Les entreprises communautaires sont un échec. Je l’expliquais déjà il y a des années et je le répète aujourd’hui… L’avantage même que leur accorde le décret présidant à leur création est l’une des causes de leur échec. Lorsque nous désignons ce type d’entreprise et le présentons comme une solution alternative pour la création de richesse et le développement local, au détriment du tissu économique constitué par d’autres types d’entreprises, nous condamnons non seulement un système économique existant à l’échec, mais aussi un nouveau système mort-né.
Sami Jallouli *

Au-delà de l’aspect législatif er réglementaires, analysons les raisons structurelles de cet échec :
1. La plupart de ces entreprises disposent de ressources d’autofinancement très limitées. Il est illogique de créer une société avec 50 associés et un capital qui n’excède parfois pas 20 000 dinars. Cela traduit une volonté de mutualiser les ressources sans modèle économique clair garantissant la pérennité de l’activité.
Même en cas de succès, la répartition des bénéfices entre un si grand nombre d’associés rendrait les rendements individuels négligeables, décourageant ainsi les actionnaires de développer l’entreprise et affaiblissant leur sens des responsabilités et leur propension à prendre des risques. Ceci conduit souvent à une négligence de la gestion ou à un abandon au premier obstacle…
2. L’une des principales raisons de l’échec de ce modèle réside dans son lien avec un agenda politique plutôt que commercial ou d’investissement. Historiquement, la Tunisie a une expérience douloureuse avec ce type d’organisation économique. Le mouvement coopératif (promu dans les années 1960 par Ahmed Ben Slah, Ndlr) et les tragédies qu’il a engendrées restent une plaie ouverte dans la conscience collective, plus de 50 ans après son échec.
3. Les banques abordent ces entreprises avec une extrême prudence, les considérant comme des projets politiques dépourvus de viabilité commerciale. La plupart des banques appartenant au secteur privé, elles rechignent à risquer les fonds de leurs partenaires sur un avenir incertain. En s’abstenant de financer ces entreprises, les banques privées les rendent dépendantes du soutien public, ce qui s’apparente à une recherche de rente et perpétue leur soumission au pouvoir central.
4. Bien que ces sociétés soient régies par un décret présidentiel, l’idée même que leur émergence soit liée à une décision politique imposée d’en haut constitue une faille majeure. L’expérience tunisienne avec des mécanismes de financement similaires, tels que la Banque de solidarité et le Fonds 26-26, en est un exemple frappant. Malgré leur dynamisme relatif, un pourcentage significatif des projets qu’ils ont financés a échoué, comme en témoigne le volume des prêts n’ayant pas été remboursés. Parce que ces sociétés privées sont liées à la vision du président, elles sont devenues les victimes d’un conflit entre ceux qui les soutiennent par simple loyauté et ceux qui les entravent pour des raisons politiques… ce qui engendre un climat d’investissement instable.
5. La plupart des fondateurs sont des jeunes ou des personnes sans emploi qui manquent d’expérience en matière de gestion de grandes entreprises, de logistique et de marketing. Ce manque d’expérience constitue un obstacle majeur pour toute entreprise naissante. Nommer des personnes sans emploi à la tête d’entreprises par décret politique, sans formation ni perfectionnement intensifs, représente un pari risqué pour leur avenir et pour les ressources publiques.
6. Quels que soient les efforts déployés par l’État pour promouvoir ces entreprises, elles se heurteront à une concurrence féroce de la part du secteur privé structuré, qui dispose de réseaux, d’une expertise technique et de circuits de distribution sophistiqués. Sans parler du manque de confiance au sein de leurs conseils d’administration et de la difficulté à prendre des décisions collectives… et, plus inquiétant encore, du risque que ces entreprises se transforment en groupes de pression, déviant de leurs objectifs économiques pour poursuivre des visées politiques…
Reconnaître l’échec d’un modèle économique n’est pas honteux ; la honte réside dans la persistance de cet échec… La Tunisie a besoin de réformes profondes et globales de son système économique… Et les entreprises communautaires ne sont clairement pas la réponse adéquate à ce besoin.
Article traduit de l’arabe.
* Consultant juridique.



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