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10e anniversaire de la révolution : Rached Ghannouchi, du jasmin au chardon.

La Tunisie n’a actuellement pas besoin d’un nouveau gouvernement, d’un dialogue national, ou de l’amélioration des conditions de détention dans les prisons. Il a dans l’urgence besoin de voir imposer les véritables mesures efficaces, qui sauveront des milliers de vies humaines. Et si M. Ghannouchi est incapable d’y contribuer, le mieux est qu’il cède la place à plus capable que lui.

Par Dr Mounir Hanablia *

Rached Ghannouchi, le président en exercice de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), a déclaré qu’il n’y avait que deux possibilités pour le pays : le dialogue entre toutes les parties que d’aucuns ont qualifié de national avec à la clé le compromis, ou la guerre civile.

Le précédent dialogue national avait certes conduit au désengagement du gouvernement du parti Ennahdha, exonéré de toute responsabilité, et non pas du pouvoir, avec l’intérim assumé par le chef de gouvernement Mehdi Jomâa , suivi des élections législatives remportées par Nidaa Tounès, et l’accession de Béji Caïd Essebsi à la magistrature suprême du pays. Il avait également valu au Quartet du dialogue national le prix Nobel de la Paix, et ce n’est pas peu dire.

Par cette consécration la communauté internationale lui reconnaissait le mérite d’avoir épargné à son pays une transition politique hasardeuse, ou plutôt un devenir comparable à celui des autres pays du printemps arabe. Le Comité Nobel de la Paix était apparu ainsi dans la continuation d’une vision «romantique» d’une situation politique initiée par la propagation d’un mythe, celui de l’immolation par le feu d’un marchand ambulant, diplômé au chômage protestant contre une injustice extrême le privant de son gagne-pain, qui avait abouti à un soulèvement populaire entraînant la chute et la fuite d’un dictateur hideux.

Le contrat d’impunité

En réalité, si le parti Ennahdha a accepté le compromis qui s’offrait, il n’avait pas trop le choix; sa gestion avait été calamiteuse, son impopularité n’avait fait que croître, et sa chute paraissait imminente, à l’instar de celle des Frères Musulmans d’Egypte qui venait de se produire par le fer et par le feu avec l’assentiment américain. Les assurances nécessaires le garantissant contre toute poursuite judiciaire, particulièrement dans les affaires de l’attaque de l’ambassade américaine, de l’envoi de jihadistes en Syrie, et des assassinats politiques, avaient été dans ce contexte, un «quid pro quo» dans le sens anglo-saxon du terme, dont un dirigeant roué comme Ghannouchi avait saisi toute l’opportunité.

Et inversement, le Nidaa, puisque c’est de lui qu’il s’agit, avait besoin du parti Ennahdha pour mettre la bride à un processus qui à l’instigation de Moncef Marzouki et de ses partisans menaçait de se transformer en entreprise d’épuration judiciaire des cadres de l’ancien régime. Le but du Nidaa était d’instaurer ce qu’il appellerait la «Réconciliation nationale» épargnant aux hommes d’affaires et aux fonctionnaires indélicats de l’époque Ben Ali les rigueurs de la Loi. Le parachutage à contretemps du parti Ennahdha après le 14 Janvier 2011 pour prendre le contrôle de la rue et des mosquées a contribué à réaliser cet objectif, mais au prix d’une autre concession de taille, celle de l’institutionnalisation progressive d’un islam pragmatique, formel, et purement réactionnaire, conférant à la société tunisienne, déjà convertie au consumérisme, un caractère anarchique, inculte, brutal, rétrograde, et même hypocrite.

Le Nidaa ayant été dispersé aux quatre vents après avoir institutionnalisé ses objectifs, c’est le parti Qalb Tounès de Nabil Karoui, un vieux complice depuis l’affaire ‘‘Persépolis’’, qui allait reprendre le flambeau du fameux contrat d’impunité en faisant de Rached Ghannouchi le patron de l’ARP. Que M. Karoui se retrouve aujourd’hui en prison signifie que le contrat soit désormais caduc, et que ce que l’on puisse reprocher au parti Ennahdha durant sa gestion des affaires du pays entre 2011 et 2014 risque désormais de refaire surface comme une carte d’importance dans le jeu du président Kais Saied et de ceux qui le soutiennent, et bien sûr dans celui de Abir Moussi si jamais elle accède au pouvoir.

Les fantômes du passé

Ce qui pose problème en effet pour le parti Ennahdha c’est que le quitus de gestion qui lui a été délivré lors de son passage à la tête du pays ne possède aucun caractère légal ou institutionnel, il a simplement été garanti par des organisations nationales, le fameux Quartet, et respecté par l‘ancien chef de l’Etat, sans aucune obligation de le faire pour ses successeurs. Ce parti se retrouve ainsi avec la nécessité de toujours disposer de garanties concrètes lui assurant une influence sur la justice, le contrôle de l’ARP, une Instance supérieure indépendante des élections (Isie) complaisante sur la détermination des ressources électorales, une ribambelle d’associations et de médias à sa solde travaillant l’électorat au corps, et dont l’origine du financement demeure indéterminée ainsi que l’avait précisé l’ancien ministre Mohamed Abbou ou le président de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica). Il n’a donc eu de cesse de réclamer un gouvernement d’unité nationale afin avant tout de se prémunir contre tout retour des fantômes du passé. Et à défaut, c’est d’un nouveau compromis issu d’un dialogue national, qu’il a désormais besoin.

Le thème la guerre civile qui réapparaît en cette occasion dans le discours du vieux chef islamiste n’est pas nouveau; Noureddine Bhiri nous avait en effet déjà annoncé les 50.000 kamikazes n’attendant que ses ordres pour passer à l’action. Cette fois pourtant, cette menace, prophétie, ou prévision ? a quelque chose de pathétique, et d’anachronique. Au plus fort de son influence, au moment des élections de la Constituante, et alors que l’Etat tunisien s’était dématérialisé à l’instigation du Premier ministre intérimaire d’alors, pour d’obscures raisons, conformément déjà au scénario égyptien, son parti ne s’était pas assuré plus de 25% d’un électorat total dont près de la moitié s’était abstenue de participer. Actuellement et avec l’usure du pouvoir, il n’en fait pas plus de 10%, et ses partisans sont de plus en plus attirés par les fanfaronnades de Seifeddine Makhlouf, le nouveau ténor de l’islamo populisme.

Ce n’est pas avec 13% de l’électorat que M. Ghannouchi va mener la guerre civile; il faudrait pour cela qu’il puisse disposer d’un sanctuaire territorial, que le sud du pays, contigu à l’émirat frère musulman de Tripoli de Fayez Sarraj soutenu par le corps expéditionnaire turc, ne lui assurerait pas. Le sud tout comme le nord d’ailleurs avait bien constaté que le gouvernement d’Ennahdha n’avait résolu aucun de ses problèmes. Et l’affaire de la vanne du pétrole a démontré que la contestation de l’Etat s’organisait autour de thèmes laïcs dans le cadre d’organisations autonomes, même si elles bénéficient d’aides agissantes, à commencer celle de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Et il serait illusoire de croire que les populations du sud fussent désireuses de subir la poigne des milices venues de Tripoli, de Syrie, de Tchétchénie, ou d’Azerbaïdjan.

Quant aux fameuses caches d’armes et aux centres d’entraînement, on ne voit pas où ils auraient pu se situer sans que la police ou l’armée n’eussent pu les débusquer et les neutraliser durant toutes ces années, ou à défaut, sans que la population ne les eusse régulièrement découverts.

Ghannouchi brandit la menace de la guerre civile

Il est donc concevable que l’éventualité apocalyptique de la guerre civile brandie par M. Ghannouchi ne soit qu’un épouvantail qui ne fasse plus peur. S’il l’avait pu, il aurait conquis la totalité du pays les armes à la main en 2011, au besoin avec l’aide de M. Erdogan et de l’Émir du Qatar. Mais il se peut également que dans son discours la guerre civile ne soit qu’un paradigme du terrorisme. Des milliers de jeunes desperados tunisiens sont allés combattre dans les rangs de Daech en Syrie, c’est indéniable, et les autorités refusent pour le moment de dire ce qu’ils sont devenus, parce que cela soulèverait la question de la responsabilité de ceux qui les y ont envoyés. Il y a effectivement ici un problème du terrorisme qui n’a pas été résolu pour les raisons précitées. En dépit d’attentats sanglants et sporadiques, prétendre qu’il risque d’abattre l’État ou de changer la société paraît n’avoir rien qui puisse le justifier. Le consumérisme est suffisamment ancré dans la population avec ses normes totalisantes, imposant un nivellement général des mœurs, qui permet de moins en moins de distinguer les catégories sociales ou politiques les unes des autres. Et les réseaux sociaux créent de nouvelles habitudes de pensée et de consommation dont rien ne dit que les antiques valeurs issues de la religion et qui sont devenues celles d’un monde rural en voie de disparition, pourront lui résister; le jihadisme semble en constituer actuellement un épi phénomène significatif mais forcément de plus e plus exceptionnel.

Ce que M. Ghannouchi a prétendu nous dire est donc assez contestable sur le fond, même si les faits accomplis des islamistes sont toujours aussi patents, avec la caution de la légalité.

Ainsi la Basilique de Carthage, transformée depuis des années en musée, vient d’être fermée en application d’une décision de justice en faveur d’un certain Comité de la préservation du patrimoine, qui s’était déjà distingué en bravant le risque de pandémie, et en maintenant un spectacle misogyne de mauvais goût, tentant de ridiculiser Abir Moussi, malgré l’interdiction de la municipalité de Carthage, et cela grâce au soutien de l’avocat et député chef du bloc Al-Karama, Seifeddine Makhlouf. Il est à prévoir qu’après quelques années de fermeture, cette basilique soit transformée un jour… en mosquée. Sur la forme, un président du parlement devrait d’une manière générale s’exprimer différemment, il gagnerait à se poser en rassembleur en se situant au-dessus de la mêlée, et ceci suppose évidemment une trajectoire politique préalable dont M. Ghannouchi est fort dépourvu. Spécifiquement, ses préoccupations devraient donc être tout autres, au moment où le système public de santé s’effondre, y compris dans les centres privés, face à la propagation du coronavirus et à l’afflux des cas graves que les structures existantes sont incapables d’accueillir.

Le pays n’a actuellement pas besoin d’un nouveau gouvernement, d’un dialogue national, ou de l’amélioration des conditions de détention dans les prisons. Il a dans l’urgence besoin de voir imposer les véritables mesures efficaces, qui sauveront des milliers de vies humaines. Et si M. Ghannouchi est incapable d’y contribuer, le mieux est qu’il cède la place à plus capable que lui.

* Cardiologue, Gammarth, La Marsa.

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