Et si les ressources financières nationale (diaspora, tourisme régional, exportations agricoles et industrielles, IT…) rendent inutile un prêt de 2,5 milliards de dollars du FMI que suggèrent certains analystes pour permettre à la Tunisie de faire face aux répercussions négatives de la guerre israélo-américaine contre l’Iran sur l’économie mondiale ?
Naâmen Bouhamed *

L’article «Comment préserver l’économie tunisienne des séquelles de la guerre d’Iran» (Kapitalis, 12 avril 2026) de Larbi Ben Bouhali dresse un tableau alarmiste et un scénario anxiogène : réserves de change limitées (101 jours d’importation), hausse du cours du pétrole, baisse prévisible des transferts des migrants, et seule solution magique – un prêt du FMI de 2,5 milliards de dollars. Cette analyse, trop «dépendantiste», ignore les ressources endogènes et les secteurs dynamiques qui permettent à la Tunisie de résister sans sacrifier sa souveraineté. Voici les éléments manquants qui offre à la Tunisie une résistance économique sans faire appel au FMI et de garder son indépendance financière ainsi que sa souveraineté startégique.
1. Un prêt du FMI n’est pas une fatalité
Alternatives aux conditionnalités : l’auteur affirme que le FMI est la seule source de dollars à bas taux. Pourtant, la Tunisie peut lever des fonds via des sukuk (obligations islamiques), des lignes de crédit bilatérales avec la Chine ou les pays du Golfe, ou encore des emprunts auprès de la Banque islamique de développement, sans les conditionnalités structurelles (privatisations, gel des salaires) imposées par Washington.
Le coût caché du FMI : l’histoire montre que les programmes FMI en Tunisie (années 1980, 2016-2020) ont souvent aggravé les inégalités sans résoudre la dépendance extérieure. Accepter un nouveau prêt, c’est perpétuer le cycle de la dette.
2. Le FMI comme vecteur de dépendance
L’article passe sous silence le fait que le FMI est souvent l’instrument d’une tutelle étrangère. En imposant la libéralisation du compte capital et la suppression des subventions, le FMI affaiblit la capacité de l’État à réguler les prix (énergie, alimentation) et expose l’économie aux fuites de capitaux. La Tunisie doit sortir de ce piège en renforçant sa souveraineté monétaire (politique de change flexible, régulation des sorties de capitaux) plutôt qu’en appelant le FMI.
3. La manne des transferts de la diaspora
Contrairement aux craintes de l’article (risque de perte d’emploi des 100 000 Tunisiens du Golfe), les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) ont atteint environ 7 milliards de dinars (2,3 Mds $) en 2025. Même en cas de ralentissement dans le Golfe, ces transferts sont structurellement élevés et résilients. L’État pourrait les mobiliser davantage via des obligations diaspora ou des comptes en devises rémunérateurs. Les 2,5 Mds $ du FMI ne représentent donc pas un montant inaccessible.
4. La diversité de l’économie nationale
L’article ignore totalement le secteur agricole, pourtant créateur net de devises.
Huile d’olive : la Tunisie est le 2e exportateur mondial. En 2025, les exportations ont dépassé 2 milliards de dinars (650 M$). Avec la hausse des prix mondiaux liée aux tensions géopolitiques, ce chiffre pourrait croître de 15-20 % en 2026-2027.
Dattes et agrumes : ils génèrent 500-600 M$ par an, de manière stable.
5. Le phosphate reprend des couleurs :
M. Ben Bouhali n’évoque pas la reprise spectaculaire du secteur des phosphates.
Production en hausse : après des années de crise sociale, la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) a porté sa production à près de 5 millions de tonnes en 2025, avec un objectif de 7 Mt en 2027.
Recettes d’exportation : le Groupe Chimique Tunisien (GCT) a généré plus de 1,5 milliard de dinars (environ 500 M$) en 2025 grâce à l’acide phosphorique et aux engrais. La demande mondiale reste forte.
6. Les exportations des industries mécaniques:
L’article ignore superbement le secteur des industries mécaniques et électriques, qui est le premier secteur exportateur de la Tunisie, loin devant le textile ou le tourisme.
Poids dans les exportations : ce secteur représente environ 40 à 45 % des exportations industrielles totales de la Tunisie, soit plus de 15 milliards de dinars (environ 5 milliards de dollars) par an.
Sous-traitance automobile et aéronautique : Des entreprises comme Lear, Yazaki, Leoni, Latécoère, Safran ont des unités de production en Tunisie. Le pays exporte des faisceaux électriques, des câblages, des pièces mécaniques et des composants aéronautiques vers l’Europe et le monde.
Résilience face au choc pétrolier : Contrairement au tourisme (sensible au prix des billets d’avion), l’industrie mécanique répond à des contrats pluriannuels. La guerre en Iran n’affecte pas directement la demande européenne pour ces composants. Ces exportations génèrent des devises stables et prévisibles.
7. Un futur hub digital de l’Afrique
M. Ben Bouhali ignore la révolution numérique en cours.
Un secteur en pleine croissance : l’économie numérique tunisienne ne représente qu’environ 10 % de son potentiel, mais elle est en pleine expansion. Près de la moitié de l’activité des plateformes numériques tunisiennes est déjà tournée vers l’export.
Exportations de services IT (offshoring) : la Tunisie est une destination reconnue pour les centres d’appels, la conception de logiciels, et les services IT. Les recettes d’exportation des services du numérique (hors télécoms) dépassent aujourd’hui plusieurs centaines de millions de dollars par an (entre 300 et 500 M$).
Intelligence artificielle et souveraineté numérique : la Tunisie mise sur l’IA et les data centers. L’objectif est de faire de la Tunisie le «hub digital du continent africain» en s’appuyant sur le câble sous-marin Medusa et la couverture 5G.
8. La résilience du secteur du tourisme :
L’article prédit une chute du tourisme mondial à cause du carburant cher, mais il néglige deux réalités : d’une part, la clientèle de proximité (Algérie, Libye) est peu sensible au prix du kérosène ; d’autre part, les Tunisiens de l’étranger reviennent massivement l’été, générant des devises et une consommation locale.
Touristes algériens : l’Algérie voisine représente le premier marché émetteur vers la Tunisie. En 2025, plus de 2,5 millions d’Algériens ont visité la Tunisie (soit près de 30 % des arrivées totales). Ils viennent pour les soins, le shopping, les loisirs familiaux et l’immobilier. Leur dépense moyenne par séjour est élevée (entre 300 et 500 euros), générant plus de 800 millions de dollars par an.
Touristes libyens : malgré l’instabilité politique en Libye, les flux restent soutenus (environ 800 000 visiteurs en 2025). Les Libyens privilégient les soins médicaux, les centres commerciaux de Tunis et les plages du Cap Bon. Leurs dépenses représentent entre 250 et 300 millions de dollars par an.
Avantage du transport terrestre : contrairement aux Européens (qui prennent l’avion, donc sensibles au prix du carburant), les Algériens et Libyens viennent majoritairement par la route (voiture, bus). La flambée du pétrole a peu d’effet sur leur décision, car le trajet est court (moins de 300 km pour la plupart). Ces flux sont donc peu vulnérables à la guerre en Iran.
Retours massifs des TRE en été : l’article mentionne les transferts financiers des TRE mais oublie qu’ils sont aussi des touristes à part entière.
Chaque année, entrejuillet et septembre, près de 600 000 à 800 000 Tunisiens résidant à l’étranger (France, Italie, Allemagne, Belgique, pays du Golfe) reviennent passer leurs vacances en Tunisie.
Dépenses sur place : contrairement aux touristes ordinaires, les TRE ne logent pas toujours dans des hôtels (ils ont des familles), mais ils dépensent massivement dans la consommation (nourriture, vêtements, électronique, artisanat), la location de voitures, les restaurants, les loisirs, et surtout l’immobilier (achats de terrains, d’appartements, rénovations). Leurs dépenses estivales sont estimées entre 1,5 et 2 milliards de dinars (500 à 650 millions de dollars) par an.
Devises fraîches : les TRE arrivent avec des euros, dollars ou dinars convertibles, qu’ils échangent dans les banques ou les bureaux de change. Cela alimente directement les réserves de change de la BCT. C’est une source de liquidités qui ne dépend ni du FMI ni des marchés financiers.
L’auteur craint que la hausse du carburant réduise les vols et les recettes touristiques. Mais :
– le tourisme tunisien a survécu à des crises bien pires : attentats de 2015, pandémie de 2020, guerre en Ukraine (2022). En 2025, les recettes touristiques ont atteint 2,5 milliards de dollars (proche du record de 2018) ;
– la clientèle régionale (Algérie, Libye) et les TRE représentent déjà plus de 50 % des arrivées et une part significative des dépenses. Contrairement aux Européens (plus sensibles aux prix des billets), ces deux segments sont captifs et fidèles.
Même si les touristes russes ou allemands diminuaient légèrement, la proximité géographique et les liens familiaux des TRE assurent un socle solide.
9. Le levier sous-exploité des énergies renouvelables :
Enfin, n’oublions pas les projets dans le secteur des ERN (exportation d’électricité solaire vers l’Europe via l’Italie). À l’horizon 2028-2030, ces exportations pourraient rapporter 1 milliard de dollars par an à la Tunisie.

Comparaison : le prêt FMI demandé (2,5 Mds $ sur 7 ans) représente moins de 3 mois des recettes combinées de ces secteurs. La Tunisie n’est donc pas à court de ressources ; elle souffre plutôt d’une mauvaise allocation et d’un manque de confiance, que le FMI ne résoudra pas.
Conclusion : une indépendance économique possible
L’article de Monsieur Larbi Ben Bouhali souffre d’un biais de «FMI-dépendance» : il ne voit le salut que dans l’endettement extérieur et les institutions de Bretton Woods.
Pourtant, la réalité est tout autre :
– les 2,5 milliards de dollars recherchés ne sont pas un obstacle insurmontable ;
– les transferts des Tunisiens de l’étranger (2,3 Mds $/an), les industries mécaniques (5 Mds $/an), les phosphates (0,5 Md $/an), l’huile d’olive (0,65 Md $/an), les services IT/IA (en forte hausse), et surtout le tourisme régional (Algériens, Libyens, TRE estivaux) constituent une assise solide pour équilibrer les comptes extérieurs sans céder aux injonctions du FMI.
Le vrai piège, c’est de croire que l’on ne peut s’en sortir qu’en s’endettant davantage auprès des mêmes institutions qui ont imposé l’austérité par le passé. La Tunisie peut choisir la voie de la souveraineté économique : valoriser sa diaspora, investir dans l’innovation et les industries à forte valeur ajoutée, capitaliser sur ses atouts touristiques régionaux, plutôt que de retomber dans le cycle infernal des plans d’ajustement structurel et détruire le capital humain de la Tunisie.
* Consultant international.



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