Le droit de se tromper est probablement le plus grand impensé de la théorie économique du développement. Il est la condition de la fécondité du marché, du crédit, de l’investissement. Sans lui, le marché devient une arène où les faibles disparaissent. Le crédit devient une corde autour du cou. La réforme devient une roulette. Avec lui, l’économie redevient ce qu’elle aurait toujours dû être, une science de l’apprentissage humain sous contrainte de rareté.
Yahya Ould Amar *

Une nation est d’abord une mémoire en mouvement. Elle garde certains chocs, elle efface certaines blessures. Dans ce travail de conservation et d’oubli se décide une grande part de sa capacité à oser, à rater, à recommencer, en un mot son avenir.
Le Nord a appris, sans même le savoir, à oublier ses défaites et à graver ses victoires. Une faillite, une réforme manquée, une mauvaise récolte, une crise financière y sont amorties, assurées, absorbées. La perte blesse, mais elle ne détruit pas l’existence entière. Le système encaisse, corrige, refinance, recommence. L’erreur devient un épisode, pas une condamnation définitive. Toute la science économique dominante — marché qui s’ajuste, concurrence, destruction créatrice, essai et erreur — décrit en réalité un monde où l’on peut se tromper sans cesser d’exister. Grâce aux mécanismes d’assurance, à l’État social, aux filets de sécurité, l’erreur y a été rendue supportable. Le Nord a construit des institutions qui transforment l’échec en apprentissage.
Le Sud vit la mémoire inverse. Une seule faillite, une seule récolte perdue, une seule crise de la dette, une seule dévaluation mal absorbée ampute l’avenir pour de bon. L’épargne d’une vie engloutie ne se reconstitue jamais. L’entreprise tombée ne laisse derrière elle ni brevet, ni réseau, ni seconde chance. Les défaites s’enfoncent comme des clous et n’en sortent plus. Les victoires s’évaporent à peine nées.
La macroéconomie nomme cela l’hystérèse – un choc passager qui laisse une trace permanente. Là où chaque faux pas est mortel, personne ne tente rien. L’immobilisme prend alors le masque de la sagesse. La prudence devient une stratégie de survie. L’absence d’innovation est une réponse rationnelle à un monde qui punit l’audace par l’irréparable.
La variable que personne n’a nommée
Depuis les indépendances des pays du Sud, on a cherché partout la cause de leur sous-développement, dans la rareté du capital, le poids de l’histoire, la planification puis le marché, l’État puis les privatisations, l’aide puis l’ajustement, les grandes infrastructures puis les microcrédits, la faute des autres ou la leur. Or il n’y a ni faute, ni malédiction propre aux peuples du Sud. Il y a une variable que nul manuel d’économie n’a nommée, parce que là où ces manuels furent écrits, elle allait tellement de soi qu’elle était devenue invisible.
Cette variable, c’est «le droit de se tromper». Autrement dit : la réversibilité. La réversibilité ne supprime pas le risque. Elle lui donne une limite. Elle transforme une perte totale en perte absorbable, une chute définitive en détour instructif, une erreur privée en apprentissage collectif. Elle trace la frontière entre les sociétés où l’on ose parce qu’on peut recommencer, et celles où l’on renonce parce qu’un seul échec suffit à fermer l’avenir.
Nous avons appliqué à un monde irréversible la physique d’un monde réversible. Nous avons enseigné au Sud la science d’un univers qui n’était pas le sien. Le développement devrait être défini comme la capacité d’une société à transformer les chocs en apprentissage, les flux en patrimoine, les erreurs en apprentissage et les réussites en acquis irréversibles. Cette idée ou théorie des capacités irréversibles traduit qu’une nation se développe lorsque chaque génération reçoit davantage que ce que la précédente avait reçu.
L’erreur des théories économiques importées
C’est pourquoi les mêmes théories économiques qui prospèrent au Nord meurent souvent en franchissant la frontière. Le médicament guérit ici et affaiblit là-bas. La libéralisation, la concurrence, la spécialisation, l’ouverture financière, la discipline budgétaire, l’ajustement par les prix produisent de l’efficacité dans des sociétés équipées pour absorber les chocs. Mais dans un monde sans amortisseurs, elles deviennent parfois des accélérateurs de fragilité.
L’échec du développement n’est donc pas l’échec des peuples. C’est l’échec d’un transfert. Car une théorie économique n’est pas une loi de la nature, universelle comme la gravitation. C’est une technologie institutionnelle, née dans un milieu, validée par ce milieu, et qui ne fonctionne qu’environnée de ce milieu. Lorsqu’on l’exporte, on en exporte le texte – les équations, les recommandations, les conditionnalités, les modèles – sans son annexe environnementale qui est l’immense ensemble des conditions tacites qui rendaient ce texte vrai.
Là où la théorie est née, ces conditions allaient de soi, tribunaux fonctionnels, crédit profond, assurance, infrastructures, information fiable, État capable, monnaie crédible, marché du travail organisé, système éducatif résilient, banques capables de porter le risque, administrations capables de corriger les erreurs. On importe les dix pour cent visibles d’une théorie ; les quatre-vingt-dix pour cent qui la portaient sont restés au pays d’origine.
Toute théorie économique cache une théorie du pardon. Là où on l’a écrite, une institution invisible veillait et défait ce que l’erreur a noué en rouvrant l’avenir refermé d’un seul geste malheureux. Arendt nommait cela le pardon — non l’absolution morale, mais la faculté proprement politique d’empêcher qu’un acte unique n’enchaîne à jamais. Le Nord a exporté ses équations ; il a gardé son pardon.
On a dit au petit producteur du Sud de se spécialiser pour le marché ; mais à la première chute des cours, il ne «s’ajuste» pas, il disparaît. On a vanté la libre circulation des capitaux, au Nord on parle d’allocation optimale réversible ; au Sud, une fuite de capitaux, une hémorragie sans retour. Chaque fois, la même cécité, confondre un monde où l’on rejoue la partie avec un monde où l’on n’a qu’une seule vie.
Il faut donc ajouter, aux trois facteurs de production qu’enseignent les manuels économiques — le travail, le capital, la technologie — un quatrième, «le droit à l’erreur». Privés de lui, les trois autres restent stériles. Le capital qu’on n’ose pas risquer dort. Le bras qu’on ne peut reconvertir s’use sur place. La technologie qu’on craint d’adopter finit par être obsolète.
Le droit à l’erreur n’est pas un droit à l’irresponsabilité. Toute l’intelligence du développement consiste à séparer la sanction de l’acteur et la survie du système. L’entrepreneur imprudent peut perdre son privilège, sa subvention, son accès au crédit ; mais le savoir accumulé, les machines, les ouvriers formés, les réseaux créés doivent rester dans l’économie nationale. Une société avancée ne sauve pas toutes les erreurs. Elle sauve ce que les erreurs ont appris.
Dès lors, le procès qu’on instruit depuis soixante ans est mal orienté. On a sommé les peuples du Sud de répondre de leur pauvreté comme d’une faute — paresse, incompétence, corruption, fatalité, mauvaise culture. Mais on ne juge pas un homme à l’aune d’un droit qu’on ne lui a jamais reconnu. Nul n’est coupable de ne pas s’être relevé dans un monde conçu pour que la première chute soit la dernière. La pauvreté n’est pas le verdict d’un peuple ; elle est la signature d’une privation — celle du droit de se tromper.
Les nations qui ont su rendre l’audace possible
Quelques nations du Sud ont franchi le seuil quand presque toutes restaient en deçà. La Corée du sud, partie de plus bas que bien des pays demeurés pauvres, a bâti une machine qui rendait l’audace ruineuse pour l’imprudent mais supportable pour la nation. L’État s’y fit assureur des téméraires, le crédit bonifié était une avance gagée sur la performance. Exporte, et tu seras refinancé ; manque ta cible, et le robinet se ferme. Et quand une firme sombrait, l’État la fusionnait, réaffectait ses actifs à plus capable qu’elle. L’expérience qui aurait coulé un homme devenait portable par le pays entier ; l’erreur restait cuisante pour la firme, douce pour le système.
La Chine érigea en méthode l’art de se tromper sans périr. Un proverbe disait «Traverser la rivière en tâtant les pierres». Chaque réforme fut d’abord un pari local et révocable avant de devenir loi nationale. Shenzhen était un test, qu’on eût pu défaire s’il était non concluant. Pékin soutint à coups de subventions ses géants et liquida ses canards boiteux par dizaines de milliers, tranchant dans le vif sans saigner l’ensemble. De cette discipline naquit un apprentissage qui composait ses intérêts d’année en année — un cliquet du développement, où chaque réussite verrouille un cran et nul échec ne ramène au point de départ.
L’État avança là où nul n’osait, puis se retira là où chacun affluait — réversibilité dans sa forme la plus pure, où le soutien est un échafaudage qu’on démonte une fois le mur dressé. De cette retraite organisée naquit une puissante industrie.
La victoire qui s’évapore
Mais dans beaucoup de pays du Sud, la victoire s’évapore. Quand une réussite survient, rien ne la retient. La mine exporte la richesse et abandonne une enclave au milieu du vide. Le chantier s’achève, les experts repartent, et le savoir-faire repart avec eux. Les flux financiers traversent le pays sans le transformer. Chaque ministre nouveau recommence à zéro, chaque consultant emporte sa compétence dans sa valise, chaque génération hérite d’un pays aussi démuni que celui reçu par la précédente.
Pis encore, ce qui réussit s’enfuit. Le médecin que le pays a formé soigne ailleurs. L’épargne nationale y compris les avoirs en devises des grandes entreprises finance les dettes du Nord. La rente quitte le territoire à la vitesse d’un virement. Le diplômé brillant prend l’avion. Tout ce qui monte cherche aussitôt la sortie, car le pays offre moins à qui réussit que l’exil ne lui promet. La fuite des capables et la fuite des capitaux racontent la même hémorragie, celle d’un territoire qui n’a aucun crochet pour retenir ce qu’il produit de meilleur. Le succès y reste réversible, faute d’un cliquet pour le verrouiller.
Le bon critère pour juger toute politique découle de là. Devant chaque projet, chaque prêt, chaque réforme, chaque investissement, une seule question devrait précéder toutes les autres, que restera-t-il comme capacité productive quand l’argent aura été dépensé ? Une bonne aide organise sa propre disparition. Une bonne dette crée plus de souveraineté qu’elle n’en prend. Un bon investissement laisse derrière lui autre chose qu’une facture, une photo inaugurale ou une statistique de croissance. Tout doit devenir capacité. Rien ne doit rester simple flux.
La croissance mesure ce qui passe ; le développement mesure ce qui reste. Ce qui passe peut enrichir une année, embellir un budget, relever une statistique. Ce qui reste transforme une nation. Là où rien ne reste, la croissance n’est qu’un mouvement. Là où quelque chose s’ancre, elle devient histoire.
Dans la plupart des pays du Sud, la croissance élève les agrégats sans transformer les vies. Elle augmente le PIB sans élargir les capacités. Elle affiche des taux flatteurs sans modifier la structure profonde de la dépendance. Elle peut provenir d’une rente, d’un cycle favorable des matières premières, d’un endettement extérieur ou d’une consommation importée. Elle devient développement seulement lorsqu’elle laisse derrière elle des compétences nationales, une épargne domestique mobilisable, une souveraineté productive. Les pays du Sud doivent donc cesser de chercher seulement la croissance. Ils doivent construire des capacités irréversibles.
Toute stratégie de développement devrait alors tenir en trois mots, amortisseurs, cliquets, ancrages. Les amortisseurs empêchent l’échec de devenir catastrophe. Les cliquets empêchent la réussite de revenir en arrière. Les ancrages empêchent les talents, les capitaux et les savoir-faire de quitter le pays au moment même où ils deviennent féconds.
Construire la réversibilité
La réversibilité s’organise, comme on dessine les règles d’une coopérative ou les statuts d’une mutuelle. Cent paysans seuls restent cent risques de ruine. Les mêmes cent paysans qui mettent leurs récoltes en commun forment un seul filet qui les porte tous. Là, le risque mortel est devenu supportable. La sécurité naît moins de l’argent accumulé que de la manière dont on relie les gens entre eux. Et relier les hommes coûte moins cher que réparer leur ruine.
Trois gestes fabriquent cette réversibilité.
Le premier est le partage du risque via des dispositifs, d’assurance publique, mutualisation locale, garanties, fonds de stabilisation, mécanismes de refinancement conditionnel.
Le deuxième est la diversification économique. Une économie d’une seule culture, d’une seule mine, d’un seul port, d’une seule rente tombe tout entière d’un seul coup ; une économie tissée de mille activités faiblement liées encaisse les chocs sans s’effondrer.
Le troisième est le partage dans le temps – via des véhicules de stabilisation. Lorsque Youssouf, ou Joseph, lit le songe de Pharaon — sept vaches grasses dévorées par sept vaches maigres — il énonce que l’avenir doit être assuré par le présent. Engranger durant les années généreuses la provision des années «stériles», c’est inventer le premier fonds de stabilisation de l’histoire humaine. Le premier acte de souveraineté économique consiste donc à empêcher le temps favorable de disparaître sans laisser de défense contre le temps hostile.
La gouvernance polycentrique offre à cette construction son architecture institutionnelle qui est de sortir du faux choix entre l’État central qui veut tout contrôler et la décentralisation désordonnée qui fragmente tout. Elle organise plusieurs centres de décision autonomes, reliés et capables d’apprendre les uns des autres. En reconnaissant les institutions locales, les règles coutumières, les savoirs communautaires et les capacités d’expérimentation régionale, elle transforme l’État en stratège, arbitre et catalyseur, plutôt qu’en monopole administratif sans intelligence. C’est une gouvernance par essais, corrections, contre-pouvoirs et diffusion des réussites.
Reste alors le facteur de l’ancrage. Une nation ne peut se développer dans un environnement de sortie généralisée, où les capitaux partent, les cerveaux partent, les profits partent, les savoir-faire partent, les institutions recommencent. D’où cette économie encore à écrire, celle de l’ancrage, ou de la rétention des rendements.
Enfin, la pauvreté est une condition temporelle consistant à vivre dans un monde où le passé ne se répare pas, où le présent se consume sans s’accumuler, où l’avenir arrive, déjà amputé. Quant à la richesse, elle est cette architecture qui permet à une société de tomber sans se briser, d’essayer sans disparaître, de perdre sans tout perdre, de gagner sans voir sa victoire s’enfuir.
Voilà pourquoi le droit de se tromper est probablement le plus grand impensé de la théorie économique du développement. Il est la condition de la fécondité du marché, du crédit, de l’investissement. Sans lui, le marché devient une arène où les faibles disparaissent. Le crédit devient une corde autour du cou. La réforme devient une roulette. Avec lui, l’économie redevient ce qu’elle aurait toujours dû être, une science de l’apprentissage humain sous contrainte de rareté
Au commencement, une nation n’était qu’une mémoire ; elle s’achève en un rapport au temps. Car se tromper n’est pas une faute contre le présent, c’est un emprunt sur l’avenir, qui suppose une société capable d’attendre que le temps lui donne tort ou raison. Rendre à un peuple le droit de se tromper, ce n’est donc pas lui pardonner son passé. C’est lui restituer son futur — le droit d’avoir, un jour, eu raison d’avoir osé.
Se développer, dès lors, c’est acheter la permission d’échouer sans périr. Rendez à un peuple le droit de se tromper, et vous lui rendez l’avenir.
* Economiste, banquier et financier.



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