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L’ennemi intime a frappé à Ben Guerdane

Attaque-de-Ben-Guerdane

L’attaque terroriste de Ben Guerdane, qui a endeuillé la Tunisie cette semaine, était prévisible voire prévue. Pourquoi n’a-t-on pas pu la prévenir ?

Par Slaheddine Dchicha*

Bien sûr, il faut saluer la bravoure de l’armée, de la police et de la garde nationale.

Bien sûr, il faut saluer leur sens du sacrifice puisqu’elles sont parvenues, au prix de leur vie pour certains, à neutraliser et détruire les assaillants et sauver ainsi Ben Guerdane et l’ensemble du pays des visées néfastes des terroristes de la perspective de la création d’un émirat de Daech.

Bien sûr, il faut saluer la solidarité de la population et son aide aux forces sécuritaires.

Cependant, ni la reconnaissance ni la gratitude ne doivent en aucun cas empêcher d’analyser, de comprendre et de se poser des questions qui peuvent déranger voire choquer dans ces circonstances tristes et douloureuses que traverse le pays.

Il faut faire preuve d’autant de courage que les patriotes qui ont combattu et, pour certains, péri pour défendre la patrie, la république et la jeune démocratie. Il faut se poser toutes les questions et surtout celles qui peuvent faire mal car rien ne doit être érigé en tabou. Et ce, afin de prévenir, afin de comprendre l’ennemi et ainsi mieux le combattre. Il y va de l’existence de la Tunisie en tant que pays et de la survie des Tunisiens en tant que peuple.

Vigiles distraits et sentinelles endormies

Bien sûr, la question qui surgit de prime abord est celle concernant la défaillance voire l’absence du renseignement. Dans une ville frontalière située à un jet de pierre de la poudrière libyenne et traversée depuis longtemps par toutes sortes de trafiquants, comment s’expliquer ce qui s’est passé? Comment expliquer l’infiltration des terroristes dans cette ville? Comment ont-ils pu procéder à des assassinats ciblés? Comment ont-ils pu aménager   tant de caches et y déposer autant d’armes et de munitions? Où étaient les agents de renseignement? N’avaient-ils pas des indicateurs? N’étaient-ils pas parmi la population comme des poissons dans l’eau?

Tout Tunisien du sud et peut-être tout Tunisien tout court connaît Ben Guerdane. Cette ville-porte de Tripoli et au-delà de toute la Libye, en raison de l’économie informelle, est un supermarché à ciel ouvert, c’est aussi un centre bancaire sauvage où les bureaux de change improvisés s’alignent les uns à côté des autres avec pignon sur rue.

Tout Tunisien s’étant déplacé dans cette région a dû être frappé par les étals insolites qui proposent de l’essence et du gasoil dans des récipients tout aussi insolites disposés en bordure des routes : bouteille, jerricans, barils…

Ainsi l’économie informelle et parallèle fait partie du paysage et s’affiche en plein jour tout comme ces jeunes et moins jeunes qui, transformés en agents de change à la sauvette,  agitent d’épaisses liasses de billets de dinars tunisiens et de livres libyennes sous le nez des automobilistes et au vu et au su des policiers et des douaniers.

Tout le monde le sait, la population transfrontalière de Ben Guerdane a toujours profité de la manne libyenne : tourisme, commerce de toutes sortes engendrés par l’embargo international contre ce pays au temps de Kadhafi, produits importés hors taxe, denrées subventionnées exportées… et depuis la chute du dictateur de Tripoli et l’intervention de l’Otan, les trafiquants puisent dans le gigantesque arsenal de Kadhafi et proposent des denrées autrement plus lucratives et beaucoup plus nuisibles.

Dans ce contexte, ce qui vient d’arriver n’est pas surprenant; au contraire il était prévisible voire prévu puisque des études et des rapports contenant des avertissements et des mises en garde circulent depuis plus d’un an.

En effet, l’année dernière après les attentats qui ont ensanglanté le pays, plusieurs chercheurs et spécialistes ont tiré la sonnette d’alarme. Ainsi en est-il de David Thomson, journaliste à RFI, qui en mars 2015, commentant le numéro 8 de ‘‘Dabiq’’, le magazine de l’État islamique en anglais, conclut : «l’État islamique a décidé de faire de la Tunisie sa cible».

Dans un article publié le mardi 28 avril 2015 par le site d’information américain ‘‘The Daily Beast’’, la journaliste égypto-américaine Nancy Youssef évoquait l’installation de Daech en Tunisie comme très probable, se basant sur des publications de vidéos ou de photos du groupe terroriste.

Enfin, en décembre 2015, le site ‘‘Breibart.com’’, se fondant sur nombre d’études sérieuses, de rapports et de renseignements fiables, classe Ben Guerdane parmi les cinq plus importantes pépinières de Daech.

Ces informations à la portée de n’importe qui, nous osons l’espérer sont connues des dirigeants et surtout des services de renseignement. Mais il faut croire qu’ils n’en ont rien fait, ce qui confirme le diagnostic du chercheur Michaël Béchir Ayari établi dans son rapport N°161 du 23 juillet 2015, à l’International Crisis Group: «La Tunisie réagit au jour le jour à des violences jihadistes qui se multiplient et dont l’ampleur s’aggrave, mais son appareil de sécurité intérieure est globalement dysfonctionnel. […] Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère. Pour faire face à cette violence, mais aussi mieux gérer les contestations politiques et sociales, une réforme d’envergure des FSI est nécessaire.»

Notre mal vient de tout près

Les services de renseignement semblent n’avoir rien vu et il semble que les terroristes vivaient dans la ville et se confondaient avec les habitants. Il semble même que la plupart d’entre eux sont des «Ben Guerdaniens» donc connaissant intimement la ville, ce qui explique leur mode opératoire, les assassinats ciblés, les attaques simultanées, l’appel au soulèvement, les nombreuses caches et l’importance de la quantité de munitions. Le mal est donc plus profond puisque le ver est dans le fruit.

Mais cela aussi n’est pas un scoop. Quel qu’en soit le commanditaire, les attentats du Bardo, de Sousse et celui qui a visé la garde présidentielle ont été perpétrés, tous, par des Tunisiens. La nouveauté, c’est qu’à Ben Guerdane, des Tunisiens ont tué des Tunisiens !

De la compréhension de cette tragédie et des réponses qui lui seront données dépend la pérennité d’un Etat et de son peuple.

* Universitaire.

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