Oran | Mémoire populaire et héritage méditerranéen

À Paris, dans son modeste appartement du Passage Briare, Nathalie prépare un voyage qui, sur le papier, pourrait sembler ordinaire : un billet d’avion, un visa, un hôtel. Pourtant, en août 2019, ce départ pour Oran n’a rien d’anodin. Il s’agit d’un retour différé, longtemps repoussé, vers une ville quittée dans le fracas de l’histoire. Nathalie est journaliste, juive algérienne née en France, héritière d’un exil qui ne dit pas toujours son nom. À travers elle, ‘‘Oranaise sang pour sang’’ de Valérie Rodrigue, Éditions L’Harmattan – Collection Graveurs de Mémoire, Pais 14 octobre 2025) interroge la mémoire, la filiation et la persistance du lien avec une terre quittée mais jamais effacée.

Djamal Guettala

Les tantes de Nathalie, dispersées entre la France et Israël, la missionnent à distance. Retrouver les anciens appartements familiaux, photographier les portes, les balcons, localiser la tombe de Raoul, jeune oncle mort en 1958 sur la route d’Alger à Oran. Elles voyagent par procuration. La mère, elle, reste muette. Elle a tiré un trait sur l’Algérie. «La famille peut-elle faire le deuil d’un fils, d’un pays ?» Cette question traverse le livre comme une cicatrice ouverte.

Fragilité affective, mémoire collective et abandon personnel

Au fond, Nathalie s’offre aussi ce pèlerinage pour panser une blessure intime : oublier Ilyas, l’amant kabyle qui l’a quittée. Pour l’oublier, ou pour s’en rapprocher autrement. Le récit avance ainsi sur deux lignes parallèles : l’histoire familiale et la fragilité affective, la mémoire collective et l’abandon personnel.

À Oran, Nathalie n’est pas seule. Nassim, jeune Algérien, l’accompagne dans les quartiers d’Eckmühl et de la rue d’Arzew. Les immeubles fatigués, les cages d’escalier sombres, les portes mangées par le temps deviennent des archives à ciel ouvert. Chaque étage est une hésitation, chaque sonnette une possibilité de déception. Mais la ville répond par l’humain. Une voisine, Aïcha, ouvre une porte qui n’est pas la bonne et invite pourtant Nathalie à entrer : «À la place, vous pouvez venir chez moi, tous les appartements se ressemblent.» Café noir et sucré, bonbons pour Nassim, gestes simples. L’hospitalité algérienne, intacte, déplace la nostalgie vers le présent.

Les souvenirs affluent. Les Andalousses, plage aimée de la mère, où l’on bronzait en deux-pièces, où l’on mordillait des poissons grillés, entre sardines et merguez sur réchaud Butagaz. «Elle adorait ce littoral méditerranéen, sa terre natale, kif-kif la Côte d’Azur française.» La joie d’avant l’exil, avant la rupture, affleure dans ces images baignées de soleil.

La ville se donne aussi dans sa vitalité actuelle : les lions de la place du 1er Novembre, les marchés, les merceries, les djellabas, le linge suspendu aux balcons. Nathalie évoque le rayouyou, cette joie juive nord-africaine faite de bruit, de musique arabe, de paillettes, de fêtes et de silence après la fête. Dalida, enfant d’Oran, traverse le récit comme une icône familière, trait d’union entre mémoire populaire et héritage méditerranéen.

Mais Oran est aussi une ville de strates plus profondes. Un message reçu sur le téléphone ouvre une autre porte du passé : celle de Saül Bensoussan, ancêtre assassiné en 1889 lors d’un crime passionnel. Condamné à mort, gracié, déporté au bagne de Cayenne, il y grava sur un mur un seul mot : «maman». Ce détail bouleversant relie l’intime à l’Histoire, la tragédie individuelle à la longue présence juive en Algérie.

Judéité algérienne, exil et transmission

La figure du père traverse le livre avec pudeur. Enfant pauvre de la rue d’Arzew, devenu instituteur par l’école et l’effort, fier de transmettre le savoir républicain. «Nos ancêtres les Gaulois», récitait-il à ses élèves, ironie coloniale et preuve d’une assimilation qui fut aussi une promesse d’élévation. Nathalie observe ce parcours sans jugement, avec tendresse.

Au fil de la promenade, la ville s’ouvre. Le port, les bateaux venus d’Alicante, de Marseille ou de Barcelone, la Vierge de Santa-Cruz dominant Oran. La lumière, le ciel dur, le bleu. Là, quelque chose s’apaise. «C’était beau, Oran.» Cette phrase simple clôt une quête sans la refermer.

‘‘Oranaise sang pour sang’’ parle des identités multiples, de la judéité algérienne, de l’exil et de la transmission. «Passé familial, déracinement, religion, gens d’ici et de nulle part. L’Algérie, c’est l’inconscient collectif de la France. Et l’inconscient, cela ne se commande pas.» Le livre rappelle que l’histoire ne se règle pas, qu’elle se traverse.

Ce récit, à la fois sobre et profondément incarné, dit quelque chose d’universel : la nécessité de regarder d’où l’on vient pour comprendre où l’on se tient. À Oran, Nathalie ne récupère pas un passé intact. Elle rencontre des vivants. Et c’est peut-être là, dans cette humanité partagée, que se joue la vraie fidélité à la mémoire.

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