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Bloc-notes : Pour qui sonnera le glas des gilets rouges en Tunisie?

Qui sont-ils et pour quelles coteries politico-affairistes roulent-ils ?

Dans le sillage de l’ébullition des gilets jaunes en France, on les annonce rouges en Tunisie. On cherche à y aggraver le chaos entretenu déjà par certains intérêts, non point pour servir le pays, mais se servir encore mieux. Y réussiront-ils?

Par Farhat Othman *

La pure singerie des gilets rouges ne trompe pas : on veut appliquer à la Tunisie ce qui ne correspond pas à ses réalités, mais aux intérêts de l’étranger et de ses serviteurs. Ce ne sont pas seulement les capitalistes du monde ne voyant dans le pays qu’un marché désormais ouvert à leurs appétits sans limites, mais surtout ceux qu’ils soutiennent dans le pays et qui sont à leur service, des intérêts qui ne sont Tunisiens qu’à la surface, n’ayant point en vue l’intérêt de la patrie, juste leurs juteuses affaires, religieuses y compris.

Derrière la campagne qu’on annonce en cette veille de huitième anniversaire d’une fausse révolution, il est un conglomérat d’affairistes, aussi bien laïques qu’islamistes, aussi bien au pouvoir que hors du pouvoir formellement. Les premiers veulent mieux s’en saisir, car ils le sentent leur échapper; les seconds cherchent à le conquérir ou reconquérir, quitte à s’allier aux premiers qui ne sont qu’en apparence leurs concurrents. On cherche à aggraver le chaos déjà entretenu par certains en catimini.

Au nom du sauvetage du pays, on n’a pour ambition que de sauver des intérêts égoïstes, tous libellés pur affairisme, qu’il soit mercantilisme outrancier ou religiosité intégriste ne trompant plus personne sur son alignement sur le capitalisme sauvage qui l’a placée au pouvoir afin de mieux s’en servir à le servir tout en servant ses propres intérêts aux dépens d’un peuple transformé en vache à lait.

Ce faisant, on fait mine d’oublier que le chaos est l’abysse, et que le peuple y est déjà bel et bien depuis longtemps. Qui agit donc à ne point l’en sortir ? Qui veut l’y maintenir encore plus longtemps, l’utilisant comme marchepied pour abuser des délices du pouvoir qu’il exerce déjà directement soit indirectement ?

Les supposés protestataires des gilets rouges ne parlent nullement au nom du peuple; ils ne sont que le prolongement hétéroclite d’appétits de ce surplus de pouvoir tant politique qu’économique et surtout religieux, l’islam n’ayant jamais été mieux asservi qu’aujourd’hui au service des intérêts mercantiles dominants, dont le seigneur est non pas Allah, mais Mammon, dieu de l’argent !

Ce qu’est le mouvement des gilets jaunes

Les gilets rouges n’incarnent en rien l’esprit des gilets jaunes qu’on se plaît à singer, croyant à tort le reproduire en une Tunisie aux réalités bien différentes. Le mouvement français, s’il n’est techniquement pas spontané, l’est quasiment, s’alimentant de la grogne généralisée en France depuis un temps, aggravée par l’arrivée à la présidence du plus fidèle serviteur du pouvoir de plus en plus exorbitant qu’est celui des banques.

Ce qui n’est pas le cas en Tunisie où la contestation est conçue dans les laboratoires des partis politiques et les familles des riches pontes de la corruption et du marché parallèle sont bien plus prédatrices que les banques.

Or, c’est la dictature des banques, nouvelle dictature asservissant les peuples, que dénoncent en premier les gilets jaunes. En cela, ils ne font que reproduire, dans un pays dit développé et démocratique, le même schéma déjà entrevu dans une dictature comme la Tunisie. Or, en Tunisie, les gilets rouges servent en réalité les affairistes et les seigneurs de l’argent, souvent mal gagné.

Certes, les gilets jaunes contestent qu’on les écarte des plus-values des richesses qu’on accumule dans le pays et qu’on réserve à des riches de plus en plus minoritaires; ils ne contestent nullement ni ces richesses ni les mécanismes pour les avoir; ils veulent juste en profiter. Or, il ne faut pas perdre de vue le degré d’aisance et de misère de part et d’autre, quoique relatives toutes deux. D’où, en France, l’amalgame dans les rangs des gilets de toutes les tendances idéologiques, juste cimentées par un ras-le-bol généralisé du matérialisme excessif ayant gagné le pays, le paupérisant ou presque. Toutefois, en rien il ne s’agit en France de la contestation du modèle capitaliste en vigueur. On veut tout juste qu’il profite un peu plus à tout.

Ce qui caractérise le mouvement français, en quelque sorte, c’est la réhabilitation du modèle de l’État Providence que rejette le néolibéralisme, mais au nom même des préceptes qui le font rejeter par le système économique dominant. Aussi, le mouvement des gilets jaunes tient-il davantage de la contre-révolution que de la révolution dans la mesure où il vise l’idéologie progressiste. C’est en cela uniquement qu’il rejoint ce qui se passe ou se passera en Tunisie.

Ce que seraient les gilets rouges

Si jamais le mouvement des gilets rouges doit prendre en Tunisie, réveiller le démon contestataire sommeillant en chaque Tunisien, il sera assurément fatal à ses initiateurs, car il se transformera immanquablement en un tocsin d’alarme incarné par tout le peuple enfin guidé par les justes de voix et de voie qu’il en en son sein et qui restent encore silencieux, non pas inactifs, mais en observateurs attentifs.

Il en ira, en quelque sorte, comme dans le roman d’Ernest Hemingway, inspiré de sa geste journalistique durant la guerre civile espagnole. Il sonnera le glas des intérêts de ses initiateurs. Rappelons ici que le titre du chef d’œuvre journalistique précité réfère au poème anglais de John Donne ‘‘Aucun homme n’est une île’’ (‘‘No man is an island, entire of itself’’) où il est dit : «Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi.»

En effet, si les gilets rouges devaient réussir à sonner le glas de la contestation en Tunisie à la veille du huitième anniversaire de sa supposée révolution, cela ne saurait être que celui des intérêts affairistes, religieux notamment, car doublement affairistes, brassant les fortunes et les faussetés sur le vrai islam.

Car si le pays doit aller encore plus à la dérive, les quelques justes qu’il compte encore ne sauraient rester sur leur Aventin et se devront de descendre dans l’arène assumer leur destinée ou aider à sauver celle d’un pays qui a tout en lui pour être un modèle, une exception. Or, celle-ci est encore en puissance, et il sera alors temps qu’elle devienne réalité, une épiphanie tunisienne, une ode à un peuple qui mérite le meilleur.

Il est bien temps de rompre définitivement avec le mode de pensée obsolète, qu’il soit occidental ou islamiste; et il sera temps, avec un mouvement machiavélique se retournant contre ses initiateurs, de renouer avec le sens du destin de la Tunisie, sa sagesse ancestrale pleine d’humilité, spirituelle, mais en rien religieuse, surtout de cette religiosité honnie ne cessant de faire des ravages dans le pays.

Vers un mouvement de sans-culottes

En cette veille de célébration d’un néant révolutionnaire tunisien, il est certes nécessaire et utile de faire sonner le glas dans le pays. Cependant, il ne sert à rien de vouloir continuer à jouer la comédie actuelle à laquelle on s’adonne de part et d’autre. Le peuple est assez instruit des turpitudes de ses supposés responsables, irresponsables en tout.

Aussi, si le glas doit être sonné, ce ne sera pas avec un accoutrement singeant les nantis de la France; car le peuple appauvri n’a même plus de quoi s’habiller. Si l’on doit s’inspirer de cet ancien colonisateur dont les valeurs continuent à hanter l’inconscient, pour y être célébrées ou dénoncées, ce serait plutôt un mouvement semblable à celui des sans-culottes qui ont mieux incarné la Révolution française bien vite récupérée par les riches et les bourgeois.

S’il est des similitudes entre la Révolution française et le coup du peuple tunisien, c’est bien dans l’engouement populaire trahi par les élites. En France, la trahison est venue des nobles déclassés, alliés aux bourgeois, contre le clergé et le tiers-état. La révolution de 1789 a été une victoire bourgeoise contre le pouvoir tout-puissant de l’église. En Tunisie, la supposée révolution de 2011 est celle d’une église illégitime en islam et dans le pays, alliée aux bourgeois, faisant de l’islam le meilleur clone du capitalisme sauvage.

Il suffit de voir la prolifération des commerces dans le pays et se d’enquérir sur l’identité des détenteurs des plus grosses fortunes en Tunisie. Certes, il y a encore les anciens profiteurs, supposés laïques, mais ils se sont renforcés par les affairistes religieux qui ont un atout maître dans leur bourse bien pourvue, jamais rassasiée : le Coran servant à augmenter leurs profits sur terre. Au vrai, ils ne font que semblant de se référer à la religion afin de mieux abuser la majorité musulmane qui n’a jamais lu correctement, ni même simplement lu et médité, son livre sacré. Aussi, ont-ils bien aise à ne faire qu’appliquer une lecture sourcilleuse de la Bible selon sa déclinaison protestante. Et l’on sait ce que doit à l’esprit du protestantisme la naissance du capitalisme; Max weber l’a bien démontré !

Un jour, tôt ou tard, le glas sonnera pour la Tunisie de papa et de papy, car forcément le pays doit être rendu à sa jeunesse toujours martyrisée huit ans après ce qu’on a prétendu faussement être sa révolution. Heureux alors qui aura veillé à se mettre dans le sens de l’histoire, songeant d’ores et déjà à rendre à cette jeunesse ce qu’elle réclame : ses droits et ses libertés. Faut-il, pour bien comprendre ses exigences, qu’il partage déjà son âge afin d’avoir son esprit. Ainsi sera servie la patrie !

* Ancien diplomate et écrivain.

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