La Tunisie et la difficile réforme du secteur du phosphate

La production de phosphate en Tunisie a subi une chute drastique depuis 2010. Passant d’un niveau record de 8,1 millions de tonnes en 2010, les volumes extraits ont oscillé entre 2,5 et 4,5 millions de tonnes par an, avant de se stabiliser à environ 3 millions de tonnes ces dernières années *. La Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et du le Groupe chimique tunisien (GCT) projettent d’investir 2,7 milliards de dinars tunisiens (soit environ 790 millions d’euros) pour produire 9,4 millions de tonnes de phosphates commercialisable d’ici 2035, avec un objectif à court terme de 4,5 millions de tonnes en 2026. Est-ce possible ? Et comment ?

Latif Belhedi

Ce plan, qui a été présenté par Omar Bouzouada, Pdg de la CPG et du GCT, lors d’une audition devant la Commission des finances et du budget du Conseil national des régions et des districts (CNRD), la seconde chambre du Parlement, dotée d’un rôle purement consultatif, vise à redonner toute sa place à ce secteur stratégique de l’économie tunisienne.

Les deux entreprises publiques vont-elles pouvoir ramener la production nationale de phosphate à son niveau d’avant 2011 ?  A l’instar des autres membres du gouvernement, M. Bouzouada aime tirer des plans sur la comète et on aimerait bien partager son optimisme, surtout lorsqu’il parle d’un «vaste programme de réformes», tout en lui souhaitant bonne chance.

Wishful thinking ou plans réalisables ?

Quand on connaît l’état des finances de ces deux entreprises publiques, grevées par des milliers d’emplois fictifs et des dépenses improductives visant à acheter la paix sociale dans la région chaude du bassin minier de Gafsa, on ne peut s’empêcher de douter du réalisme du plan présenté par M. Bouzouada, qui exprime davantage des wishful thinking que des projections réalisables.

Rappelons que depuis 2011, le secteur des phosphates a fait face à des perturbations de production et des difficultés logistiques. Parmi les nombreux obstacles structurels qui limitent sa performance, on citera la fragilité du réseau ferroviaire, pourtant essentiel au transport du minerai des zones minières vers les sites industriels et les ports d’exportation sur la côte est du pays, la pénurie d’eau industrielle nécessaire au lavage du phosphate et les difficultés d’approvisionnement en nitrate d’ammonium, un composant clé des activités minières.

La compétitivité des deux entreprises publiques est également affectée par l’obsolescence croissante de certains équipements industriels, les protestations environnementales exigeant la fermeture d’usines, la multiplication des pannes techniques et la nécessité d’adapter les ressources humaines aux besoins opérationnels d’un secteur en pleine modernisation.

Sur le plan financier, CPG et GCT sont confrontées à de graves tensions de liquidités, limitant leur capacité d’investissement et leur aptitude à remplir pleinement leur rôle économique et social dans les régions minières du sud-ouest tunisien.

Hausse de ses coûts d’exploitation

Le GCT occupe une position centrale dans la chaîne de valeur. À travers ses sept unités de production, le groupe transforme le phosphate en produits à haute valeur ajoutée, notamment l’acide phosphorique, le superphosphate triple, le phosphate monoammonique et le nitrate d’ammonium, destinés au marché intérieur et à l’exportation. Cependant, GCT souffre également de la hausse de ses coûts d’exploitation et de difficultés d’approvisionnement en matières premières.

Pour soutenir la relance du secteur, les dirigeants des deux entreprises ont proposé une série de mesures urgentes, dont l’ouverture de nouvelles lignes de financement, la restructuration de la dette et l’accélération des exportations. Une attention particulière est portée au renforcement de la logistique ferroviaire, considérée comme un élément clé pour l’augmentation des volumes de production.

En attendant la modernisation des infrastructures, CPG prévoit d’accroître le transport routier sur certains axes afin de fluidifier la logistique.

Parallèlement, les autorités parlent d’améliorer la gouvernance des entreprises publiques et d’accélérer plusieurs projets industriels, dont le programme Mdhilla 2, jugé stratégique pour augmenter les capacités de traitement du phosphate et dynamiser la valeur ajoutée des exportations.

La stratégie privilégie de moins en moins l’augmentation des volumes extraits au profit de la production de dérivés chimiques à forte valeur industrielle, considérés comme essentiels au renforcement de la compétitivité internationale du secteur.

Un autre axe de développement concerne la valorisation du phosphogypse, un sous-produit de l’industrie des phosphates, pour lequel la CPG sollicite des financements spécifiques.

Quand les mots remplacent les choses

La question environnementale se pose également avec acuité et des voix s’élèvent, y compris dans le parlement, appelant à une réduction de la consommation d’eau industrielle et à un recours accru au traitement des eaux usées, dans un contexte de raréfaction croissante de l’eau en Tunisie.

Pour la Tunisie, le secteur des phosphates demeure un levier stratégique de croissance économique, d’emploi et d’entrées de devises. Après des années de déclin et de difficultés opérationnelles qui ont entraîné une perte significative de parts de marché à l’international, les autorités espèrent que le nouveau plan d’investissement et les réformes annoncées permettront au secteur de retrouver progressivement son rôle de moteur de l’économie nationale.

Encore faut-il que les paroles soient rapidement transformées en actes, et c’est là où, souvent, le bât blesse. Les mots, on le sait, servent à nommer les choses, et non à les remplacer. N’est-ce pas messieurs les responsables du gouvernement ?

* Comparativement, la production du Maroc est passée de 28 millions de tonnes au début de la décennie à environ 40 millions de tonnes aujourd’hui, soit 12 fois plus que la Tunisie.

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