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Douze questions pour l’ultime débat pour les présidentielles en Tunisie

Les deux finalistes pour le second tour des présidentielles en Tunisie, prévu pour après-demain, dimanche 13 octobre 2019, sont enfin «parlables», «accessibles» et «présentables» au grand public, ensemble. Les médias et l’opinion publique les attendent de pied ferme, avec plein de questions, d’inquiétudes… et réponses étayées.

Par Moktar Lamari *

Et pour cause, le temps presse et un grand nombre d’électeurs inscrits sont encore indécis ou abstentionnistes en puissance. Le débat se termine, ce soir, vendredi, sur la chaîne publique Wataniya, à quelques minutes du début du silence électoral, observé durant les 24 heures avant le vote.

Les deux candidats vont avoir 120 min pour exposer leur vision, étayer leur programme et convaincre de leur valeur ajoutée à une Tunisie appauvrie par la transition démocratique. C’est court, c’est étriqué avec le contexte très paradoxal qu’on connaît: l’un sort des geôles de la célèbre prison Mornaguia, pour des accusations de fraude fiscale et de blanchiment d’argent; l’autre sort du «bois» de ses réserves, voire même d’une omerta plutôt malvenue.

Les deux loups sortent du bois

Dans tous les cas, l’un comme l’autre ont des égos gonflés à bloc, au point de voir le candidat Kaïs Saïed refuser les financements publics pour l’aider à mieux démontrer la pertinence et calibrer la faisabilité de ses promesses lors du premier débat pour les présidentielles. De son côté, le candidat Nabil Karoui bombe le torse pour faire appel à des lobbyistes internationaux pour s’introduire auprès des plus grands de ce monde (Trump, Poutine, etc.), et en jouant la mère Teresa pour mobiliser le vote par une philanthropie à tout va!

Bref, on a hâte de les voir en chair et os! Les électeurs veulent découvrir leur vision et programmes pour les cinq ans, pour une Tunisie exsangue et mise à genoux par les 8 ans d’essai-erreur et d’improvisations mises de l’avant par des élites politiques profanes en économique, et très novices en gouvernance stratégique.

Les électeurs encore indécis veulent avoir des réponses à leurs questions pour se décider et pour aller voter. Ces indécis veulent écouter la «vérité sortir de la bouche du cheval», pour se faire une idée, et ils ne veulent rien savoir si la question couvre ou pas les prérogatives constitutionnelles précisant le mandat du président tunisien. Pour eux, un chef d’État doit incarner une direction mobilisatrice et capable de répondre aux soucis et inquiétudes des électeurs.

Douze enjeux économiques et questions liées méritent d’être traités par cet ultime débat pour les présidentielles. Pour chacun de ces enjeux, les candidats en lice doivent convaincre et exposer une vision réaliste et étayée, chiffres à l’appui.

1- Le chômage constitue le principal souci des citoyens et citoyennes. L’enjeu menace à la paix sociale, et la sécurité publique. Avec plus de 630.000 chômeurs officiellement recensés, et plus d’un autre million de chômeurs déguisés, payés pour ne rien faire, la Tunisie ne peut pas contrer durablement le terrorisme, la délinquance, l’émigration clandestine, le marché informel et les tensions opposant régions déshéritées et régions nanties. Comment gérer cet enjeu et relancer l’économie créatrice d’emplois.

2- Le pouvoir d’achat préoccupe forcément les communautés et les familles tunisiennes. L’érosion du pouvoir d’achat met en péril le bien-être individuel et collectif. Depuis 2011, le Tunisien moyen a perdu presque 40 % de son pouvoir d’achat, et ce par le jeu combiné de l’inflation et de la dévalorisation des taux de change du dinar. Les candidats se doivent de démontrer leur compassion et dire comment ils comptent agir concrètement pour restaurer le pouvoir d’achat des citoyens et le bien-être collectif durant leur mandat, évitant la rhétorique et le verbiage.

3- L’endettement du pays constitue un crucial enjeu stratégique qui fait craindre le pire : la faillite de l’économie et sa mise sous tutelle par les instances internationales : FMI, UE, Coopération bilatérale. Le service de la dette (remboursement du principal et intérêt) gruge presque le quart du budget annuel de l’Etat, et donc les taxes payées par les contribuables. L’État doit s’endetter pour payer sa dette, l’État tunisien est à la merci des bailleurs de fonds, et sous le contrôle des experts du FMI, attendus la semaine à Tunis pour un énième round de discussion avec le gouvernement. Les candidats doivent indiquer leur intention face à l’hégémonie grandissante de la pression internationale : agences de crédits, FMI, organisations internationales, lobbyistes de tout acabit.

4- L’administration publique est de plus en plus paralysée par ses lenteurs, son inefficacité, ses sureffectifs (800.000 fonctionnaires, dont les 2/3 sont très peu productifs, voire improductifs). Et cela ne fait que reculer l’attractivité de la Tunisie pour les investisseurs internationaux et dégrader la qualité des services publics. L’administration publique s’approprie presque 50% du budget de l’État. Alors que les budgets publics destinés au développement et projets structurants ne dépassent pas le 10% du budget gouvernemental. Ces proportions doivent s’inverser pour relever les défis. La modernisation de la fonction publique passe par le licenciement de plus 200.000 fonctionnaires. Les réformes administratives promises se font attendre, et la procrastination dure depuis au moins 8 ans.

5- La dévalorisation du travail et le développement de la culture d’assisté dans la société ne peuvent continuer à sévir de la sorte, pour saper les fondements de l’effort, péricliter la productivité et démolir la créativité. La situation est davantage préoccupante, voire démoralisante, quand la Tunisie se compare à des économies et sociétés comparables, y compris celles qui sont moins éduquées et moins libres dans le choix de leurs leaders politiques. Comment rétablir la valeur du travail et le sens de l’effort?

6- Des services publics en décrépitude : l’éducation, la santé et les services sociaux sont en perte de vitesse et les citoyens insatisfaits de ces services essentiels à la création du capital humain requis par la croissance, l’investissement et le bien-être collectif. Le système éducatif tunisien produit aujourd’hui de plus en plus de chômeurs et le système de santé de plus en plus de personnes fragiles, ou souffrantes et incapables de travailler et de créer de la richesse.

7- La corruption et la collusion atteignent le sommet de l’État. La Tunisie subit la loi de la corruption, dans quasiment tous les services publics. Presque 40% de la richesse nationale est détournée par les réseaux de corruption et par les marchés informels liés qui opèrent au grand jour : par le commerce des produits de contrebande, le change de devises, l’appropriation illicite des actifs publics, la privatisation de services publics, la surfacturation, etc. Le blanchiment de l’argent sale et l’évasion fiscale sont désormais monnaie courante, et les candidats doivent se prononcer à ce sujet.

8- Une diplomatie surannée et à la solde de groupes d’intérêts, nationaux et internationaux. Contrairement à des pays comparables, la Tunisie a développé une diplomatie a-économique et tournée vers la quête et la «mendicité», plutôt que vers la valorisation des avantages comparatifs, et la conquête des marchés et des zones d’influence.

9- L’hégémonie du FMI est de plus en plus palpable dans les choix publics et la prise de décision. La situation est telle que les diktats du FMI dessinent le domaine du faisable versus ce qui ne l’est pas. Les partis politiques doivent se prononcer à ce sujet et dire s’ils sont prêts à limiter l’influence du FMI et comment accéder aux prêts internationaux, tout en gardant leur autonomie et liberté d’agir dans la gouvernance des services publics. Les défis de l’efficacité de la politique monétaire sont au cœur de cet enjeu et la Tunisie doit moderniser son système bancaire, lui procurant plus de flexibilité et de performance jugée sur preuves et résultats sur l’investissement et l’appui à l’économie. La Banque centrale est de plus en plus aux ordres des diktats du FMI. Que pensent ces candidats du Fmi et de empruntes des emprunts du FMI.

10- Le développement inégal entre les régions, entre les communautés et entre les générations continue d’handicaper le pays et de développer des frustrations divisives et génératrices de tensions et blocages à la valorisation des ressources naturelles dans les régions éloignées (phosphates, pétroles, eaux, etc.). C’est un enjeu de paix sociale, et les candidats doivent dévoiler leur vision à ce sujet.

11- Les dépenses ostentatoires présidentielles supportées par les citoyens et bénéficiant aux proches et réseaux de la présidence coûtent cher pour les contribuables. Des dépenses de prestige contrastent avec la perte du pouvoir d’achat des citoyens et de la Tunisie profonde. À se demander si l’un ou l’autre des candidats aux présidentielles est capable de proposer des coupures de 40% ou 50% de ces dépenses improductives et n’ayant aucun impact productif dans une Tunisie où la dette et le chômage menacent la paix sociale.

12- Gouverner à l’aune des résultats est un nouveau défi présidentiel. Les citoyens et citoyennes ne peuvent pas attendre cinq ans additionnels en se croisant les bras face à une éventuelle mal-gouvernance, et en se berçant par les Inhalas à répétition des partis au pouvoir. Les candidats aux présidentielles doivent dire aux électeurs, les yeux dans les yeux, est-ce qu’ils sont capables de dissoudre le parlement et appeler à des nouvelles élections si d’ici un an, le pouvoir d’achat continue de péricliter, si la dette continue de gruger le quart du budget du gouvernement, si les taux d’intérêt (pour consommateur et producteur) frôlent les 11%, et si le chômage n’obtempère pas.

Tous ces enjeux sont cruciaux pour le débat présidentiel de ce soir. Espérons que les journalistes et électeurs en tiennent compte dans leurs approches et questionnements avec ces candidats prétendants au statut de président de la République tunisienne.

* Universitaire analyste.

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