde ni surtout homophobe.

En effet, quiconque prétend encore que l’islam interdit l’homosexualité ment ou se trompe, puisqu’il n’existe aucune prescription en la matière dans le Coran ni dans la Tradition prophétique authentique. Aussi, ne fait-il que du tort à cette religion se voulant humaniste et légaliste, cultivant la justice et l’universalité de ses prescriptions tolérantes en son essence.

Le cinéma de Mehdi Ben Attia dérange l’establishment intellectuel tunisien. 

Inconscient sexuellement complexé

Certes, comme le prétextent maladroitement le ministre des Affaires culturelles et le directeur de la cinémathèque, on ne pouvait projeter tous les films de la diva; une sélection s’imposait. Il ne leur restait pas moins à justifier la non-sélection d’un film qui symbolise ce qu’est la Tunisie désormais : un peuple brimé dans sa vie intime, mais luttant toujours vaillamment pour ses droits et libertés dont la légitimité n’est pas tant refusée par le pays légal qu’appréciée comme étant malvenue dans l’immédiat. Or, ils sont les plus impératifs ici et maintenant, n’étant niés que par cette démission coupable, politique et psychologique.

Au vrai, nos responsables irresponsables démontrent, s’il en était besoin, que le pouvoir en place dessert les plus basiques exigences populaires en usant de fausses apparences et d’une langue du plus mauvais bois.

Si le film de M. Ben Attia a été censuré, c’est qu’il évoque le sujet voulu tabou de l’homosexualité et qu’il recèle surtout certaines scènes jugées osées, gênantes même. Mais pour qui le sont-elles ? Assurément, pas pour le peuple qui n’est plus effarouché par des scènes ne faisant peur qu’aux complexés du sexe, car relevant de son vécu quasi quotidien pour qui sait voir la vie des Tunisiens telle qu’elle s’affiche. En marge des lois et en sous-sol de la socialité, elle est faite de baisers volés et de rapports physiques crus, risqués et cachés malgré ou à cause des lois honnies qu’on n’abolit pas et qui incarcèrent à tour de bras, à la tête du client.

Rien n’a changé en Tunisie, ou alors en empirant. La tartufferie est dans la tête des responsables culturels semblant avoir, de plus en plus, un inconscient névrosé pour cause d’une appréhension maladive du sexe qui est bien une libido en Tunisie, cet élan vital. Le censurer donc, c’est tuer le Tunisien dans ce qu’il a de plus vital. Cela étant impossible, on devient tout juste le jouet de la malice de l’inconscient où le retour du refoulé reste souverain. Témoin en est le logo de l’oeuvre voulue symbolique de l’avancée culturelle du pays et qui trahit ce dont déborde l’inconscient de ses concepteurs : un refoulement sexuel. Regardons-le bien; n’est-ce pas une allégorie stylisée de ce phallus qu’on prétend ne vouloir pas voir sur nos écrans et qui semble omniprésent dans les phantasmes des uns et des autres ? Cela n’incite-t-il pas à orthographier désormais autrement le mot culture en Tunisie : cul-ture ?

Environnement légal scélérat

Ce qui arrive aujourd’hui avec le film de Mehdi Ben Attia est une belle illustration que rien n’a changé dans le pays par rapport aux mœurs honnies de l’ancien régime. Il faut savoir qu’il a été tourné sous la dictature avec l’engagement de la production qu’il ne sera pas projeté en Tunisie. Aujourd’hui, on continue donc ce jeu malsain de simuler et dissimuler.

Ainsi, tout en interdisant ce qui leur semble le plus gênant, les autorités permettent la sortie du dernier film de Mehdi Ben Attia ‘‘L’amour des hommes’’ le 11 avril. Une telle jonglerie ne trompe plus; jusqu’à quand doit-elle donc durer ? Pour sûr, jusqu’à l’épuration de l’environnement légal scélérat, du moins des textes les plus emblématiques, tel l’article colonial interdisant l’homosexualité.

Il faut le rappeler encore et encore, en effet : ce ne sont que ces lois — issues de la dictature et survivance de la colonisation — qui interdisent aux larges masses d’être ce qu’elles sont : libres et libertaires, prétextant une moralité qui n’est que l’immoralité même. Cela ne se fait qu’au service d’une minorité au pouvoir, religieuse comme profane, usant du moindre prétexte pour ne pas céder une miette de ses pouvoirs déjà exorbitants qui lui assurent privilèges et immunités et dont elle abuse au vu et au su de tout le monde.

Les responsables d’aujourd’hui semblent, de la sorte, n’être qu’une copie conforme de ceux de la veille. Font-ils donc peu de cas de la révolution ayant eu lieu dans le pays ? Il est vrai, c’est surtout une révolution mentale, et il a été prouvé qu’elle ne concerne que les masses dans l’immédiat. Aussi risquent-ils de ne s’en rendre compte que lorsqu’elle les aura emportés, car le peuple qui est en avance sur ses gouvernants ne saurait accepter d’être trop longtemps gouverné par de supposées élites bien plus arriérées que ses franges les plus arriérées. N’est-ce pas ce qu’on a entendu hier sur les travées de l’Assemblée du peuple de la part de l’un de ses enfants les moins menteurs et les plus enracinés dans le réel populaire, un député organique ?

Disons-le aussi crûment que le film de Ben Attia aujourd’hui censuré dans son pays où il devait être encensé : seule la diffusion de ce film, de ‘‘Call me by your name’’, récemment censuré aussi, et de toute œuvre supposée dérangeante en matière des mœurs, démentira la vérité incontournable de la dérive obscurantiste de la Tunisie. Le pays est au plus mal, quelque chose de pourri se niche dans le cerveau de ses actuels responsables qu’il urge d’éradiquer avant une inéluctable métastase emportant tout ce qui reste, dans le pays, de sain et également saint, véritablement non seulement hypocritement.

Pour cela, j’ose ici interpeller Claudia Cardinale, marraine de la cinémathèque et digne fille du pays: son devoir moral est de réagir contre une telle censure déguisée de l’un de ses beaux films, qui a eu du succès à l’étranger et auprès des Tunisiens qui ont pu le voir, sur internet notamment. C’est le silence des élites et des voix autorisées qui balise la dérive qu’on vit vers l’innommable.

À la vérité, ce sont moins les intégristes religieux que leurs complices objectifs, les clercs supposés éclairés, mais démissionnaires par pusillanimité ou conformisme, qui assurent la réussite de la future Tunisie obscurantiste qui se prépare en douce. Que toutes les sincères volontés patriotes manifestent donc leur amour pour la Tunisie en exigeant la diffusion par la cinémathèque, sans plus tarder et pour le moins, des films hautement symboliques récemment interdits !

C’est ainsi par un tel acte particulièrement emblématique qu’on servira véritablement la Tunisie nouvelle République bien mieux que par d’illusoires manigances politiciennes comme l’actuel projet qui concentre vainement l’attention sur les réformes du code électoral ou de la constitution. On sera bien plus efficace, véridique et utile au service des masses en agissant sur ce qui est sclérosé dans l’inconscient des uns et des autres, salafistes religieux comme profanes.

* Ancien diplomate, écrivain, son dernier ouvrage ‘‘Conquêtes tunisiennes’’ (en arabe) vient d’être publié aux éditions L’Or du Temps, à Tunis, janvier 2018.

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