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Bloc-notes : Comment les Destouriens peuvent-ils revenir au pouvoir?

Kamel Morjane, Mohamed Jegham et Abir Moussi: les Destouriens en rangs dispersés. 

Les Destouriens ont-ils encore la possibilité de revenir au pouvoir? Oui, s’ils réussissent à se faire violence.

Par Farhat Othman *

Ils doivent pour cela mettre leur passé au service des attentes du peuple et non de leur stratégie surannée axée sur le seul désir de revanche.

Une nouvelle Didon de Tunisie?

En politique, la première règle à avoir à l’esprit est que rien n’y est impossible, ce mot s’y écrivant d’ailleurs bien volontiers avec un trait d’union (impossible). C’est la première clef pour réussir une carrière, la seconde étant que le meilleur succès est souvent préparé par une sinon plusieurs défaites.

Or, ces deux conditions semblent satisfaites chez la nouvelle vague des Destouriens ou ce qui en reste, puisque leurs troupes se sont dispersées dans le marigot politicien. D’aucuns se casent chez la force du moment, le colosse aux pieds d’argile intégriste; les autres se cherchent une nouvelle virginité du côté du parti au pouvoir, y quêtant en vain l’innocence au milieu de la luxure d’une gouvernance antique moribonde.

Toutefois, comme dans la bande dessinée d’Astérix, il semble qu’une poignée de Destouriens purs et durs résistent encore au rouleau compresseur des vainqueurs, ayant même choisi d’avoir à leur tête une égérie pour porte-drapeau. Pourront-ils donc croire à des retrouvailles avec le pouvoir? La battante qui les guide, beau symbole de la Tunisie faite femme, meilleure part du legs de Bourguiba, saura-t-elle les emmener au pinacle?

Voici ce que serait la recette du succès et que m’autorisent à livrer mes pérégrinations incessantes sur les durs sentiers de la Tunisie profonde au milieu du peuple en vue d’une psychosociologie au plus près de l’âme de la Tunisie que je crois être une exception. Si Abir Moussi y prête assez attention, elle pourrait incarner une nouvelle Didon de Tunisie.

Le présent comme renaissance du passé

Les Destouriens doivent d’abord se rendre à l’évidence que le monde — et non seulement la Tunisie — a changé; on est en postmodernité. Les mentalités, notamment populaires, n’y sont plus celles d’antan, même si les élites ne veulent abandonner leurs réflexes garants de leurs privilèges découlant d’un pouvoir assis sur des lois autant injustes qu’obsolètes.

Cependant, les temps postmodernes ont ceci de particulier qu’ils sont faits du neuf mêlé avec du vieux, revitalisant les valeurs actuelles par le meilleur des anciennes, même celles qui sont jugées archaïques, qu’on croyait avoir enterrées. La meilleure illustration en notre pays de la résurgence d’un tel passé donné pour mort est bien l’arrivée des islamistes au pouvoir en une Tunisie bourguibiste qu’on pensait à l’abri d’un tel archaïsme des plus obscurantistes.

Pour les Destouriens, le retour du passé devrait être à l’identique avec leur combat au temps du protectorat, l’exigence d’un Destour pour le pays d’où ils tirent leur nom. À cette nuance près que la revendication d’un Destour pour la Tunisie postmoderne sera la mise en oeuvre de la constitution maintenue lettre morte par tous ceux qui ne veulent pas voir les droits et libertés qu’elle a consacrés profiter au peuple pour qu’il soit enfin majeur et émancipé.

C’est cela qui devra être le principal combat de Mme Moussi: agir activement, sans nul dogmatisme ni intégrisme, pour la concrétisation des acquis de la constitution du pays, tous les droits et l’ensemble des libertés qu’elle consacre. Ce qui impose la réalisation immédiate d’une réforme législative d’envergure, allant en profondeur des tabous, bousculant les mentalités figées, ainsi que le fit Bourguiba, référence absolue des Destouriens.

Ainsi, après l’Archéo et le Néo-Destour, on aura droit à un Destour ultime se présentant en champion des droits et des libertés populaires, sans nulle restriction idéologique, car de tels acquis sont le résultat des exigences majeures des Tunisiennes et des Tunisiens dont l’esprit est libertaire aujourd’hui plus que jamais et encore mieux depuis sa révolution.

Empêcher le retour du refoulé

Aujourd’hui, dire qu’on milite pour les valeurs ne suffit plus, celles-ci n’étant pas que des mots d’ordre qu’on retrouve chez pratiquement tous les partis politiques et se réduisant à des slogans creux. Cela impose la réforme législative ambitieuse; ce qui n’est pas évident pour tout le monde, y compris les Destouriens aussi traditionalistes et conservateurs que la quasi-majorité de la classe politique (et non la majorité du peuple) dans les domaines sensibles tus.

En effet, c’est au niveau des lois liberticides en matière de vie privée et de ces sujets à connotation religieuse que les revendications populaires sont pressantes et la réticence des Destouriens la plus grande. Sont-ils donc prêts à toilettes l’arsenal juridique des lois scélérates en matière d’alcool, d’homophobie et de cannabis? Veulent-ils rationaliser la défense du sacré, de la pudeur et de bonnes mœurs en abolissant les textes contraires aux droits de l’Homme? Entendent-ils réaliser sans tarder l’égalité successorale entre les sexes?

Voilà autant de domaines qui supposent un engagement concret et rapide dans le prolongement de l’exigence de la mise en oeuvre de la constitution. Cela est d’autant plus urgent que ces lois illégitimes datent pour la plupart de la colonisation et nourrissent l’inconscient populaire d’actes refoulés; or, on sait terrible le retour du refoulé!

En un mot comme en mille, il s’agit d’agir pour empêcher les terribles dégâts du retour du refoulé en agissant en amont, libéralisant les mœurs et reconnaissant des libertés privatives, toutes les libertés, en veillant à des droits pour des citoyens égaux en tout, y compris dans les matières abusivement écartées jusqu’ici du fait d’une fausse lecture de la religion du pays.

Oser ce qui n’a pas été fait

La mise en œuvre du Destour de la Nouvelle Tunisie se traduira donc par une révolution mentale; et elle ne concernera pas juste sur la vie intérieure du pays, la Tunisie étant un pays monde dont la destinée est liée à son environnement géostratégique. Aussi, les Destouriens, s’ils veulent reconquérir le pouvoir, doivent oser faire ce qui n’a pas été fait ni par leur champion Bourguiba ni à plus forte raison par ses actuels successeurs ou contempteurs.

D’abord, ce sera d’aller dans le sens de ce que préconisait justement leur modèle en ayant le courage de normaliser les relations de la Tunisie avec Israël dans le cadre d’un retour à la seule légalité qui compte, celle du partage de 1947. Ensuite, en liant cette issue inéluctable au conflit de Palestine à une initiative à prendre d’une aire de civilisation entre l’Orient et l’Occident, initiée entre le Maghreb et l’Union européenne avec l’appel à la la création d’un espace méditerranéen de démocratie, dont la première manifestation sera l’ouverture des frontières aux Tunisiens sous visa biométrique de circulation, réveillant enfin le rêve d’une Méditerranée comme lac de paix.

Il s’agit ici d’une recette de succès pour les Destouriens (mais pas seulement) s’ils veulent servir ce pays et ne pas faire la politique, comme leurs adversaires, en tremplin pour retrouver le pouvoir et/ou le garder. Cela impose des sacrifices de tout ce qui est obsolète dans leur vision du monde et de la Tunisie et de se faire violence sur nombre d’aspects rétrogrades de leur idéologie pour se concentrer sur l’essentiel : ce qui parle au peuple. Ce dernier a besoin d’une politique qui soit éthique, que je nomme poléthique, soucieuse de ses droits et libertés.

Et ces derniers imposent, outre l’admission d’une vie privée totalement émancipée, l’absolue égalité citoyenne, tout autant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, se manifestant sur ce dernier plan ô combien essentiel par le libre mouvement que l’outil du visa biométrique de circulation garantit dans le respect des réquisits sécuritaires incontournables. C’est bien ainsi qu’on donne une contrepartie valide à la grosse concession faite aux partenaires de la Tunisie en violation du droit international qu’est la levée des empreintes digitales de ses citoyens!

Cela est commandé par l’esprit du nouveau monde et permettra aux Destouriens (ou d’autres) d’en relever enfin, en incarner les exigences essentielles, tout en étant des représentants d’un passé évanoui ou même grâce à une telle qualité. C’est cela la postmodernité, alliage du sophistiqué et de l’archaïque. Et les Destouriens ont l’avantage aujourd’hui d’en être une bonne illustration: le passé archaïque au sens de premier, initial, mais aussi et surtout par la maîtrise de réseaux partout dans le pays qu’ils mettent actuellement au service d’autres au lieu de les réactiver en les ramenant des chemins de traverse où ils se sont fourvoyés. Ce qui doit se faire sur la base des valeurs de notre temps qui leur apporteront jouvence et virginité non pas nouvelles, mais renouvelées, non pas modernes, mais postmodernes.

* Ancien diplomate, écrivain.

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