À l’occasion du 70e anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, l’Institut supérieur d’histoire de la Tunisie contemporaine (ISHTC – Université de Manouba) a tenu un colloque à Yasmine Hammamet sur le thème «Indépendance, luttes, négociations et quête de souveraineté », les 26, 27 et 28 mars 2026, à Yasmine Hammamet. Compte-rendu des débats…
Adel Ben Youssef *
Le comité scientifique de l’ISHTC, composé des professeurs Fayçal Chérif, Ali Aït Mihoub et Bilel Saoudi a souhaité replacer la notion d’indépendance «dans un cadre plus nuancé, en prenant en considération les contraintes objectives qui ont jalonné son cheminement».
Par une approche comparatiste, le colloque visait une réflexion approfondie sur les dimensions politiques, militantes et militaires de la lutte pour l’indépendance, et cherchait à déterminer dans quelle mesure cet événement a réellement abouti à une souveraineté pleine et entière.
L’ouverture a réuni, autour du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Mondher Belaid, le recteur de l’Université de Manouba, Pr. Ameur Chérif, la gouverneure de Nabeul, Hana Chouchani.
Aboutissement des sacrifices des aïeux
Le directeur de l’ISHTC, Pr. Khaled Abid, a replacé l’indépendance dans son contexte historique local et international, passant en revue les réalisations de l’État national à l’aube de l’indépendance, notamment en matière d’enseignement et de recherche scientifique. Il a salué le parrainage présidentiel de la manifestation et rappelé les activités de l’ISHTC : colloques, publications et acquisitions d’archives… Il a dénoncé certaines dérives post-14 janvier 2011 qui ont tenté de transformer cette institution de recherche, qui s’apprête à fêter sa cinquantième année dans trois ans, le Programme national de recherche scientifique (lancé en octobre 1979), en simple établissement d’enseignement supérieur, affirmant que «l’ISHTC restera pour toujours le garant de l’histoire et de la mémoire tunisiennes».
Le ministre Belaid a souligné la symbolique de la fête de l’indépendance et les étapes de la lutte nationale contre le colonialisme français. Il a rappelé que le 20 mars 1956 incarne l’aboutissement des sacrifices de nos aïeux et a insisté sur les priorités de l’État indépendant : enseignement, santé et modernisation, en particulier pour la femme.
Le recteur de l’Université de Manouba, Pr. Ameur Cherif, a annoncé l’acquisition par le MESRS d’un grand scanner pour microfilms, qui sera mis à disposition des chercheurs et étudiants de l’ISHTC. Il a aussi rappelé la place de l’ISHTC dans les sciences humaines et sociales en Tunisie et l’engagement de l’université pour le rapatriement et la conservation des archives tunisiennes conservées en France, ainsi que pour le rayonnement national et international de l’institution.
La clôture du colloque s’est déroulée en présence de la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, qui a souligné l’attention portée à l’histoire nationale, rappelant que la création du ministère de la Culture en 1961 fut un pari du gouvernement de l’indépendance, et a souligné que la culture est un pilier de développement durable, offrant des réponses créatives aux défis contemporains.
Le réalisme de Bourguiba a prévalu
La conférence d’ouverture, donnée par l’ancien directeur de l’Institut supérieur du mouvement national (ISMN) et spécialiste en histoire contemporaine, Pr. Noureddine Dougui, a porté sur «L’indépendance de la Tunisie : une genèse difficile». Le conférencier a retracé les étapes du mouvement national depuis l’occupation du territoire le 24 avril 1881, jusqu’au déclenchement de la lutte armée après le congrès du Néo-Destour le 18 janvier 1952 à Sidi Mahrez, après l’échec des négociations franco‑tunisiennes suite à la note du 15 décembre 1951.
Avec l’escalade de la résistance armée, la France a fini par proposer l’autonomie interne : le 31 juillet 1954, Pierre Mendès-France prononce son discours à Carthage, ouvrant la voie à un accord avec le Néo-Destour et Habib Bourguiba autorisé de rentrer en Tunisie le 1er juin 1955 ; les conventions du1er et du 3 juin 1955, signées par Edgar Faure et Tahar Ben Ammar, instituent l’autonomie interne.
Les négociations pour l’indépendance totale butaient sur le veto des milieux coloniaux «Les Prépondérants», mais grâce au réalisme de Bourguiba, la Tunisie obtient finalement son autonomie totale et le protocole du 20 mars 1956 est signé au Quai d’Orsay par le ministre français des Affaires étrangères Christian Pineau et le Premier ministre tunisien Tahar Ben Ammar, dix‑huit jours après la fin du protectorat français au Maroc. Ces reconnaissances s’inscrivent aussi dans le contexte de la volonté française de préserver l’Algérie sous sa domination après le déclenchement de la guerre de libération le 1er novembre 1954.

Les sept séances scientifiques ont accueilli 30 communications présentées par des spécialistes venus de 11 pays : Tunisie, France, Espagne, Italie, Grande‑Bretagne, Algérie, Maroc, Libye, Égypte, Liban et Palestine. Côté tunisien, les universités de la Manouba, de Tunis I, d’El Manar, de Sousse et de Jendouba étaient représentées.
Parmi les intervenants français figuraient Pr. Pierre Vermeren, ami de longue date de la Tunisie et du Maroc, Anne Clair Bonneville et Alya Aghlan (de Paris I Panthéon‑Sorbonne). L’Université de Castille‑La Mancha (Espagne) était représentée par Pr. Miguel Hernando de Larramendi et l’Université de Pérouse (Italie) par Pr. Laura Morreale.
Les collègues du Liban et de Palestine n’ont pas pu se rendre en Tunisie en raison du conflit militaire au Moyen‑Orient. Néanmoins, le directeur de l’ISHTC a maintenu leurs noms sur l’affiche officielle et demandé à des collègues de lire les résumés de leurs communications.
Les intervenants mêlaient historiens, chercheurs confirmés et deux enseignants en sociologie, audiovisuel, anthropologie, presse…. Parmi eux, le jeune chercheur et diplomate Youssef Tlili (petit‑ fils du leader national Ahmed Tlili) qui a présenté un entretien inédit de 75 pages réalisé par l’écrivain et journaliste pakistanais Ahmad Ikbel avec son grand- père lors de son séjour aux États‑Unis en 1951. Cet entretien sera publié par l’ISHTC, a indiqué son directeur.
Les débats qui ont suivi les communications ont été intenses et de haut niveau, abordant toutes les questions sans réserve.
En somme, le colloque international de l’ISHTC constitue une réussite sur tous les plans et marque un tournant important dans la recherche sur l’indépendance de la Tunisie.
* Université de Sousse.



Donnez votre avis