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Demain, la fin du terrorisme?

Farhat Horchani, prenant ses désirs pour des réalités, a cru pouvoir affirmer un peu prématurément d’une victoire prochaine sur le terrorisme.

Par Yassine Essid

Des dizaines de gouvernements, autant en Occident que dans le reste du monde, qui sont confrontés au problème majeur de sécurité des Etats au 21e siècle, auraient bien aimé souscrire à l’optimisme calme et mesuré du ministre de la Défense nationale qui a annoncé l’éradication prochaine du «fléau du terrorisme en Tunisie».

Ainsi, selon Farhat Horchani, qui apparemment ne voit que le bon côté des choses, «quelques étapes» seulement nous séparent de la fin des attaques suicides de kamikazes, bombes, véhicules piégés ou fusillades avec un ou plusieurs terroristes infiltrés ou appartenant à des réseaux locaux. Ces épreuves traversées, ces horreurs cauchemardesques d’un génie malfaisant, on pourra bientôt parler d’elles au passé.

Célébration prématurée d’un succès incertain

A la perspective d’une victoire future, on se dit tant mieux ça devrait aller vite alors ! Oui, excepté que le ministre se trompe de paradigme. Nous ne sommes plus dans une stratégie de reconquête d’un territoire, ni dans une guerre censée durer un certain temps. Car les jihadistes ne sont pas enrôlés dans une armée régulière, engagée dans un conflit armé circonscrit dans l’espace, limité dans le temps, et tenue par des objectifs stratégiques clairs.

Le monde d’Etats belligérants, usant d’un code de conduite qui respecte l’honneur et la vie des personnes, s’est définitivement effondré. Les engagements militaires désormais routiniers du Mont Chambi en sont l’accablante illustration. Ils se poursuivent inlassablement, sans résultats spectaculaires, à l’aide de bombardiers, ou par des unités héliportées de l’armée, sans parler des larges campagnes de ratissage qui, vu leurs occurrences répétées, sont certainement menées avec un peigne aux dents édentées.

Tout cela signifie qu’il n’existe pas de victoire certaine ni à court terme contre l’islamisme radical. Comment oser dans ce cas célébrer prématurément et avec autant de certitude un succès prochain? Or rien ne contribue plus à la victoire que la discrétion, car quand bien même les lois de la guerre indiquent une victoire certaine, il est approprié de continuer à se battre, sans rien révéler autour de soi.

Une illusoire supériorité

D’après Sénèque, philosophe stoïcien et conseiller des puissants, c’est le sentiment de méfiance plutôt qu’un triomphalisme débordant qui doit inspirer le succès remporté à l’issue d’une bataille. Les aventures militaires visant la victoire pour elle-même, indépendamment de tout dessein stratégique d’ensemble, risquent d’imprimer dans l’esprit du vainqueur une illusoire supériorité.

Aussi, avant que la lutte contre le terrorisme islamiste n’aboutisse à son éradication totale et définitive, nous aurons à subir d’autres attaques avec des groupes à l’intérieur ou infiltrés de l’extérieur qui continueront à vouloir déstabiliser le pays.

C’est que nous ne sommes pas confrontés à de grandes unités combattantes et encadrées, car dans une guerre classique, si les victimes sont anonymes, l’ennemi se déclare. La terreur, qui est une infraction dont l’auteur est nécessairement un ou des individus et non un État, demeure embusquée, et pas seulement dans les bois, ni dans les interstices urbains de la ville, devenue une cible stratégique de l’action radicale par la concentration des richesses, la densité des populations et la présence des infrastructures et des acteurs publics.

Elle loge surtout dans les esprits de tous ceux qui n’arrêtent pas de la nourrir tout en prétendant la condamner. Croyant prôner les valeurs de la foi musulmane, ils multiplient à tort et à travers les références à l’islam, l’instrumentalisant pour justifier les pires violations des libertés individuelles, comme on l’avait tristement constaté pendant le mois de ramadan.

L’environnement où prospère le terrorisme islamiste

Dans ce cas il vaudrait mieux commencer d’abord par lutter contre les conditions de développement d’une armée conquérante dissimulée sous le masque d’un religieux de plus en plus présent dans le monde politique, dans le discours des élites et des politiciens.

De même, et alors qu’ils devraient être confinés dans la sphère privée, les pratiques religieuses et leurs relais cultuels envahissent de plus en plus l’espace public, devenu un lieu d’exclusion plutôt que d’intégration.

Par l’ampleur des désordres produits, il paralyse le fonctionnement normal de la ville, publicise les motivations des zélateurs de tous bords qui font ainsi connaître à l’ensemble de la population, de plus en plus réceptive, leurs objectifs d’un islam mythique.

Elargissons la focale d’un cran et intéressons-nous à l’environnement dans lequel évolue et prospère le terrorisme islamiste.

Les transformations quotidiennes de l’environnement technologique, l’internationalisation des mouvements de capitaux, des échanges culturels, les mobilités humaines, ainsi que la mondialisation des réseaux sociaux, l’ont emporté sur le champ de forces géopolitiques.

Par ailleurs, les conflits, aussi meurtriers soient-ils, entre groupes religieux et ceux qui se réclament d’une autre identité idéologique, sont d’une autre nature que les guerres entre des États qui prétendent à l’hégémonie en incarnant une valeur suprême.

Les contentieux naissent ici d’un ensemble de facteurs internes qui sapent les bases économiques et sociales de la puissance de l’État et ne disparaîtront pas de sitôt. Telles ces sociétés où rien ne fonctionne, l’inefficacité du travail, la corruption et la débrouillardise des affairistes, la cleptomanie des élites politiques, la croyance qu’un État pourrait prospérer à partir d’une société qui ne fonctionne pas, les changements des valeurs sociales, l’aggravation de la pauvreté, la floraison d’une culture attrape-tout, l’exposition permanente à des habitudes discursives dont a du mal à s’en défaire, de même que la suspension du jugement critique. Autant de facteurs qui rendent les masses plus vulnérables aux discours sectaires, intolérants et intégristes.

On ne voit donc pas, dans ces conditions, comment seraient produites les richesses, comment serait assurée la croissance économique pourvoyeuse d’emplois, ni ce qui rendrait demain l’armée nationale, de plus en plus appelée à agir hors de son périmètre opérationnel, plus motivée et plus combative.

Un ennemi qui se dérobe à notre vue

Nous assistons ainsi à l’enchevêtrement de plusieurs phénomènes dont la lecture se brouille au rythme de nos efforts d’élucidation.

L’affrontement avec un ennemi qui se dérobe à notre vue, qui n’a ni uniforme ni bureau et qui parle de juste cause, de guerre sainte et d’instauration d’un Etat islamique, si possible à l’échelle de la planète, éclipse toute stratégie à long terme. Nous voilà du coup amenés à reconnaître que la guerre ne doit pas être analysée, comme le donnerait à croire la tradition clausewitzienne, dans le cadre de la politique extérieure, mais qu’elle est étroitement corrélative de l’ensemble des relations sociales.

Pour le ministre de la Défense, la lutte contre le terrorisme procéderait apparemment de la même rationalité que la guerre conventionnelle, comme un phénomène historiquement situé, avec un début et une fin, celui des conflits interétatiques violents. Or, il n’y a pas que la violence takfiriste qui voit une sanction où nous voyons un crime. Il se développe aujourd’hui, parfois au nom de la liberté et des concessions répétées arrachées à l’Etat, une violence d’un autre ordre, comme le fait de s’emparer d’une ressource stratégique, ou d’arrêter une ligne de production. Des actions qualifiées prudemment par l’euphémisme de «dérive de l’action revendicative», mais qui sont en fait conduites en totale violation de la loi en vigueur, remet en cause la légitimité et l’autorité de l’Etat et ses pouvoirs régaliens, au nom d’un droit qu’on estime supérieur et qui ne manquera pas de susciter dans l’avenir des imitateurs.

Ces actions violentes, visent aussi à une perte, qui ne se mesure pas en vies humaines, mais en richesses dilapidées, en concessions accordées sous la pression, en actes abusifs, en perte d’organisation, de temps et d’information en cas d’attaques contre des infrastructures, des institutions, ou des archives administratives, comme c’est de plus en plus le cas. Elle se mesure aussi en absence d’environnement favorable pour l’investissement étranger, découragé par les risques, ainsi qu’en perte de prestige et de renommée pour le pays.

La cible d’un tel terrorisme est encore l’Etat, supposé maîtriser la violence sur son territoire et qui voit, de ce fait, sa légitimité posée et son statut remis en cause. Se présente alors une alternative. Ou bien faire cesser les pertes économiquement insupportables en cédant aux récriminations incessantes des contestataires, ou bien s’engager dans une montée aux extrêmes qui risque de légitimer a posteriori… le terrorisme.

 

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