Trois mois après avoir alerté sur l’hémorragie du capital gris tunisien, le débat ne peut plus se limiter au constat de la fuite des compétences. Dans un monde où la puissance des nations se mesure de plus en plus à leur capacité d’innover, de sécuriser leurs infrastructures critiques et de maîtriser leurs technologies, l’ingénieur est devenu un acteur central de la souveraineté nationale. Le véritable défi du Plan de développement 2026-2030 est désormais de transformer cette ressource stratégique en levier de puissance collective.
Abdelwaheb Ben Moussa *

La Tunisie forme chaque année des milliers d’ingénieurs dont la qualité est reconnue bien au-delà de ses frontières. Pourtant, une part importante de ces compétences choisit ou est contrainte de poursuivre sa carrière à l’étranger. Ce phénomène est généralement abordé sous l’angle du marché de l’emploi ou de la fuite des cerveaux. Or, la véritable question est ailleurs : que perd un pays lorsque ceux qui conçoivent, modélisent, sécurisent et innovent ne participent plus à son propre développement ?
La réponse est simple : il perd progressivement sa capacité à décider par lui-même.
Maîtrise territoriale et autonomie technologique
Dans un environnement international marqué par la compétition technologique, la souveraineté ne se résume plus à la maîtrise du territoire ou à l’équilibre des finances publiques. Elle repose de plus en plus sur la capacité à concevoir les infrastructures critiques, à sécuriser les systèmes d’information, à piloter les transitions énergétiques et à développer les technologies qui structureront l’économie de demain.
L’ingénieur n’est donc plus un simple exécutant technique. Il est devenu l’un des principaux producteurs de souveraineté.
Cette réalité apparaît avec force dans les grands chantiers inscrits au Plan de développement 2026-2030. Qu’il s’agisse de transition énergétique, de gestion durable de l’eau, de numérisation de l’administration, de cybersécurité ou d’intelligence artificielle, aucun de ces objectifs ne pourra être atteint durablement sans une base nationale solide de compétences scientifiques et techniques.
La transition énergétique constitue à cet égard un exemple révélateur. Installer des équipements ou importer des solutions clés en main ne suffit pas. La véritable souveraineté réside dans la capacité à concevoir, exploiter, maintenir et optimiser les systèmes qui les accompagnent. Sans maîtrise des réseaux intelligents, de la gestion des données énergétiques ou des technologies de stockage, l’indépendance énergétique risque de demeurer incomplète.
Le même raisonnement vaut pour le numérique. À l’heure où les données deviennent un actif stratégique, dépendre entièrement d’architectures, de logiciels ou de capacités d’expertise externes expose les États à des vulnérabilités croissantes. Les infrastructures numériques, les plateformes publiques, les systèmes financiers et les réseaux critiques doivent pouvoir s’appuyer sur une expertise nationale forte et durable.
Chaque fois qu’un projet stratégique est conçu, audité ou piloté exclusivement par des compétences extérieures, la Tunisie achète certes une solution. Mais elle renonce aussi, en partie, à construire sa propre capacité de maîtrise.
Trois leviers pour bâtir une doctrine de souveraineté
Pour inverser cette tendance, une approche nouvelle s’impose.
La première consiste à reconnaître pleinement le rôle stratégique de l’ingénieur dans la conduite des politiques publiques. Les grands projets de transformation doivent accorder une place centrale aux compétences techniques dans les processus de décision et d’arbitrage.
La deuxième repose sur une réforme ambitieuse de la commande publique. L’État dispose d’un levier considérable pour structurer un écosystème national d’ingénierie, de recherche appliquée et d’innovation. Orienter une part significative des marchés publics vers les bureaux d’études, les entreprises technologiques et les startups tunisiennes contribuerait à créer un cercle vertueux de montée en compétence et d’industrialisation.
La troisième implique un rapprochement plus étroit entre les universités, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires de recherche et les besoins réels de l’économie. Les pays qui réussissent leurs transitions technologiques sont ceux qui transforment la connaissance en solutions concrètes au service de leurs priorités nationales.
Un choix civilisationnel
La question dépasse ainsi largement le cadre des revendications professionnelles ou salariales. Elle touche directement à la capacité de la Tunisie à maîtriser son avenir.
Pendant des décennies, les nations mesuraient leur puissance à leurs ressources naturelles, à leurs armées ou à leurs capacités financières. Au XXIe siècle, la hiérarchie des puissances se redessine autour d’une autre richesse : la maîtrise de l’intelligence technique.
Chaque ingénieur qui quitte durablement le pays emporte avec lui davantage qu’un diplôme ou une compétence. Il emporte une capacité de conception, une part d’autonomie stratégique et un fragment du futur que la Tunisie aurait pour bâtir sur son propre sol.
Le véritable choix du Plan de développement 2026-2030 n’est donc pas budgétaire. Il est civilisationnel. Soit la Tunisie continue à exporter son capital gris et à importer les technologies qui façonneront son avenir. Soit elle décide enfin de considérer l’ingénierie comme un actif stratégique national et d’en faire le cœur de sa politique de souveraineté.
Les nations qui domineront demain ne seront pas celles qui possèdent le plus de ressources. Ce seront celles qui conserveront les femmes et les hommes capables de les transformer en puissance.
* Ingénieur informatique et cadre bancaire.



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