Chronique d’un monde est en perte d’humanité

Lorsqu’on porte la réflexion sur notre époque, on ne peut que constater une recrudescence dans la perte des qualités essentielles qui définissent l’humanité. Il y a en effet un écroulement des stratégies d’inhibition des pulsions par l’éducation et l’humanisme. Et quand le masque tombe, on découvre que l’homme est un loup pour l’homme, pour emprunter la célèbre phrase de Thomas Hobbes, mais avec une technologie de destruction massive.

Ridha Ben Slama *

La «perte de l’humain», à travers les guerres, les catastrophes et les manipulations diverses répandues, a mené à une rupture avec la normalité et à une remise en question de la nature humaine.

Le génocide de Gaza, les conflits armés au Soudan, au Yémen, en Ukraine, en Birmanie (Myanmar)… témoignent de l’horreur et de la déshumanisation qui marquent la mémoire collective. Le «mal du siècle» est souvent lié aux intérêts financiers, à l’armement de plus en plus sophistiqué et dévastateur ; il reflète aussi une aversion de la vie, une forme de perte d’essence humaine face au monde dit «moderne»

Même la technologie, censée être un élément de progrès, risque de devenir un facteur potentiel de «perte de l’humain» en raison de l’utilisation excessive des smartphones, des réseaux sociaux et des jeux en ligne qui entrainent une dépendance, altèrent la communication naturelle et affectent les relations interpersonnelles.

Technologie et perte de l’humain

L’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur le chômage, à titre d’exemple, est une réalité en pleine accélération. Les données récentes confirment des vagues de licenciements ciblées et une transformation structurelle profonde du marché du travail.

La progression de l’automatisation et de l’IA soulève des questions sur la place de l’humain dans le marché du travail et la société, et sur la nécessité de trouver un équilibre pour que ces outils aident l’humain sans le remplacer. Aucun progrès technologique (IA, biotechnologies) ne devrait être imposé sans un débat démocratique sur son utilité sociale et son impact humain, ce n’est pas une fatalité subie. L’abus démesuré et dévié de technologie risque aussi de saturer la cognition par un excès d’informations comme par la désinformation, impactant potentiellement l’attention, le raisonnement et la mémorisation.

La société dite «moderne» façonne de plus en plus nos comportements à travers des normes et ses attentes, mais elle contribue aussi à la «perte de l’humain» lorsque les structures sociales s’opposent à la nature et créent des tensions entre les exigences sociales et l’essence naturelle de l’être humain. Dans un monde complexe, l’indifférence envahissante face aux enjeux éthiques et politiques entraine à une chute de l’humain vers la bestialité. 

Erosion du droit et impunité

Le constat de l’érosion du droit international et de l’impunité croissante des dirigeants reflète la crise profonde de l’ordre mondial actuel, souvent décrite comme une amplification dans le recours à la «loi du plus fort».

Les mécanismes de justice internationale, bien qu’essentiels, font face à une hostilité accrue de la part des États dominants et de leurs apparentés. Les leçons du passé sont oubliées. Le droit international est fréquemment bafoué lors de conflits armés, entrainant des bilans humains tragiques. La crise de la Cour Pénale Internationale (CPI) en est une illustration. Bien que la CPI ait franchi des étapes historiques en émettant des mandats d’arrêt contre des dirigeants en exercice (comme Benjamin Netanyahou en 2024), son efficacité dépend largement de la coopération des États. Elle est souvent critiquée pour une application perçue comme «à géométrie variable», ménageant parfois les puissances.

Finalement, on peut dire sans exagérer que «les masques sont tombés» au cours des premières décennies de ce siècle. Cette expression résonne aujourd’hui avec une amertume particulière. Elle marque la fin des faux-semblants diplomatiques et l’entrée dans une ère de réalisme brutal et infernal. Quand les institutions internationales sont paralysées et que les discours sur les «droits de l’homme» ne correspondent plus aux actions sur le terrain, on assiste à plusieurs ruptures majeures. La fin de l’hypocrisie civilisationnelle s’impose désormais à notre esprit.

Double standard et indignation sélective

Après la seconde guerre mondiale, l’ordre international s’était appuyé, approximativement, sur un langage universel de paix et de droit. Aujourd’hui, le masque des «droits de l’Homme» ou de la «défense de la démocratie» tombe pour révéler le double standard, l’indignation sélective selon l’identité des victimes ou des agresseurs. Le pur rapport de force commande à travers la reconnaissance que, pour certaines puissances, le droit n’est qu’un outil rhétorique qu’on utilise contre ses ennemis et qu’on ignore pour soi-même.

Ce véritable retour à l’état de nature révèle une forme de déshumanisation décomplexée. Les dirigeants ne cherchent même plus à nier les crimes ou à s’excuser, ils les justifient par la «nécessité sécuritaire» ou la «survie nationale». L’impunité devient une stratégie de communication : montrer qu’on peut enfreindre la loi internationale sans conséquences est une démonstration de puissance. La contamination a touché les systèmes politiques nationaux avec le brutal envahissement du populisme, des autoritarismes, des dictatures…

On a longtemps cru que le commerce mondial et les traités techniques suffiraient à «civiliser» les rapports entre États. Le voile de la raison économique s’est défait face au retour des idéologies radicales, de la vengeance et du mépris de la vie humaine. Cette situation crée un sentiment de vertige, celui de vivre dans un monde où les garde-fous n’étaient pas plus que du papier. La question qui se pose alors est de savoir ce qui reste. Est-ce le chaos total, ou la possibilité de reconstruire quelque chose de vrai, d’humain, débarrassé des truquages ?

Pour sortir de la logique du «gain par tous les moyens» et restaurer une dignité humaine bafouée, il ne suffit plus d’ajuster le système international, il faut en réviser les axiomes fondamentaux. Cette refondation repose sur trois piliers : la primauté du vivant sur le profit, une démocratie reconstituée et une éthique de la responsabilité globale. Il s’agit d’une révision systémique basée sur des principes humanistes en inversant la hiérarchie des normes : le vivant avant le chiffre. 

Le monde actuel est régi en principe par le «droit commercial» et surtout par la finance. Nous sommes passés d’une économie de production à une économie de marchés financiers, où la valeur d’une entreprise dépend souvent plus de ses algorithmes et de sa capitalisation boursière que de sa main-d’œuvre réelle. Une révision humaniste placerait la dignité humaine et la préservation de la biosphère au-dessus de la liberté débridée dans les échanges commerciaux au profit de plus puissants.

Il est vital de réhabiliter le concept d’économie sociale et solidaire à l’échelle globale. Le succès d’un État ou d’une entreprise ne devrait plus être mesuré par le PIB ou le bénéfice, mais par des indicateurs de bien-être, de santé mentale et d’empreinte écologique. Il conviendrait de déclarer l’eau, l’air, la santé et l’éducation comme «biens communs de l’humanité», les rendant inaccessibles à la spéculation et au profit privé.

La démocratie représentative actuelle est en pleine crise, car elle est souvent captée par des lobbies économiques et par une manipulation corruptive des élections vidées de leurs principes. La remettre à niveau nécessite un droit de regard sur la nature du progrès, Concernant les dirigeants, il est impératif de créer une réelle responsabilité pénale et politique pour ceux d’entre eux dont les choix bafouent délibérément les droits fondamentaux ou l’avenir des générations futures.

Pour que les masques ne tombent pas sur un vide juridique, le droit international doit évoluer en réformant le Conseil de Sécurité de l’Onu, en supprimant le droit de veto en cas de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Aucun État ne devrait être juge et partie. Aussi, faudrait-il renforcer la compétence universelle des tribunaux pour que les crimes financiers et environnementaux majeurs (écocides) soient poursuivis avec la même rigueur que les génocides et les crimes de guerre.

L’éducation des jeunes générations doit servir comme «Éveil à l’Altérité», une remise à niveau qui doit être culturelle avant d’être législative. Le système éducatif actuel forme des «producteurs», hypothétiquement performants. Une réforme appropriée éduquerait des «citoyens» capables de pensée critique, d’empathie et de coopération. La philosophie et l’éthique seraient enseignées dès le plus jeune âge comme des outils de navigation essentiels, pour que la science sans conscience ne soit plus la norme.

Dans un monde lancé à toute vitesse vers l’inconnu, la sagesse consiste à savoir faire escale. Marquer un temps d’arrêt. Le gain par tous les moyens a créé un monde riche en objets mais pauvre en sens. Une approche réfléchie et apaisée propose de choisir la tempérance et le respect non comme des contraintes, mais comme les conditions de notre survie.

Pour une économie de la mesure

Pourquoi ne pas établir une Charte des Principes pour une Gouvernance Humaniste et Durable à travers la primauté de la Dignité sur la Rentabilité ? Aucune décision économique ou politique ne peut être justifiée si elle entraine la déshumanisation d’un individu ou d’un groupe (esclavage moderne, conditions de travail dégradantes, sacrifice de populations au nom de la croissance). L’accès aux besoins fondamentaux (eau, nourriture, logement, santé) est un droit inaliénable qui doit être garanti hors des lois du marché. Le PIB serait remplacé par des indicateurs mesurant le niveau de santé mentale, l’accès à la culture, la qualité du lien social et la régénération de la biodiversité comme Indicateurs de Progrès Humain.

Il s’agit, par ailleurs, de concevoir une Démocratie de la Conscience et de la Transparence, pour tout grand projet technologique ou industriel, une «Convention Citoyenne» disposant d’un droit de blocage ou de refus si l’impact humain ou environnemental est jugé irréversible. Tout outil d’intelligence artificielle ou algorithme influençant l’opinion publique ou les choix de vie devrait être auditable, neutre et soumis au contrôle éthique citoyen.

Il est primordial de réfléchir ensemble à l’établissement d’une économie de la mesure et de la transmission, plafonnant l’accumulation, par la mise en place d’un écart maximal de revenus au sein d’une même organisation afin de restaurer le sentiment de destin commun. La spéculation financière à haute fréquence serait remplacée par un soutien massif aux investissements de «transmission» (éducation, infrastructures durables, recherche fondamentale non-orientée). Le droit international doit s’appliquer de manière universelle. Aucun État, quelle que soit sa puissance militaire ou financière, ne peut s’extraire des traités de protection des droits humains.

La création d’une instance juridique en tant que tribunal de l’Écocide et des Crimes Économiques pouvant juger les entités (États ou multinationales) dont les activités détruisent les conditions de vie sur terre, ainsi que le bannissement strict de toute technologie de guerre capable de donner la mort.

La mise en œuvre de cet éventail d’options permettrait d’opérer le passage de la conception à la pratique, ce qui nécessite une «bascule de la légitimité». Cela signifie que les citoyens devront cesser de reconnaitre comme légitimes les entités qui violent ces normes.

Souvent, ce que les cyniques qualifient d’ingénuité ou de candeur est en réalité de la lucidité : choisir de croire en une possibilité meilleure, c’est refuser de laisser les chiffres et la fatalité dicter l’horizon. C’est un acte de résistance.

* Ecrivain.

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