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La mafia en Tunisie : Une puissance omnipotente, éclatée et multiforme

La mafia en Tunisie s’impose sous la forme de souverainetés autonomes et parfois concurrentes : mafia salafiste, mafia des médicaments, de la friperie, des fruits et légumes, du carburant de contrebande, de la contrefaçon, des marchandises chinoises interdites à l’importation, de l’évasion fiscale, des transferts et du blanchiment d’argent, des passeurs d’immigrés clandestins, celle qui gère les ports et les aéroports.

Par Yassine Essid

«Une poule calabraise, se trouvant fort dépourvue, décida de devenir mafieuse. Elle alla trouver un ministre mafieux, l’aborda humblement dans le dessein d’avoir une recommandation, mais celui-ci lui dit que la mafia n’existait pas. Elle alla trouver un juge mafieux, lui fit compliment en vue de s’assurer un bien meilleur destin, mais celui-ci aussi lui dit que la mafia n’existait pas. Elle alla enfin trouver dans une certitude profonde un maire mafieux qui lui dit aussi que la mafia n’existait pas. La poule retourna au poulailler et, à ses compagnes qui lui posaient des questions, elle répondait que la mafia n’existait pas. Toutes les poules, saisies d’étonnement et d’effroi, pensèrent alors qu’elle était devenue mafieuse et elles commencèrent à la redouter».

Depuis la chute du régime de Ben Ali, un spectre hideux, ou plutôt un revenant reconnu tout en étant objet de déni, hante le pays et les esprits : le spectre de la mafia. Mafia? Un mot de trop? En tous les cas un vocable de plus en plus sollicité par les médias, qui revient de façon répétitive dans les diatribes contre les pratiques douteuses des dirigeants des deux principaux partis, et qui dissimule en fait des réalités différentes même si les deux principales composantes de la mafia, le pouvoir et l’argent, dont nous subissons chaque jour les effets collatéraux, sont bien présentes.

Une bête noire devenue un animal familier

Mafia est devenu un lieu commun, un poncif dépourvu de toute originalité, qui fait penser et empêche de penser. D’une bête noire il est devenu un animal familier. Ainsi en est-il dans le langage de tous les jours pour qualifier une réalité tangible où se croisent phénomène criminel et organisation clandestine reconnus socialement et face auxquels on est impuissants.

C’est d’ailleurs par un extravagant détournement de sens que le mot mafia a investi le langage commun de la manière la plus innocente et la plus banale qui soit. Ne désigne-t-on, presque comme un compliment, par «mafia» (prononcé ave le a long), de façon moitié admirative, moitié inquiète, tout individu débrouillard, qui flirte avec la loi, toujours habile à se tirer d’affaires et à parvenir à ses fins ?

Le fonctionnement de la langue n’étant pas séparable d’une forme de vie, nous avons vécu depuis l’indépendance une forme courante de clientélisme de parti à l’échelle nationale plutôt que de pratiques mafieuses.

En effet, à côté d’une certaine frange d’irréductibles, personne n’avait intérêt à se soustraire à ce phénomène basé sur l’allégeance et l’aptitude à servir le régime politique en place à travers la hiérarchie du parti destourien puis celle du RCD.

Ainsi, des factions de partisans ou de militants prêtent, chacun selon son rang et ses moyens, en échange de faveurs et de la promesse de faveurs, son appui sans que n’interviennent en rien les considérations idéologiques : intermédiation, mobilisation des foules pendant les manifestations, lutte contre l’ennemi intérieur assimilé à toute espèce d’opposition politique au régime en place, y compris par la dénonciation des opposants.

Dans tout cela, ce sont les bénéfices tangibles qui importent selon la place que l’on occupe dans les instances du parti. En fait, dans un pays sous-développé, le phénomène du clientélisme est d’autant plus aigu qu’il s’agit de l’accès à un nombre limité de ressources à travers le prélèvement et la redistribution de la rente de l’Etat. Dans de nombreuses régions de l’intérieur, fort démunies, s’est développée une forme de patronage politique exercée par des notables locaux désormais affiliés au parti et qui sont devenus autant de relais entre le pouvoir et la population. C’est à eux que revenait la mission de manipuler le plus habilement la précarité tout en renforçant la présence du parti. Eux seuls étaient capables de mettre la population en ordre de marche, d’acheter des voix là où elles ne peuvent en recevoir normalement même en l’absence d’enjeu pour le pouvoir. En échange de ces voix, des soutiens sont donnés par les instances centrales aux plus entreprenants.

Par ailleurs, une partie des investissements destinés à la lutte contre le sous-développement ira remplir directement les poches des hommes du parti reconvertis dans les affaires.

Tout titulaire de la carte du parti bénéficiait alors, selon son rang, de certains privilèges. Le plus important est d’avoir surtout affaire à des fonctionnaires arrangeants au sein d’une administration connue pour être tatillonne et arbitraire pour le commun des gens, ignorants et stupides, et pour lesquels des droits formels et explicites deviennent souvent des faveurs.

Il n’y a plus alors de limites aux facilités de toutes sortes : obtenir des autorisations et des recommandations, profiter de passe-droits, trouver des emplois pour des proches, bénéficier de certaines prestations sociales, avoir affaire à une justice magnanime et une police compréhensive, se voir octroyer des terres agricoles domaniales, jouir d’une fiscalité plus douce, avoir un accès prioritaire au service de santé public, obtenir des marchés avec l’Etat, faire des affaires immanquablement profitables, etc.

Désarmement moral et désintérêt croissant à l’égard de la loi

Ainsi l’économie se politise pour se réduire à une distribution discriminatoire de bienfaits qui se traduisent généralement par des gains pécuniaires. Dans ce contexte, les évidences de la vie quotidienne, telle que la promotion sociale de certaines personnes parmi les élites économiques, administratives et politiques se réalise moins par le mérite que par le «piston». C’est l’une des bases profondes du désarmement moral et du désintérêt croissant à l’égard de la loi et de la complaisance d’une grande partie de la société forcée à s’en remettre au rite de don et de contre-don.

La montée en puissance de la famille du président Ben Ali a sensiblement changé le modèle de la légitimation du pouvoir. Certes, le parti unique demeure, mais le clanisme a supplanté le clientélisme. Les attentes de RCDistes diminuèrent progressivement au fur et à mesure que les partisans perdaient du terrain au profit de la «famille» qui a pris le contrôle des ressources à la fois politiques et économiques du pays.

En pareilles circonstances, les attentes ont tendance à se déplacer rapidement : on ne mise plus que sur les puissants du moment et, en l’absence de liens idéologiques, les désertions s’avérèrent très vite massives. La perte d’influence du parti et sa hiérarchie dans l’affectation des ressources explique en partie le peu d’empressement des militants du RCD, l’ancien parti au pouvoir, à défendre le régime pendant les manifestations préludant le départ de leur leader.

Suite à la désagrégation des régimes monolithiques en 2011, l’avènement du pluralisme démocratique et ses prétentions à une justice sociale et à une égalité devant la loi, le clientélisme généralisé était normalement destiné sinon à disparaître du moins à atteindre des limites raisonnables. Or la mauvaise gouvernance, le délitement des fonctions régaliennes de l’Etat, la dérégulation libérale, la décadence politique et syndicale, l’appauvrissement économique, moral et idéologique, l’aggravation de la rareté de l’emploi parallèlement à l’irruption d’une nouvelle culture de l’enrichissement rapide et de nouvelles valeurs éloignées de toute préoccupation civique, et le ressentiment de ceux qui ne bénéficient plus du clientélisme généralisé, ont contribué à l’émergence de nouvelles pratiques, cette fois de nature mafieuse.

À l’origine, la mafia italienne s’est inventée dans un contexte de lutte agraire et d’absence de l’Etat piémontais, sous forme de féodalité du crime, pour assurer sur un territoire le monopole de certaines ressources naturelles et productives.

Aujourd’hui, la mafia participe dans le monde entier, à toutes les formes du capitalisme industriel, bancaire et criminel : drogue, trafic d’armes, etc., par le biais de ses réseaux de blanchiment de l’argent qui sont utilisés partout au service des dérégulations politiques et économiques du capitalisme.

Criminalité en réseaux, solidarités d’intérêts et inefficacité de l’Etat

De ce bref historique relatif à cette subculture, de nouvelles réalités apparaissent en Tunisie : une criminalité en réseaux, des solidarités d’intérêts, inefficacité de l’Etat dans sa fonction distributive et répressive, stratégie d’argent facile associée à la pauvreté et à la rareté des ressources où les considérations éthiques n’ont guère de poids.

Quant aux hommes politiques, l’honnêteté n’étant pas leur qualité première, leur avidité pour le pouvoir les plonge dans des luttes où les fins justifient les moyens.

Pendant ses deux ans au gouvernement (janvier 2012-janvier 2014), la Troïka, l’ancienne coalition dominée par Ennahdha, a donné le ton, appelons cela butin, contrebande, détournement de l’argent public en plus des recrutements massifs. Ainsi, 300.000 personnes étaient rentrées au service de l’État et des entreprises publiques, la plupart du temps sans aucun contrôle préalable sur leurs compétences ou sur leurs mérites excepté leur allégeance sans faille au parti islamiste.

Les coûts des campagnes électorales sont connus. La naissance, l’essor ou la survie des partis politiques passe inévitablement par l’appui des uns, les subventions des autres, les soutiens ainsi que les financements que doivent fournir les puissances économiques, individus et entreprises privées.

Dans cette nouvelle structure, les pratiques d’agent mafieux s’imposent comme intermédiation entre les tensions et les «prêts» réciproques du monde économique et du monde politique, à charge pour les bénéficiaires d’accorder, le moment venu, un ensemble de faveurs par le biais des institutions publiques contrôlées par la classe politique dominante.

Depuis 2014, la mafia est devenue le produit de l’insertion problématique d’une démocratie brinquebalante au sein d’une société encore sous-développée. Sur un plan anthropologique, elle est le résultat de la permanence d’une culture traditionnelle dans une société marquée par une modernisation sans développement.

Ainsi, Nidaa Tounes et Ennahdha, opposés idéologiquement, s’étaient pourtant ligués pour faire du pays leur cosa nostra.

Le gouvernement lui est toujours à mi-chemin entre l’espoir et le désarroi. Enfin, la perspective des échéances électorales à venir exacerbe les tensions et installe le désordre dans un pays devenu carrément ingouvernable. Autant de facteurs qui ont fait que l’idée de mafia a cessé d’être une réalité taboue et certaines personnalités politiques n’hésitent plus à prouver son irréductible spécificité dans tous les secteurs de la société, appelant à la mobilisation pour la combattre.

Ainsi, sur le plan politique, des dirigeants de partis osent enfin parler d’une «mafia qui contrôle Nidaa Tounes», n’hésitent plus à dénoncer «des mafias qui se cachent derrière Ennahdha et Nidaa Tounes», et pointent du doigt «la mafia des syndicalistes et des parrains de l’UGTT».

Dans la mesure où visiblement ces structures n’enfreignent aucune loi, leur position se trouve légitimée du point de vue de la morale publique parce qu’ils n’exercent pas leur activité pour leur propre compte, mais assument une fonction de protection et de médiation entre les intérêts de leurs partisans et l’appareil administratif de l’Etat qui leur permet d’asseoir leur légitimité. L’exemple de l’UGTT est ici emblématique dans la mesure où elle trouve un intérêt à faire du gouvernement un concurrent plutôt qu’un partenaire.

Une «mafia entrepreneuriale» touchant de nombreuses activités

Les instances de répression et de contrôle de l’État étant défaillantes, une «mafia entrepreneuriale» touchant à un nombre élevé d’activités a vu le jour. Fortement structurée, profitant des opportunités d’enrichissement que fournit le laissez-faire économique, elle s’est insérée dans les appareils politiques et administratifs qui gèrent l’essentiel des ressources sociales su pays.

N’étant ni formelle, ni centralisée, ni hiérarchisée, la mafia en Tunisie s’impose sous la forme de souverainetés autonomes et parfois concurrentes : mafia salafiste, mafia des médicaments, de la friperie, des fruits et légumes, du carburant de contrebande, de la contrefaçon, des marchandises chinoises interdites à l’importation, de l’évasion fiscale, des transferts et du blanchiment d’argent, des passeurs d’immigrés clandestins, celle qui gère les ports et les aéroports.

Toutes ces mafias tirent parti de l’évolution du marché, élargissent leur domaine d’intervention et leurs réseaux de complicité en opérant sans haine ni violence. De plus, l’augmentation régulière du chômage crée une société d’exclus qui va se révéler constituer une demande de protection.

Il faut reconnaître que de temps en temps éclatent des grands scandales liés à la corruption d’un certain nombre de hauts fonctionnaires. Une façon pour le gouvernement de nier d’abord l’existence de la mafia, et de se dédouaner ensuite de toute responsabilité en la réduisant à la délinquance commune, évitant ainsi toute investigation réelle des forces politiques placées à la tête des institutions de l’Etat et leur implication dans des activités vécues par une majorité de citoyens comme une trahison à l’égard des valeurs de la société mafieuse. Sauf qu’ils ignorent certainement que le recours à la loi du silence, la fameuse omerta, est une composante essentielle de phénomène mafieux.

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