Tunisie-FMI : risques et périls d’un accord reporté à 2023!

Les notes confidentielles et les alertes internationales se multiplient au sujet de la Tunisie. On craint le pire, advenant un report sine die de l’entente avec le FMI. On le comprend, l’instance financière internationale ne veut pas se flageller (risque moral) en signant une entente qui favorise franco le président Kaïs Saïed, la veille d’élections législatives incertaines, explosives et très clivantes, prévues en décembre 2022. Mais, si rien n’est fait, la faillite de la Tunisie est inéluctable, et elle fera mal, très mal à la géopolitique d’une Europe en guerre et en récession gravissime. Ceci explique cela… (Illustration : Kaïs Saïed recevant un dirigeant du FMI, Jihad Azour : une méfiance réciproque)

Par Moktar Lamari *

Tous ces rapports des dernières semaines s’accordent pour mentionner la gravité des risques de banqueroute du pays, et de défaut de paiement qui ouvriront les portes de l’enfer pour la transition démocratique et pour les élites au pouvoir, depuis 2011.

Le dernier rapport de The Economist intelligence unity (EIU) est sans équivoque. Il y a danger en la demeure, et pas pour rien!

Le rapport de l’EIU souligne que l’économie est assez diversifiée, mais plusieurs grands secteurs (tourisme et transports) peinent à se remettre de l’impact négatif de la pandémie de coronavirus et des troubles politiques de la «décennie noire» (post-2011), qui retarderont le retour à l’activité économique d’avant la pandémie.

Des constats qui font peur

Le président Kaïs Saïed a consolidé son pouvoir unique après l’approbation d’une nouvelle constitution lors du référendum du 25 juillet; cela a changé le système gouvernemental pour un système présidentiel et a remplacé le pouvoir parlementaire en mettant l’accent sur les conseils locaux.

La mise à l’écart des grands partis politiques entraînera des troubles sociaux de plus en plus politisés. Et le feu de la révolte couve doucement, quoi qu’on en dise!

Le gouvernement Bouden commence à perdre de son aura, avec le début de la mise en œuvre des mesures d’austérité, y compris des subventions et une réforme des salaires dans le secteur public, fin 2022/début 2023, une fois qu’un nouveau programme du FMI sera en place.

Ces efforts pèseront sur la croissance économique et risquent d’être inversés par intermittence en réponse aux troubles sociaux, aggravés par une inflation élevée.

La croissance du PIB ralentira en 2022 en raison de l’impact de la guerre russo-ukrainienne et de la reprise modérée du tourisme.

Monétisation des déficits

Un accord avec le FMI entraînera sans aucun doute des mesures d’austérité budgétaire à partir de la fin de 2022.

La croissance devrait rester atone tout au long de la période 2022-26, en particulier en 2023 alors qu’une récession sur les marchés européens pèse sur l’économie.

La monétisation à court terme pour couvrir les déficits budgétaires béants, combinée à la hausse des prix des matières premières, maintiendra l’inflation à un niveau élevé en 2022 et en 2023.

La BCT joue le jeu de la monétisation par la planche à billets, alimentant discrètement l’inflation, et pratiquant la petite politique pour ne rien changer dans sa gouvernance et ses alliances.

L’EIU s’attend à ce que l’inflation ralentisse avec le resserrement de la politique budgétaire et monétaire. Mais, ce redressement se fait attendre, l’Etat sait que cela pourrait être douloureux…

Le chômage des jeunes, un record international

À 38%, le taux de chômage des jeunes est l’un des plus élevés au monde – et bien supérieur à celui de ses pairs nord-africains. Les faibles perspectives de création d’emplois, la hausse du chômage et l’instabilité politique augmentent les risques de troubles violents de masse et de sorties de capitaux

Annuellement, 50 à 80 000 Tunisiens et Tunisiennes quittent leur pays annuellement, une partie dans les felouques de la mort (15 000 en moyenne), une autre partie passant par les pays de l’Europe de l’Est et le reste passe par les mécanismes d’écrémage des d’élites mis en œuvre par les pays riches, en manque de main d’œuvre spéciale et spécialisée.

Compte tenu de la méfiance de M. Saïed à l’égard du FMI et de la réticence des syndicats à soutenir les réformes fiscales exigées par cette institution, le risque demeure que les négociations sur un nouveau programme du FMI échouent, au risque de ne pas respecter son calendrier difficile de remboursement de la dette extérieure.

Des projections plausibles

Les projections de l’EIU permettent de faire les contours de ce qui attend la Tunisie, dans les le court et moyen termes.

  • le taux de croissance du PIB réel serait de 1,3% pour 2023, et tournerait autour de 2,4% entre 2024 et 2026;
  • le taux d’inflation frôlerait et probablement dépasserait les 10%, d’ici 2023, et baisserait en suite pour converger vers 6% entre 2024 et 2026;
  • le déficit budgétaire atteindrait 12,4% en 2023, 11% en 2024 pour revenir à 6% d’ici 2026;
  • le taux d’intérêt directeur serait situé entre 7,6% et 8%, pour les prochaines années;
  • le taux de chômage resterait au-dessus de 20%;
  • le taux de change (DT vs $US) évoluerait entre 3,3 et 3,9 pour les mois et années à venir, d’ici 2026.

Principaux changements depuis le 25 juillet 2022

La nouvelle constitution de la Tunisie accorde un pouvoir quasi absolu au président, a été approuvée par 92% des votants lors du référendum du 25 juillet. Cependant, le taux de participation a été très faible, à 31%, à la lumière d’une campagne de boycott de l’opposition.

Nous avons révisé à la hausse notre prévision de croissance du PIB pour 2022 à 2,3% (au lieu de 1,8%), pour refléter une croissance de 2,6 % au premier semestre.

Cependant, le PIB réel s’est contracté de 1% au deuxième trimestre par rapport au premier, et nous avons révisé à la baisse nos prévisions de croissance du PIB pour 2023 à 1,3%, contre 2%, car un ralentissement marqué en Europe devrait accentuer la faiblesse existante.

Les réserves de change sont maintenant en baisse, tombant à 7,8 milliards de dollars US en juillet, contre 8,4 milliards de dollars US au début de l’année.

Sans un accord avec le FMI, la baisse des réserves de change s’accélérera. Nous prévoyons toujours un accord avant la fin de 2022, entraînant d’importantes entrées de capitaux, mais nous avons réduit notre projection de réserves de change pour la fin de 2022, à 8,3 milliards de dollars, contre 8,6 milliards de dollars.

L’inflation s’est encore accélérée, à 8,6 %, en août. La Banque centrale a maintenu son taux directeur inchangé à 7% lors de sa réunion de juin, mais nous prévoyons que la hausse soutenue de l’inflation entraînera une augmentation de 50 points de base, à 7,50 %, d’ici fin 2022.

Cinq scénarios plausibles

Négociations avec le FMI – septembre-décembre : les progrès vers un nouvel accord de financement avec le FMI avancent à reculons, et semblent lents, les réformes des entreprises publiques et les réductions de la masse salariale restant des points de friction.

Cependant, nous attendons toujours un accord d’ici la fin de l’année.

Réformes électorales – septembre-novembre : la loi électorale doit être réformée avant le scrutin pour l’Assemblée des représentants du peuple et la deuxième nouvelle chambre parlementaire, le Conseil des régions et des districts, qui est prévu pour décembre.

Les mesures visant à interdire aux candidats de représenter des partis politiques attiseront les troubles publics et l’inquiétude des donateurs.

Cinq scénarios sont examinés, chacun selon sa probabilité d’occurrence et l’amplitude des impacts associés sont jugés sur une échelle allant de très forte (5) à très faible (1). L’intensité des risques associés varie d’un minimum de 0 à un maximum de 25.

Scénario 1 : l’échec d’une entente avec le FMI en 2022 entraîne le retrait des donateurs et du défaut de paiement (défaillance souveraine), avec une très forte probabilité d’occurrence et un très fort facteur d’impact sur l’économie, avec un risque avec intensité maximale, 100% (25 sur 25);

Scénario 2 : l’économie retombe en récession en 2023, inaugurant une période de stagflation : haute probabilité d’occurrence et très haut facteur d’impact, intensité de risque de 80% (20 sur 25);

Scénario 3 : l’action syndicale paralyse la reprise économique et empêche les réformes : très forte probabilité d’occurrence, haut facteur d’impact, et un risque attendu de 64% (16 sur 25);

Scénario 4 : les actes de terrorisme viennent saper l’environnement opérationnel des entreprises, occurrence modéré, impact économique très haut et risque attendu de 60% (15 sur 25);

Scénario 5 : l’instabilité politique et les troubles sociaux freinent toute reprise du tourisme, avec très haute probabilité d’occurrence et impact économique modéré (40% d’intensité de risque).

* Economiste universitaire au Canada.

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