Entretien avec l’écrivain béninois Barnabé Laye : «L’Homme, toujours, ombre et lumière»

Né en 1941, au Bénin, Barnabé Laye est poète et romancier. Médecin des hôpitaux de Paris, où il vit, c’est une voix importante de la littérature béninoise. Il a publié une quinzaine d’ouvrages.

Tahar Bekri : Barnabé, voilà bien de longues années que nous nous connaissons, réunis ici ou là dans des rencontres autour des littératures africaines, quel bilan fais-tu aujourd’hui ? Des avancées ? Des frustrations ? Du travail inachevé ?

Barnabé Laye : En effet, nous nous connaissons depuis de longues années. Précisément, depuis 1988, lors de la publication de mon premier roman : ‘‘Une femme dans la lumière de l’aube’’ aux éditions Seghers. Tu avais fait un article sur le livre dans la revue Notre Librairie, article très favorable qui se terminait par ces mots : «Son livre où la poésie est très présente est un roman d’amour, beau, tragique et désespéré… Dans ce roman de la dualité (nuit/aube) il n’est pas difficile de vérifier cette parole de René Char : ‘‘La lucidité est la blessure la plus proche du soleil’’». Deux semaines plus tard nous faisions connaissance lors d’une émission de radio à laquelle nous étions invités pour présenter notre actualité littéraire. C’était le début de notre fraternelle amitié.

Quel bilan je fais de ces rencontres autour des littératures africaines ? Je garde un excellent souvenir de la plupart de ces retrouvailles où l’ambiance était très chaleureuse avec l’émergence de nouveaux auteurs. Il y a manifestement des avancées, des recherches dans la qualité et l’originalité des styles. Une envie d’exprimer une singularité.

En définitive, c’est toujours le «Pourquoi écrire, si ce n’est pas pour dire l’âme africaine et son apport dans la conscience universelle» ?

Les rencontres littéraires et les festivals au fil des années ont permis de voir et de découvrir des talents nouveaux qui se sont affirmés de livre en livre. C’est un bonheur de suivre le parcours de certains, que des prix littéraires prestigieux ont récompensés, mettant ainsi un éclairage médiatique sur leur travail. Je dirai donc qu’il y a des avancées significatives depuis une trentaine d’années.

Certes, à l’heure du bilan, on ne peut pas se départir de quelques frustrations ou regrets. Les choses avancent. Dans la plupart des pays l’Université joue son rôle de catalyseur et de diffuseur des écrivains locaux les plus remarquables. Les étudiants font des travaux de recherche et de thèse qui apportent de nouveaux éclairages sur les œuvres.

Du Bénin à Paris, la littérature de ton pays, a-t-elle toute sa place ? Souffre- t-elle d’un manque de présence ?

Tout d’abord une remarque : la littérature des pays africains francophones est abordée par le lecteur français, non pas pays par pays (d’ailleurs, en général il ne les connait pas). C’est de l’Afrique Noire ou d’Afrique subsaharienne francophone dont il s’agit.

Quand un écrivain sénégalais a le Prix Goncourt, il parle de roman africain. Cette spécificité domine tout. Dans l’imaginaire des gens, tous ces pays forment une même entité, partageant les mêmes particularités.

La littérature du Bénin prend place au sein de la littérature francophone surtout avec les écrivains dont les œuvres sont publiées en France. C’est le cas de beaucoup de pays africains.

Il y a une meilleure visibilité qui va de pair avec une plus grande diffusion. Il faut dire que la littérature d’un pays passe aussi par le canal des associations culturelles, des colloques, des manifestations littéraires où les écrivains se rencontrent et communiquent avec le public. On ne dira jamais assez l’importance des festivals de poésie pour la diffusion des œuvres des écrivains originaires d’Afrique.

Force est de reconnaître que nous sommes en présence d’une jeune littérature dont l’importance, je l’espère, ira grandissante.

Dans ton œuvre, tu joins le roman à la poésie, quel est ce rapport ? Comment le décris-tu ?

En fait, au commencement était la poésie. Insidieusement, elle est entrée dans la vie de l’adolescent que j’étais, un peu comme une confidente. Je confiais aux poèmes sur des cahiers d’écolier mon mal-être, mes chagrins mais aussi les moments de joie qui éclairaient le quotidien.

Plus tard, j’ai compris que la poésie était la parole essentielle qui part du fond du cœur pour dire la vérité de notre être profond. Écrire la poésie pour dire à la place des autres, pour les autres qui ne peuvent dire, comme un devoir, une mission. A partir du pays noir, aller à la rencontre des hommes et des femmes avec lesquels on partage la même humanité.

Il est vrai que la poésie n’est jamais que l’approche de ce que l’on aurait voulu écrire ou dire et qu’il faut sans cesse s’appliquer pour atteindre l’expression la plus juste, la plus aboutie. Je me considère comme un ouvrier au service des mots. Ma poésie est une poésie de l’oralité, elle s’adresse directement à l’autre, elle lui parle. Chaque livre de poèmes raconte une histoire. C’est chaque fois une partie de moi-même. Partie intégrante d’un tout. C’est toujours un pont entre l’homme que je suis et le lecteur, tous les lecteurs ou les auditeurs, de toutes origines.

Alors le roman ? Pourquoi le roman ? C’est une question essentielle pour moi. J’ai toujours voulu et aimé que le roman accompagne la poésie. J’aime ce temps long passé avec le lecteur. C’est une nécessité née d’une volonté de toucher ainsi le plus grand nombre. Poésie et roman vont de pair et se complètent dans le même bonheur de dire. Tous les deux partagent une forme d’écriture particulière et la poésie est omniprésente dans mes romans.

La première phrase de mon roman, ‘‘Une femme dans la lueur de l’aube’’, est un exemple souvent cité : «Mon père disait : Tu verras le pays chaud comme une patate douce, avec des femmes chaudes, les seins nus, des femmes aux seins pointus, aux seins arrogants, elles te feront boire des éclairs de soleil et t’appelleront grand frère. Tu verras le pays, à l’abri des cocotiers longilignes, les plages de sable d’or à l’infini du regard…»

Dans ton œuvre narrative, l’Histoire est une thématique importante, est-ce un besoin d’écriture ? Une plongée nécessaire dans la mémoire ?

Dans mon dernier roman, ‘‘Le chant des cannes à sucre’’, la thématique de l’Histoire prend une place centrale. Le récit se déroule au 19e siècle aux temps de l’esclavage. Ce livre devoir de mémoire est d’une grande importance dans mon œuvre romanesque. Il ne faut pas oublier que je suis né au Bénin, l’ancien Dahomey. C’est une expérience passionnante pour moi surtout au travers de la grande documentation que j’ai consultée pendant l’écriture du livre. Cette écriture qui a duré plusieurs longues années a été vécue comme une mission que je devais accomplir coûte que coûte. C’est une plongée nécessaire dans la mémoire de tout un peuple, de tout un continent.

A la fin, je me suis rendu compte que ce roman, en définitive, est aussi l’histoire de l’Homme, ballotté comme un navire au milieu des flots, entre humanité et barbarie, entre bonté et cruauté, entre amour et haine. L’Homme, toujours, ombre et lumière.

Comment enfin imaginer les relations entre les différentes littératures du continent ?

Je sais que tu as toujours œuvré pour la rencontre des écrivains des «deux mondes», ceux du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Je me souviens de ta grande amitié avec le regretté écrivain congolais Tchicaya U Tam’si. Vous étiez animés tous les deux par cette volonté de partage, d’échange et de fraternité. Vous affirmiez l’idée que la littérature doit permettre le dialogue des cultures et un enrichissement mutuel. Je m’inscris dans cette perspective. Il existe entre les acteurs de la littérature au niveau du continent un réel besoin de se connaître, une envie de découvrir le travail des uns et des autres, leurs similitudes et parfois leurs divergences.

Il y a ce qui existe déjà : les invitations ici ou là à des foires du livre, à des festivals de poésie, à des conférences ou des colloques. Personnellement, j’ai eu l’occasion et le bonheur d’aller dans un certain nombre de pays du continent. Me viennent à l’esprit mes séjours à Durban en Afrique du Sud ou à Marrakech au Maroc : le chaleureux accueil du public et l’écoute attentive, l’enrichissement mutuel né de la rencontre.

Cependant, pour donner un élan nouveau à ce mouvement les Universités des différents pays doivent agir efficacement pour permettre aux étudiants d’écouter des écrivains du continent et assurer une plus large diffusion de leurs écrits.

Il serait souhaitable que les instances internationales, comme l’Union Africaine, soit le moteur créant une dynamique pour les échanges culturels et notamment en ce qui concerne les littératures à travers le continent.

Entretien recueillis par Tahar Bekri

 

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