D’un bout à l’autre du dernier recueil de Tahar Bekri, ‘‘Le battement des années’’, le lecteur est invité à suivre, pas à pas, une sorte de déambulation à travers un Paris transformé par l’imagination créatrice du poète en un lieu correspondant parfaitement à son état d’âme. Cette promenade est loin d’être celle d’un touriste à la recherche du pittoresque. Les lieux parisiens sont plutôt transfigurés par le regard d’un poète en quête du plus profond de lui-même, dans un espace intime, dans lequel il fut contraint de passer une grande partie de sa vie, d’une part et d’autre, ces mêmes lieux renferment tant de mystère, ne cessent de l’interpeller.
Moncef Machta *

Il s’agit donc d’une poésie de l’errance qui rappelle cet accent lyrique dans le vers de Guillaume Apollinaire, extrait de ‘‘La chanson du mal-aimé’’ :
«J’erre à travers mon beau Paris sans avoir le cœur d’y mourir».
Cette errance semble n’avoir aucune motivation particulière, à part celle mobilisée par l’état d’âme du poète qui éprouve un profond sentiment de mal-être, d’être, en quelque sorte, dans l’entrave, dans l’impossibilité de prendre son élan, de revenir sur les mêmes lieux, les mêmes rues, les mêmes monuments :
«D’une rue à l’autre
L’errance jamais souveraine »
Nous découvrions les mêmes lieux
Les mêmes devantures les mêmes portes »
Nous déambulions».
Le poète est comme empêché dans son mouvement, se compare aux péniches qui longent la Seine, fixées au bord, enchainées à l’ancre :
«Les péniches qui vont et viennent
Les cordes qui nous enchainent à l’ancre ».
Les lieux de la déambulation sont nommés, les uns après les autres, tantôt ils ont une consonance particulière ; «Rue Gît-le-Cœur », «Rue Saint-André des arts», tantôt, ils font référence à des artistes, comme Picasso et son atelier. Les lieux se réfèrent aussi à l’Histoire, au nom ancien de la capitale : «A Lutèce». Le passé surgit du fin fond de l’Histoire.
D’autres lieux se référent à des personnages historiques ; comme Voltaire, Bonaparte ou à des poètes comme Apollinaire, Victor Hugo, Verlaine ou Baudelaire, Sartre et Simone de Beauvoir, Rimbaud, le poète aux semelles de vent. A travers cette errance, le poète met ses pas dans les leurs, va sur leur trace dans les lieux qu’ils avaient fréquentés.
Au hasard de la déambulation, il va à la rencontrer du marchand de châles de Russie, et c’est l’occasion de s’évader vers les terres lointaines, les paysages du Nord, cela, à la simple vue d’objets sur les étals :
«Poils de chèvres cachemire de laine
Petrouchka chapka gants
Et peaux de rennes
D’étal en étal
Nous abolissions les frontières»
Cette écriture représente les différents visages du poète. Le poème se veut à la fois, une traversée dans le besoin de rejoindre l’autre et dans le même temps, un pont qui permet de rejoindre l’autre rive. Le poète est, de ce fait, tantôt celui qui agit, tantôt, celui qui regarde agir. Il est aussi bien celui qui se laisse porter par les flots, que celui qui tient le gouvernail. Il est celui qui se définit par son caractère aérien qui lui permet de maintenir la tête hors de l’eau que celui qui renonce à poursuivre sa route, de peur d’être englouti par les flots.
La peur de ne plus se retrouver
A travers cette errance, le poète nous révèle la crainte de perdre ses repères jusqu’à ne plus se reconnaître, ni reconnaître le monde qui l’entoure. C’est la peur de ne plus être en mesure de reconnaître les choses les plus familières. Cette difficulté se traduit par la récurrence de tous les termes en rapport à une certaine difficulté à retrouver les repères, voire, les nommer : «nommer les arbres sans les reconnaître». Récurrence des termes en rapport à la mémoire et à l’amnésie : «Marcher sur l’oubli», titre d’un autre recueil.
Il se produit ainsi une véritable course éperdue à la recherche du mot juste, à même de traduire, de définir avec exactitude les sensations qu’il éprouve. D’où cet inventaire de mots qui expriment ce dont on est incapable d’exprimer :
«Mots qui tombent
Comme des pétales dans la rue»
La quête d’un paradis perdu
Mais le poète se rend compte qu’en définitive, tous les mots qu’il recherche ne font que converger vers ce qui est susceptible de fonder son être, à savoir, le pays natal. Et là, ce sont les retrouvailles heureuses avec Gabès, la ville qui l’a fait naître. Evocation de son enfance et des palmiers de son grand-père : «Je te retrouve». Un îlot, un havre, un espace de quiétude, plein de sensations susceptibles de mobiliser tous ses sens. Chaleur et lumière du couchant, paix, silence, frémissement des arbres, odeur de henné. De là, des envolées lyriques s’adressant aux éléments comme s’ils étaient des êtres vivants : «De quelle mélancolie es-tu faite, terre ?», «Je reviens te voir, jardin».
Le désir de retrouvaille avec le pays natal est associé à la douleur ressentie devant les atteintes portées par l’homme à la nature. Il semble trembler devant les dégâts subis par la palmeraie, dus à la pollution causée par l’industrie chimique.
L’évocation, d’une part, de moments de bonheur marqués par «l’allégresse juvénile» et d’autre, de moments plus douloureux marqués par la maladie de la mère : «Mère souffrante et douleur retenue». Il y a comme une jonction dans la douleur, la souffrance :
«Voici la mer qui vomit ses algues
Tant de sables alourdis d’huile gluante»
Ce qu’il souhaite, par contre, c’est de retrouver sa terre natale par les étés brûlants, la mer «sans algues gluantes, sans soufre, sans fumées» noires ou jaunes.
Le battement des années
En définitive, toute cette quête se trouve constamment travaillée par le rythme des années qui passent, dont les résonances se font au plus profond de soi. Les «battements des années» sont associés au rythme du cœur, «vibrant de mille mélancolies», où la liberté est toujours présente. Ils rappellent les battements d’ailes d’un oiseau, à la recherche d’un envol qui déploie une grande sérénité, une ouverture sur le monde.
Le recueil est une poésie qui invite à la contemplation, qui résiste au fracas du monde, appelle à la dimension solaire, empreinte de clarté, laissant de côté ce qui a trait au brouillard et à la confusion. C’est une poésie où la mélancolie et l’écriture de l’exil opposent à la tourmente, un besoin de paix verlainienne, qui n’est pas loin de rappeler ses vers :
«Le ciel est par-dessus le toit
Si bleu si calme».
* Universitaire



Donnez votre avis