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Le poème du dimanche : ‘‘Le poème grec’’ de Abdelwahab Al Bayati

Poète irakien né en 1926 à Bagdad, et décédé le 3 août 1999 à Damas, en Syrie, ce professeur de littérature arabe est l’un des plus grands poètes arabes du 20e siècle. Il a passé sa vie entre la Russie, l’Espagne, le Liban, la Syrie et l’Egypte. Après la guerre du Golfe en 1991, il s’était installé en Jordanie. Il a publié près d’une trentaine de recueils de poésie.

I

Elle dit: L’amant fut au supplice lorsque l’étoile et la mer s’éteignirent. Le fou dit: Attends-moi; reste morte entre les morts et approche-toi du feu de la bougie pour que Dieu nous voie et lise la peur sur mon visage près de ton visage brûlant de fièvre sous le voile des larmes. Viens plus près, tes larmes donnent à mes lèvres le goût du sel marin et la saveur du pain. Attends-moi, dit le fou.

II

Les lauriers et les branches des cyprès cachaient des villes et des étoiles baignant dans le parfum de violette d’une nuit issue des abysses du cœur humain. Une femme nue sur un cheval riait sous l’orage.
Attends-moi ! Soudain la mer morte la couvrit d’herbe et d’écume apportée par le vent. Viens plus près, lui dit-il. Mais le hennissement du légendaire cheval océanique vint s’écraser sur le rocher près du rivage. Elle accourut nue avec ses tresses dorées.
Les dieux de la folle poésie vinrent pleurer à Delphes le destin des poètes.

III

À l’aube elle peignait la chevelure des vagues
Et taquinait les cordes de la lyre.

IV

Avec ses tresses dorées, elle dansait nue sous la pluie.

V

Un orage vert me surprit
Lorsque j’étais à mi-chemin de Delphes.

VI

Nous étions quatre : mon guide, le musicien aveugle,
Le chantre des dieux sages de l’Olympe et moi.

VII

Sur la mer Égée, les voiles blanches de l’aube
Me conduisirent à Delphes.

VIII

Ils me déposèrent, muet et paralysé,
Devant la porte du temple.
Ils mirent un tournesol sur mon front
Et me couvrirent d’un manteau.

IX

Ils dirent: Parle au nom de l’amour
Et au nom de Dieu parle
Et lis cette inscription préservée derrière l’autel.

X

Un ange ouvrit ma poitrine
Et retira un grain de musc noir de mon cœur.

XI

Il dit: Lis. Alors je lus les commandements des dieux de la poésie écrite sur les tablettes.
Mes mots remontèrent du puits du malheur des amants martyrs.

XII

Lorsque se couchèrent les étoiles, elle s’allongea nue avec ses tresses d’or sur le sable du rivage, pleura le cheval légendaire de la mer et dessina sur l’horizon des cercles rouges en murmurant au vent:
Embrase-toi ! Ô feu de l’amour et marque de ton signe cette nuit éternelle surgie des cités grecques en ruines. Sois un fuseau ardent pour la camisole de l’aube pâle et une clé pour la porte fermée.
Ô gouttes de pluie baignant toute forêt,
Consumez-vous dans l’amour.
Elle dessina sur le sable des yeux et des lèvres
Et une main mendiant les gouttes vertes de la pluie.
Elle dit: Partons! Le fou dit : Attends-moi; reste morte entre les morts et approche-toi du feu de la bougie pour que Dieu nous voie et lise la peur sur mon visage près de ton visage brûlant de fièvre sous le voile des larmes. Viens plus près, tes larmes donnent à mes lèvres le goût du sel marin et la saveur du pain. Attends-moi, dit le fou.

XIII

Lorsque je quittai Delphes, les dieux de la poésie pure
Me bénirent et m’octroyèrent la puissance du mot.

Traduit de l’arabe par A. K. El Janabi et Mona Huerta

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