Tunisie | La formation professionnelle comme moteur de la transformation économique

La formation professionnelle en Tunisie se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Face à un marché du travail en pleine mutation et des besoins économiques croissants, il est crucial de repenser son modèle, son financement et sa gouvernance. Le chômage des jeunes, la digitalisation des métiers et les nouveaux besoins des entreprises exigent un système agile et performant, capable de préparer les compétences de demain.

Ferid Herelli & Taoufik Halila *

La formation professionnelle en Tunisie, se base actuellement sur un réseau d’établissements publics (Epna), supervisé par l’Agence tunisienne de la formation professionnelle (ATFP) qui est chargée de mettre en œuvre la politique nationale en matière de formation professionnelle, en coordination avec les différents acteurs du secteur. Elle suit et contrôle la gestion de l’ensemble des centres de formation répartis sur l’ensemble des régions dans différentes spécialités.

La mission du Centre national de formation continue et de promotion professionnelle (CNFCPP) consiste à jouer un rôle moteur d’assistance et d’accompagnement dans le diagnostic des besoins en formation ; élaborer les différents plans de formation, et les évaluer ; gérer le dispositif de financement des activités de la formation continue programmée par les entreprises; soutenir le secteur de la consultance et des études dans le domaine de la formation continue et dispenser des cycles de formation diplômante au profit des travailleurs favorisant la promotion professionnelle.

Le Centre national de formation de formateurs et d’ingénierie de formation (Cenafif) est chargé, quant à lui, d’arrêter les méthodologies relatives aux différents domaines de l’ingénierie de la formation et ce en tenant en compte l’évolution technologique dans chaque secteur d’activité économique et assister les établissements de formation dans leurs implantations ; d’élaborer et actualiser les programmes de formation professionnelle et aider à leurs exploitations dans les établissements concernés ; de promouvoir la recherche appliquée à l’ingénierie et à l’innovation et mettre en œuvre les outils et moyens pédagogiques et didactiques nécessaires à leurs implémentations dans les programmes de formation ; et d’élaborer les plans de formation technique, pédagogique et fonctionnelle visant la qualification et le recyclage des personnels de formation relevant des secteurs public et privé, les mettre en œuvre et en évaluer les résultats.

Il y a lieu de mentionner aussi que la loi d’orientation de 1993 a structuré le système en distinguant formation initiale et continue, et encadrant l’offre privée avec une harmonisation des diplômes délivrés. Toutefois, il demeure, à ce jour, quelques lourdeurs procédurales, bureaucratiques qui entravent la bonne marche de la globalité du système.

Formation initiale et continue

La formation initiale délivre trois principaux diplômes : le Certificat d’aptitude professionnelle (CAP), le Brevet de technicien professionnel (BTP) et le Brevet de technicien supérieur (BTS). Ces parcours visent à préparer les jeunes à un métier précis et à faciliter leurs insertions dans le marché du travail.

Financée par la faxe de formation professionnelle (TFP) et le Programme national de formation continue (Pronafoc), la formation continue met l’accent sur la mise à jour de développement des compétences, notamment dans les métiers en évolution rapide.

Par ailleurs, des formations non diplômantes sont également proposées par des organismes ou grandes entreprises publics et privés, qui disposent de centres de formation intégrés tels que la STEG, la SNCFT, Tunisair, la Stir, la CTFA (assurances), etc.

Comparaison au niveau international 

Contrairement à la Tunisie, où l’État finance majoritairement la formation, des pays comme l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche reposent sur un modèle dual où les entreprises sont pleinement impliquées dans le système de formation tutoriel, ou les stagiaires suivent un régime pratique de près de 60% de présence dans les entreprises et ce selon chaque spécialité. En effet, 80 % du financement provient du secteur privé, et les apprentis alternent école et entreprise, garantissant l’adéquation des compétences aux besoins économiques avec un solide partenariat entre entreprises, syndicats et institutions de formation.

Dans ce contexte, il y a lieu de mentionner le fruit du partenariat réussi avec la Chambre de commerce tuniso-allemande (AHK), qui vient de fêter 10 ans d’existence, une unité spécialisée dans l’insertion professionnelle à travers le modèle Corp. et de saluer, d’autre part, l’expérience réussie de la coopération entre la Suisse (à travers l’organisme Swisscontact) et la Tunisie (à travers la Chambre nationale des intégrateurs des réseaux des télécommunications (Cnirt) relevant de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) dans l’élaboration et l’exécution de programmes de formation des techniciens spécialisés dans la technologie de déploiement de la  fibre optique répondant aux normes nationales et internationales

Défis et opportunités

Le système actuel tunisien doit relever plusieurs défis/. Il doit, d’abord, renforcer le partenariat avec le secteur privé, en introduisant des incitations fiscales et financières. Il doit, ensuite, favoriser un rapprochement avec les Centres techniques sectoriels à travers des conventions de partenariat avec le secteur privé pour exploiter rationnellement les infrastructures technologiques et donner une nouvelle impulsion au développement des compétences au sein des PME-PMI. Il doit, également, moderniser les infrastructures et les contenus de la formation pour intégrer les métiers émergents (technologies numériques, cyber sécurité, énergies renouvelables, intelligence artificielle…)

Il doit, par ailleurs, développer la formation dans les secteurs à forte croissance et à fort potentiel d’emploi, tels que (composants automobiles, aéronautiques, industrie pharmaceutique, mécatronique, etc.), et assurer une gouvernance transparente, participative et orientée vers des résultats mesurables à travers des Key performance indicators (KPI).

Ces défis représentent des opportunités pour faire de la formation professionnelle un véritable moteur de croissance économique, en préparant des jeunes compétents et bien préparés afin de satisfaire les besoins des entreprises.

Quelques recommandations

Dans cette optique, quelques recommandations doivent être faites, notamment : 1- l’adaptation rapide aux nouveaux métiers, en révisant constamment les programmes pour qu’ils répondent aux exigences des secteurs émergents comme l’IA, les nouvelles technologies et la transition écologique ; 2- le renforcement de la formation tout au long de la vie par l’apprentissage continu, nécessitant des formations de courts durées, agiles et accessibles, aussi bien en présentiel qu’à distance ; 3- la personnalisation des parcours en offrant des formations sur mesure, s’intégrant dans le quotidien, pour fidéliser les jeunes ; 4- l’amélioration de l’insertion professionnelle en assurant une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi, notamment pour réduire l’instabilité professionnelle des jeunes ; 5- le développement des compétences (soft skills) en faisant de l’adaptabilité, la collaboration et l’intelligence émotionnelle des éléments cruciaux au-delà des techniques proprement dites ; 5- la levée des barrières financières en garantissant l’accès de tous à ces formations, souvent coûteuses, pour éviter l’exclusion. 

Il s’agit, également, de 1- co-construire les programmes avec les acteurs économiques et les chambres professionnelles pour aligner compétences et besoins du marché ; 2- promouvoir la labellisation et la certification pour introduire une certification tierce partie à travers une mise à niveau systématique avec les labels internationaux. (ISO 9001-21000) etc. ;3- rééquilibrer le financement de la formation professionnelle en augmentant la contribution des entreprises tout en encourageant un soutien public plus vulnérable notamment au niveau de l’infrastructure technologique ; 4- valoriser la formation des formateurs et accorder des motivations substantielles pour le suivi des nouveautés technologiques, notamment auprès des jeunes et des startups, en mettant en avant les perspectives d’emploi et les évolutions de carrière ; 5- renforcer la culture de l’innovation et l’adoption de nouvelles technologies en sensibilisant les jeunes écoliers pour s’intéresser aux nouveaux métiers.

La Tunisie dispose de l’opportunité de transformer son système de formation professionnelle en un levier stratégique pour l’emploi, la compétitivité et l’avenir de sa jeunesse. En s’inspirant des modèles performants de l’Europe centrale, en modernisant les infrastructures, les contenus et la gouvernance, et en engageant activement les entreprises, le pays peut bâtir une formation professionnelle agile et pertinente pour 2030.

Cette réforme permettra non seulement de réduire le chômage, mais aussi de renforcer la compétitivité économique, de garantir un avenir prometteur à la jeune génération tunisienne et de créer une nouvelle richesse pour le pays.

* Conseillers du Doyen de l’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT).



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