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Le poème du dimanche: ‘‘Aveugle’’ de Georges Séféris

Cette semaine, la Grèce célèbre le bicentenaire de sa révolution et la création de la Grèce moderne. La Grèce a toujours été, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, et le demeure aujourd’hui, la patrie des poètes par excellence. C’est la patrie d’Homère et Anacréon, d’Odysséas Elytis, de Yannis Ritsos, de Constantin Cavafy, d’Andréas Embirikos et bien évidemment de Georges Séféris dont nous avons choisi un poème pour commémorer cet anniversaire.

D’ailleurs, le grand poète britannique Lord Byron, a financé et pris par militairement à cette révolution et c’est sur le champ de bataille à Missolonghi qu’il décéda.

Le décès de Byron donnera lieu à ce qu’on appelle les «philhellènes» qui comptèrent parmi eux et non des moindres la romancière et philosophe Mme de Staël, le peintre Eugène Delacroix, le compositeur Hector Berlioz, les écrivains Chateaubriand et Victor Hugo. Les philhellènes sont d’éminentes personnalités qui se sont engagés pour l’indépendance de la Grèce de l’Empire Ottoman.

Georges Séféris, de son vrai nom Yórgos Seferiadis, est né en 1900, à Smyrne (Izmir en turc), ville perdue qui l’accompagne de façon mélancolique tout au cours de sa vie. Diplomate de carrière, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1963, il est décédé à Athènes le 20 septembre 1971. Ses funérailles sont accompagnées d’une grande manifestation contre la dictature des colonels en Grèce.

Ami de T. S. Eliot, de Henry Miller et de Lawrence Durrel, Séféris se consacre aussi à l’art subtil de la traduction. Ses poèmes liés à la fameuse «génération de 1930» révolutionnent la poésie néohellénique avec la simplicité et la clarté de leur langue. Son présent poème a été traduit du grec au français par Michel Volkovitch.

Le sommeil est lourd aux matins de décembre
noir comme les eaux de l’Achéron, sans rêves,
sans mémoire, sans la moindre feuille de laurier.

La veille entaille l’oubli comme la peau qu’on fouette
et l’âme fourvoyée sortant des eaux brandit
des débris de peintures des enfers, danseuse
aux vaines castagnettes, qui titube
talons meurtris par le lourd piétinement
dans l’assemblée engloutie là-bas.

Le sommeil est lourd aux matins de décembre.
Chaque année en décembre c’est pire.

Parga d’abord et puis Syracuse –
ossements des ancêtres déterrés, carrières
pleines de gens épuisés, infirmes, sans souffle
sang acheté sang vendu
sang dispersé comme les enfants d’Œdipe
les enfants d’Œdipe qui sont morts.

Rues vides, maisons aux visages grêlés
iconoclastes iconolâtres s’entre-tuant toute la nuit.

Volets barricadés. Dans la chambre
le peu de lumière se cachait dans les coins
comme la colombe aveugle.

Et lui
marchant à tâtons
dans la prairie profonde
voyait l’ombre
derrière la lumière.

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