Le poème du dimanche | ‘‘Le fleuve et la mort’’ de Badr Chaker As-Sayyab

Né en 1926 à Jeykour, dans la région de Bassora, au sud de l’Irak, Badr Chaker As-Sayyab est poète, enseignant d’arabe et d’anglais, journaliste, ayant pratiqué différents métiers.

Nationaliste aux idées de gauche, il est membre du Parti communiste irakien, qu’il quittera en 1959. Il est considéré comme l’une des voix majeures de la poésie arabe contemporaine. Avec son premier recueil, Azharun dhabila (Fleurs fanées), il est à l’origine du vers libre arabe, mouvement qu’il fonde avec sa compatriote Nazik Al-Malaika, en 1947-48.

Pourchassé, emprisonné, exilé, sa poésie est un chant vibrant de liberté et de nostalgie pour son village, simple et démuni.

Moderniste, son lyrisme est d’une musicalité rare, avec des rythmes brefs, langoureux, aux métaphores pionnières, célébrant avec tristesse et mélancolie l’enfance et la réalité des pauvres.

Au corps fragile, il passera ses dernières années, malade et luttera contre la maladie de Charcot, en vain. Il meurt au Koweit en 1964 où il était soigné.

Il laisse plus de dix-sept recueils dont nombre sont traduits, et parmi les plus appréciés, notamment, sa Chanson de la pluie (1960).

Tahar Bekri

Bouweyb*

O Bouweyb !

Des cloches de tour égarée au fond de la mer

L’eau dans les jarres le crépuscule dans les arbres

Des jarres suintent des cloches de pluie

Leur verre fond plaintif

Bouweyb  O Bouweyb !

Mon sang noirci de nostalgie

O Bouweyb 

Mon fleuve triste comme la pluie !

Comme j’aimerais courir dans l’obscurité

Serrer mes mains porter le désir d’une année

Dans chaque doigt comme si je t’apportais des offrandes

De blé et de fleurs

Comme je voudrais t’apercevoir entre les lits des collines

Pour voir la lune

Tumultueuse entre tes rives

Semant les ombres remplissant les paniers

D’eau de poissons et de fleurs !

Me plonger en toi et suivre la lune

Ecouter les graviers au fond parvenir

Au chant de milliers d’oiseaux sur les arbres

Forêt de larmes es-tu ou fleuve ?

Les poissons qui veillent s’endorment-ils à l’aube ?

Et ces étoiles restent-elles toujours à attendre ?

Nourrissant de soie des milliers d’aiguilles

Et toi ô Bouweyb !

Comme j’aurais aimé savoir ramasser les coquillages

Pour bâtir une demeure

Où brillent les eaux verdoyantes et les arbres

Comme les étoiles et la lune

Et m’en irais tôt le matin du flux à la mer

La mort est un monde étrange qui fascine les enfants

Sa porte secrète était en toi Bouweyb !

Bouweyb ô Bouweyb !

Vingt ans sont passés chaque année comme des siècles

Aujourd’hui quand s’abat l’obscurité

Et me trouve au lit sans sommeil                    

Mon cœur frémit arbre au lever du jour

Les branches les oiseaux et les fruits en silence

Je sens des larmes et du sang comme la pluie

Suinter du triste monde

Des cloches de morts dans mes veines

Vibrent dans la résonance

De mon sang noirci de désir

Pour une balle dont le froid transperce

Les profondeurs de ma poitrine

Comme un enfer brûlant les ossements

J’aurais aimé courir soutenir les combattants

Serrer mon poing puis gifler le destin

J’aurais aimé me noyer dans mon sang jusqu’au fond

Pour porter le fardeau avec les Humains

Et ressusciter la vie ma mort est une victoire

Traduit de l’arabe par Tahar Bekri

* Nom du fleuve.                                                       

Copyright Tahar Bekri

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