Il y a des coïncidences qui ne sont jamais des coïncidences. 2025 est une année étrange où ‘‘Le Roi Lear’’ semble avoir décidé de refaire le tour du monde comme un vieux fantôme venu réclamer ses dettes. Le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Italie, la Pologne, la Roumanie, l’Espagne, l’Égypte, l’Iran… partout, le même cri shakespearien : quand le pouvoir délire, le royaume s’effondre. Même Jung n’aurait pas rêvé un symbole aussi discipliné.
Manel Albouchi
Aux Journées théâtrales de Carthage (JTC 2025), à deux reprises sur la même scène du Théâtre de l’Opéra de la Cité de la culture, ce n’est pas un spectacle que nous avons vu : c’est un diagnostic, presque une IRM du psychisme collectif.
Le mythe est revenu parce que les peuples n’arrivent plus à contenir ce qu’ils sentent approcher.
‘’Le Roi Lear’’ égyptien : le père épuisé
Le 22 novembre, l’Égypte ouvre le bal à l’Opéra de Tunis avec la pièce de Shakespeare, mise en scène de Shadi Sorour, avec le grand Yahia Fakharani dans le rôle-titre.
Ce Lear-là était un roi épuisé, entouré de courtisans qui parlent trop et comprennent trop peu. Un patriarche qui cherche l’amour dans la flatterie, la vérité dans le mensonge comme tant de pouvoirs contemporains qui confondent adhésion et obéissance.
Dans le silence de la salle, on sentait le malaise : ce roi ne tombait pas seul, il tombait avec nous.

‘‘Le Roi Lear’’ iranien : l’opéra du chaos
Le 26 novembre, place au spectacle musical iranien, mis en scène par Aylika Abdelrazghi, produit par Ali Oji, avec le prodigieux Mohammad Reza Yazdani.
Deux heures où Shakespeare devient une partition, où la musique et le son de guitare électrique amplifie la folie du pouvoir mieux que n’importe quel éditorial politique.
Ici, on entrait dans un Lear mystique, traversé de fractures intérieures. Ce n’était pas seulement un roi qui s’effondrait : c’était une âme en crise frappée par la vérité qu’il avait trop longtemps refusée.
Là où l’Égypte montrait un père, l’Iran montre un système : un royaume qui se dévore lui-même, une scène qui résonne comme un bulletin d’actualité que l’on aurait préféré ne pas comprendre.
Pourquoi Lear revient toujours quand le monde vacille ?
Chaque fois que ‘‘Le Roi Lear’’ réapparaît massivement dans le monde, l’Histoire semble vivre une torsion particulière :
– 1606 : épidémies, complots, crise de succession en Angleterre;
– 1940-45 : seconde guerre mondiale, chute des empires européens;
– 1968-1975 : révoltes étudiantes, fin du colonialisme, crises politiques mondiales;
– 2019-2020 : pandémie, effondrement des certitudes, défaillance des leaderships;
– 2025 : instabilité politique généralisée, confusion morale, perte de repères et montée des extrêmes.
Comme si Shakespeare avait créé un sismographe de la conscience collective : quand les rois perdent la tête, Lear sort de son tombeau.
Les archétypes d’un pouvoir qui ne tient plus
Jung nous a appris que les mythes reviennent quand les angoisses ne sont pas symbolisées.
En 2025, Lear n’est plus seulement un personnage : c’est l’archétype du Vieux Roi, celui qui croit gouverner alors que tout s’effrite, celui qui s’entoure de flatteurs et punit la vérité, celui qui abdique sans comprendre qu’il renonce à son âme, celui qui confond amour et loyauté automatique.
Marie-Louise von Franz, élève de Young, écrivait que la mort du vieux souverain est la condition de naissance d’un nouveau centre psychique.
Nous y sommes.
Goneril et Regan, les deux filles perfides du Roi Lear ne sont pas des «méchantes». Ce sont les forces qui prennent le pouvoir quand la conscience vacille : ambition sans limites, manipulation affective, lutte clanique, loyautés toxiques.
Elles sont les populismes qui grimpent quand le royaume n’a plus de centre, les clans qui dévorent un pays quand l’autorité symbolique s’effondre.
Cordelia, la plus jeune fille du Roi Lear, ne flatte pas. Elle dit ce qui est vrai. C’est pour cela qu’elle est rejetée.
Elle est le Soi jungien : la vérité psychique, l’axe intérieur, la conscience profonde qu’on sacrifie par paresse morale. Et quand Lear la retrouve, il retrouve son âme mais trop tard.
Peut-être est-ce ainsi que renaissent les mondes : par une vérité qu’on entend seulement après l’effondrement.
Pour Jung, toute transformation commence par la nigredo : la noirceur, le chaos, la décomposition de l’ancien monde.
La tempête de Lear n’est pas une météo. C’est la tempête de 2025 : guerres, crises de valeurs, autorité en chute libre, solitude numérique, fatigue morale extrême.
Dans ces tempêtes-là, on ne devient pas fou : on devient lucide au prix fort.
Ce que »Le Roi Lear » révèle de nous
Au fond, parler de Lear en 2025 revient à poser une question simple et dangereuse : avons-nous encore des rois lucides, ou seulement des royaumes qui dégringolent ?
Le théâtre a répondu avant nous. Il a montré un patriarche aveugle, un système qui s’effondre, un peuple qui paie le prix. Et il nous murmure : «Si vous ne réglez pas vos complexes de pouvoir, l’Histoire le fera pour vous. Généralement sans préavis.»
Avec ‘‘Le Roi Lear’’, les JTC 2025 n’ont pas simplement inauguré une édition. Elles ont diagnostiqué un monde malade, et nous ont tendu un miroir que personne ne voulait vraiment regarder.
Comme toujours, Shakespeare gagne. Et nous, nous sortons du théâtre un peu plus conscients… ou un peu plus inquiets. La frontière entre les deux est, elle aussi, tragiquement shakespearienne.



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