Avec ‘‘Le Quatrième Humain’’ *, Taoufik Jebali propose moins une pièce de théâtre à comprendre qu’une expérience à traverser. Dès les premières minutes, le spectateur est confronté à une scène qui ne cherche pas à raconter une histoire linéaire, mais à produire un effet de déplacement. Entre fragmentation du récit, instabilité des repères et saturation du langage, l’œuvre met en crise notre manière habituelle de percevoir et de relier ce que nous voyons. Vidéo. (Photos: Abdelkader Garchi).
Manel Albouchi
Très vite, une évidence s’impose : il n’y aura pas de récit au sens classique. La pièce ne construit pas une continuité, elle fragmente. Sur scène, quatre figures féminines portées par des présences fortes (Amina Bdiri, Selima Ayari, Arwa Rahali et Sourour Jebali). Avec leurs sacs à main comme héritage, elles évoluent dans un espace où les cadres en mouvement constant qui empêchent toute fixation du regard. Ce que l’on voit n’est pas un chaos, mais une succession de fragments : un réel qui ne se transforme pas en expérience. Des apparitions. Des disparitions. Un déjà-vu qui ne produit plus de reconnaissance, mais une forme de saturation
Des cadres qui ne contiennent plus
Peu à peu, un décalage s’installe. Le spectateur voit, mais ne parvient plus immédiatement à interpréter. La compréhension se suspend. C’est dans cet intervalle que se joue le cœur de la pièce : une dissociation entre perception et symbolisation. Ce déplacement est décisif. Il marque le moment où le sujet/spectateur cesse de maîtriser la scène et commence à être affecté par ce qui lui échappe encore. L’expérience devient moins cognitive que sensible, mais sans pour autant basculer dans l’émotion pure.
Les cadres présents sur scène bougent, se déplacement, ne remplissent pas leur fonction habituelle. Ils ne délimitent plus. Or, le cadre esthétique ou psychique est ce qui, d’ordinaire, permet de donner forme au réel. Ici, cette fonction vacille. Ce n’est pas l’absence de structure qui est montrée, mais l’impossibilité de s’y adosser durablement. Les repères symboliques existent encore, mais ils ne suffisent plus à stabiliser l’expérience.

Le corps morcelé, traversé, saturé
Dans cet espace instable, le corps ne constitue plus un point d’ancrage. Il apparaît morcelé, traversé, saturé. Il ne garantit plus une unité du sujet/acteur. L’acteur ne s’incarne plus pleinement sur scène ; il y circule. Et le corps ne représente plus une identité : il devient une surface d’inscription, exposée à des flux multiples : masques, objets, paroles, tensions. Le jeu de lumières, loin d’ancrer les figures, participe aussi à cette mise à distance du corps comme lieu stable d’identité.
Le langage, loin de clarifier, contribue à la saturation générale. On y retrouve plusieurs figures : un narrateur indésirable (Hedy Hlel), qui impose une parole qui sature plus qu’elle ne relie. Un médiateur (Mehdi El Kamel), qui tente de relier, mais sans autorité réelle. Un harceleur textuel, incarné par Taoufik Jebali lui-même, traversant la scène avec une lampe comme une irruption.
Le langage ne manque pas, il déborde : un excès de discours qui n’aboutit plus à une véritable symbolisation. C’est ici que se pose une question plus large, qui dépasse la pièce elle-même : Sommes-nous encore capables de produire du sens… ou nous contentons-nous de le reproduire ?

Une topique en tension
À travers ces figures, une lecture possible émerge :
– le narrateur comme une instance de contrôle, une forme du surmoi,
– le médiateur comme un moi affaibli,
– le harceleur comme instance pulsionnelle.
Cette lecture évoque une topique classique, héritée de Sigmund Freud. Mais elle ne suffit pas à rendre compte de ce qui se joue. Car une quatrième dimension s’introduit.
‘‘Le quatrième humain’’ n’est ni nommé, ni incarné de manière stable : un spectre. Il agit comme une présence sans statut défini. Il ne semble pas pris dans les dynamiques du désir, du conflit ou du manque. Il observe, traite, opère.
Cette figure peut être comprise comme l’indice d’une transformation plus profonde : l’émergence d’une instance qui échappe aux coordonnées classiques du sujet. Ni ça, ni moi, ni surmoi mais une forme d’intelligence opératoire, sans ancrage affectif.

Vers une externalisation du moi
Si le moi est ce qui transforme l’expérience en sens, alors une question centrale se pose : que devient-il lorsque cette fonction est partiellement externalisée ? Dans un environnement saturé d’outils, de réponses et d’anticipations, le risque apparaît : celui d’un moi qui ne symbolise plus pleinement, mais qui reçoit, traite et redistribue. Un spectre «sur cloud», allégé de ses conflits, mais aussi de sa profondeur.
Ce que met en scène Taoufik Jebali n’est pas une rupture spectaculaire. Il s’agit plutôt d’une érosion progressive : du sens, de la tension, de la nécessité. La pièce n’est ni tragique ni comique. Elle installe une forme de neutralité, parfois proche de la fatigue. Une condition contemporaine où tout semble possible, sans que rien ne soit réellement engageant.

D’un déjà-vu à une tension persistante
D’un point de vue critique, ‘‘Le Quatrième Humain’’ s’inscrit dans des codes désormais identifiables du théâtre contemporain : fragmentation du corps, déconstruction du récit… Le risque est alors celui d’une reconnaissance trop rapide, d’un déjà-vu. Mais la pièce échappe en partie à cette limite par sa scénographie, qui empêche toute fixation du regard. Et d’un choix fort de Taoufik Jebali de ne pas contraindre l’interprétation.
En effet, la pièce ne ferme pas le sens. Ni, ne propose de résolution. Elle laisse au spectateur : une marge, un espace, un temps. Et c’est dans cet espace que quelque chose peut advenir : non pas une compréhension immédiate, mais un travail d’intégration différé.
‘‘Le Quatrième Humain’’ ne cherche pas à être immédiatement compris. Il installe le spectateur dans un entre-deux : entre voir et comprendre, entre percevoir et symboliser. C’est peut-être là que réside sa force : dans cette capacité à maintenir ouvert un espace où le sens n’est plus donné, mais à reconstruire.
* Prochaines représentations les 9, 10 et 11 avril 2026 à 19h30 et le 12 avril 2026 à 17h, à l’espace El Téatro – El Mechtel, Tunis.



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