L’Unesco est tenue de préserver le patrimoine palestinien

Depuis plus de deux ans, la priorité absolue à Gaza est certainement à accorder à la protection des vies et à l’aide humanitaire. En Cisjordanie, exclue du dernier plan de paix américain, l’opposition à l’extension de la colonisation israélienne, illégale et de plus en plus vexatoire et meurtrière, est aussi une urgence. Mais l’attachement indéfectible des Palestiniens à leur terre fait penser inévitablement à la situation critique dans laquelle se trouve leur patrimoine, composante fondamentale de leur identité.

Houcine Jaïdi *

La célébration de la Journée internationale des monuments et des sites (Jims), le 18 avril, sous l’égide de l’Unesco, invite à s’arrêter à l’attitude de l’organisation internationale envers le patrimoine palestinien dans ses composantes archéologique et monumentale.

Cette mise au point, qui se justifie d’abord par l’état de fait imposé par la colonisation israélienne, dont les racines remontent aux premiers temps de l’Unesco, s’impose aussi au vu des atteintes graves qui sont en rapport avec les ravages subis par les monuments et les sites, depuis plus de deux ans, dans la bande de Gaza et les menaces enregistrées en Cisjordanie. Elle trouve également un fondement dans le thème choisi pour la Jims de cette année : «Patrimoine vivant et interventions d’urgence».

Dans une acception très large, le Conseil international des monuments et des sites (Icomos), qui préside à la célébration de la Jims, considère que le patrimoine vivant «englobe toutes les dimensions du patrimoine culturel – matériel, immatériel – et naturel».

Un patrimoine constamment en péril

Sur une proposition de la Jordanie, la vieille ville Jérusalem/Al-Qods et ses remparts ont été classés au patrimoine mondial de l’Unesco, en 1981, très peu de temps après qu’Israël ait proclamé la ville «comme capitale éternelle et indivisible», en juin 1980. Le royaume hachémite avait agi en vertu de la tutelle qu’il assurait sur les monuments religieux de la Cisjordanie qui était encore considérée comme territoire jordanien occupé, avant que la tutelle soit assumée par l’État palestinien en 1988.

L’une des motivations principales de la demande d’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco résidait dans les travaux archéologiques invasifs et illégaux entrepris par les Israéliens à la recherche de «preuves» justifiant leur colonisation.

Cet usage politique, très souvent collé à l’archéologie, notamment en contexte colonial, n’a échappé ni aux autorités jordaniennes, ni aux Palestiniens qui étaient les premiers à dénoncer les abus de l’occupant. En 1982, la vieille ville d’Al-Qods a été classée sur la Liste du patrimoine mondial en péril, statut qu’elle n’a toujours pas quitté.

Bien que l’annexion de Jérusalem-Est ait été immédiatement condamnée par la communauté internationale, la vieille ville a gardé auprès de l’Unesco un statut en suspens, unique en son genre dans la nomenclature de l’organisation internationale. Cette dernière, qui classe les biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial par pays, mentionne Jérusalem à l’endroit qu’elle occupe dans l’ordre alphabétique des pays avec la mention ‘’Jérusalem (site proposée par la Jordanie)’’.

Depuis des décennies, le Conseil du patrimoine mondial, qui statue en matière de classement, réaffirme invariablement qu’il «décide que le statut de la Vieille ville de Jérusalem et ses remparts concernant la Liste du patrimoine mondial reste inchangé». Le blocage de la situation est évidemment imputable à la situation coloniale que l’Unesco n’a pas vocation à résoudre. Mais force est de constater que les conséquences sont lourdes pour des composantes essentielles du patrimoine de la ville.

Après avoir ratifié la Convention du patrimoine mondial le 8 décembre 2011, l’État palestinien a multiplié, dès 2012, les demandes d’inscription de sites et de monuments sur la Liste du Patrimoine mondial. Cette démarche a abouti, à intervalles assez réguliers, au classement de cinq biens culturels dont certains constituent des jalons majeurs de l’histoire universelle : Lieu de naissance de Jésus : l’église de la Nativité et la route du pèlerinage, Bethléem (2012) – Palestine : terre des oliviers et des vignes – Paysage culturel du sud de Jérusalem, Battir (2014) – La vieille ville d’Hébron/Al-Khalil), (2017) – L’ancienne Jéricho (Ariha) / Tell es-Sultan (2023) – Monastère de saint Hilarion / Tell Umm Amer (2024). Mis à part Tell es-Sultan, tous les biens ont été inscrits simultanément sur la Liste du Patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine en péril. Seule l’église de la Nativité a quitté la Liste du patrimoine en péril en 2019 après avoir été restaurée.

Ainsi, en comptant Al-Qods, sur un total de 6 biens palestiniens, 5 ont été inscrits simultanément sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Ce dernier statut n’a été quitté que par un seul bien, il y a 7 ans, après y avoir été maintenu pendant 7 ans.

L’Unesco peut-elle se permettre de continuer à décider, in extremis, du statut international des ensembles urbains, des monuments et des sites palestiniens, afin de les sauver du péril lié tantôt aux destructions et aux tentatives d’accaparement israéliennes, tantôt causé par la vétusté et les aménagements préjudiciables ?

Certes, l’organisation mondiale et ses structures spécialisées dans la gestion du patrimoine mondial ont des règles de fonctionnement strictes avec des décisions préparées par les experts puis soumises au vote. Mais la fragilité extrême du précieux patrimoine palestinien dont la valeur universelle est connue et reconnue, qui découle directement ou indirectement de la situation coloniale aggravée par l’état de guerre récurrent, ne mériterait-elle pas plus d’attention et de volontarisme ?

La voix peu audible de l’Onu

En matière de patrimoine, l’Unesco est le premier porte-parole de la communauté internationale. Il y a une douzaine d’années, la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova a condamné, avec les termes les plus fermes, les sévices de Daech contre le patrimoine et ceux qui en avaient la charge en Syrie et en Irak, particulièrement sur le site de Palmyre/Tadmor et dans la vielle ville de Mossoul. Cette ville irakienne a pu, grâce au soutien technique et financier de l’Unesco, retrouver, en 2025, une grande partie de l’éclat de ses monuments emblématiques.

Les communiqués officiels de l’Unesco, consignés sur son site officiel, ne font état, entre octobre 2023 et le cessez-le-feu d’octobre 2025, d’aucune condamnation des attaques israéliennes contre les sites et les monuments de Gaza.

Au cours des deux ans d’apocalypse vécue par la Bande de Gaza, le seul acte notable de l’Unesco en faveur du patrimoine de Gaza est l’inscription en urgence du monastère de saint Hilarion, en juillet 2024, à la fois sur la Liste du Patrimoine mondial et sur la Liste du Patrimoine mondial en péril.

Il a fallu attendre le début du mois de mars 2026, soit plusieurs mois après l’instauration du cessez-le-feu à Gaza et une fois que l’agression israélo-américaine de l’Iran a commencé, pour voir l’Unesco publier une déclaration où, partant des informations qui faisaient état de dégâts occasionnés à des monuments iraniens par les bombardements israéliens, affirme qu’elle «continue à suivre de près la situation du patrimoine culturel dans le pays et dans l’ensemble de la région, afin d’assurer sa protection».

Au cours du même mois, L’Icomos a relayé l’Unesco dans deux communiqués dont le dernier (26 mars 2026) citait nommément des dégâts «vérifiés» en Iran (Téhéran et à Ispahan), en Israël (Tel-Aviv) et faisait état d’«incidents signalés dans et autour de la vieille ville de Jérusalem et de ses remparts».

Mise à part la décision en faveur du site du monastère de saint Hilarion, classé en 2024 sur la Liste du Patrimoine mondial alors que la guerre faisait rage à Gaza, le mutisme de l’Unesco était d’autant plus surprenant que, malgré l’interdiction quasi généralisée de l’entrée des journalistes dans la bande de Gaza, des voix tout à fait crédibles ont alerté sur ce que subissait le patrimoine palestinien. Citons, entre autres, plusieurs chroniques signées dans le journal Le Monde par le Professeur Jean-Pierre Filiu qui a passé un mois à Gaza au cours de l’hiver 2024-2025. Dans sa chronique du 24 août 2024, l’universitaire français déplorait le fait que «en détruisant Rafah, l’armée israélienne tente d’effacer une histoire plurimillénaire».

Par ailleurs, un reportage publié, photos à l’appui, en date du 30 novembre 2025 dans le même journal français fait état d’abus extrêmement graves subis par le patrimoine archéologique palestinien.

Le reporter, Samuel Forey fait état d’une tentative de «réquisition» d’un grand nombre d’objets archéologiques, provenant de divers sites de Gaza dont le monastère de saint Hilarion, par un haut responsable de l’Autorité des antiquités d’Israël, au mois de janvier 2024.

Entre autres trésors archéologiques, il y avait, dans le dépôt lorgné par les Israéliens, le produit de 30 ans de fouilles entreprises par l’École biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf) en collaboration avec les archéologues palestiniens. Ébruitée, la tentative de vol a échoué grâce surtout à l’intervention de la diplomatie française. Mais plus tard, le précieux contenu du dépôt a dû être évacué dans la hâte : le 10 septembre 2025, en quelques heures, l’évacuation a été faite en utilisant une charrette, avant que le local ne soit bombardé.

Des initiatives salutaires à la portée de l’Unesco

Un appel solennel de l’Unesco en faveur des sites (culturels, naturels ou mixtes) et des monuments de la Palestine, classés sur la Liste du patrimoine ou sur la Liste indicative serait un geste fort qui mettrait à la fois le gouvernement israélien et l’ensemble des États parties de l’organisation mondiale devant leurs responsabilités.

La réussite de l’initiative permettrait aussi de donner une dimension culturelle à la reconstruction promise à Gaza et briderait l’agressivité des colons de la Cisjordanie. Son échec mettrait encore plus à nue la réalité du colonialisme israélien qui, au génocide de Gaza, à l’épuration ethnique en Cisjordanie et à l’apartheid désormais inscrit dans la loi, ajoute de plus en plus sa détermination à pulvériser le patrimoine matériel palestinien quand il n’arrive pas à le détourner pour construire son propre récit de l’histoire des territoires occupés.

Dans l’histoire de l’Unesco, les appels solennels à la préservation des monuments et des sites ont même précédé l’adoption de la Convention du patrimoine mondial par la 17e Conférence générale de l’Uneso, le 16 novembre 1972.

Alors que de lourdes menaces multiformes pesaient sur le site de Carthage, l’intervention de l’Unesco, suite à une demande officielle de la Tunisie, a été décisive. L’appel lancé par René Maheu, le Directeur général de l’Unesco, le 19 juin 1972, de la colline de Byrsa, à la communauté internationale, a eu un écho considérable et immédiat. De nombreux pays d’Europe et d’Amérique du Nord ont répondu à l’appel en déléguant des équipes scientifiques de premier rang qu’elles ont financées. Les fruits de ces interventions qui se sont étendues sur près de deux décennies ont été salutaires pour le site de l’ancienne métropole méditerranéenne : fouilles, restaurations, sauvegarde et mise en valeur des vestiges, publications scientifiques… L’inscription du site sur la Liste du Patrimoine mondial, en 1979, a rehaussé son prestige tout en consolidant sa protection.

L’actuel Directeur général de l’Unesco, Khaled El-Enany a été élu, à la Conférence générale de l’Unesco du 6 novembre dernier, par une très grande majorité de pays parties, qui a frôlé l’unanimité. Ce quasi plébiscite ne peut pas être le simple produit du lobbying diplomatique. Il traduit une confiance en un homme de science doublé d’un ancien gestionnaire des affaires du patrimoine de son pays, l’Égypte. Autant d’atouts confortent le poids de l’organisation qu’il dirige et devrait l’encourager à user de son autorité qui est morale avant tout.

Dans un Moyen-Orient sens dessus dessous et où les armes parlent plus que jamais, une voix qui viendrait rappeler, haut et fort, la sacralité du patrimoine mondial (ou non) et la primauté du droit international, constituera une lueur d’espoir dans le chaos qui ne cesse de se généraliser. Elle pourrait même faire bouger des lignes importantes.

L’obstruction israélienne a moins de chance que jamais d’entraver le volontarisme de l’Unesco. Malgré le black-out journalistique quasi-hermétique, ce qui s’est passé et se passe à Gaza et en Cisjordanie depuis deux ans et demi, a remué beaucoup de consciences en Occident, et même en Israël et aux États-Unis d’Amérique. On ne compte plus les mesures étatiques visant la restriction de la coopération avec Israël, les enquêtes de journalistes, les opinions exprimées par les experts et les personnalités politiques. L’isolement d’Israël, qui ne peut plus compter que sur un seul État allié lui-même décrié pour plus d’une raison, est une réalité désormais établie.

L’Unesco, dont le Conseil mondial du Patrimoine fonctionne selon les règles et les codes de la haute diplomatie, a tout intérêt à exploiter le virage attentif à la cause palestinienne et aller de l’avant en faveur d’un patrimoine en contexte colonial ravageur.

Contrairement aux États-Unis d’Amérique qui ont programmé une deuxième fois leur retrait de l’Unesco, Israël ne quittera pas l’organisation internationale où elle tient à défendre ses intérêts. Il sera donc obligé de se soumettre à toute décision prise par une majorité nette.

Dans l’attente de l’appel solennel de la Direction générale de l’Onu et de sa mise en pratique, dans les différentes instances en charge du patrimoine, deux mesures devraient être prises sans délai.

– Une convocation, en session extraordinaire, du Comité pour la protection des biens en cas de conflit armé. Les résolutions de ce Comité accordent selon les termes de l’Unesco «le plus haut niveau d’immunité contre les attaques et les utilisations à des fins militaires», ce qui ouvrirait «la possibilité de poursuites», tout en assurant l’assistance technique et financière de l’organisation internationale.

Cette modalité d’urgence a été utilisée au tout début de ce mois d’avril pour le Liban alors qu’il subissait une effroyable agression israélienne qui, en plus des massacres, a porté atteinte ou menacé de très près une quarantaine de biens culturels. Dans un contexte où les menaces pesant sur le patrimoine palestinien étaient moins lourdes, le Centre mondial du patrimoine (WHC) n’a-t-il pas organisé, en collaboration avec le Centre régional arabe du patrimoine (ARW – WH), le 23 novembre 2020 (en pleine crise du Covid), une réunion en ligne sur «Le patrimoine mondial en péril dans la région des Etats arabes. Les processus et les actions» ?   

– Programmer pour la prochaine session du Comité du Patrimoine mondial qui se tiendra du 19 au 29 juillet prochain à Busan, en République de Corée, le traitement prioritaire des dossiers des 12 biens culturels ou naturels palestiniens déjà inscrits officiellement sur la Liste indicative du patrimoine mondial. Ces biens dont 10 sont situés en Cisjordanie et 2 dans la Bande de Gaza ont été proposés par l’État palestinien en 2012 (8 biens), 2013 (2 biens), 2015 (1 bien) et 2020 (1 bien).

La diligence de l’Unesco gagnerait à s’appliquer également aux 12 nouvelles propositions d’inscription sur la Liste indicative, annoncées au début de l’année en cours par les autorités palestiniennes et dont le nombre reflète l’état de panique face aux menaces de destruction ou d’accaparement que fait peser la colonisation israélienne.

Parallèlement au désastre de la Bande de gaza, la grande crainte, pour la Cisjordanie occupée par Israël depuis près de 60 ans, est de voir le nettoyage ethnique doublé par un nettoyage culturel qui servirait d’argument supplémentaire pour l’annexion pure et simple.

* Historien.

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