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Bloc-notes : Scènes d’amateurisme politique en Tunisie

En politique, les solutions aux problèmes existent, mais leur mise en œuvre exige de la clairvoyance et, surtout, du courage, qui manquent aux dirigeants tunisiens.

Par Farhat Othman *

Voilà que l’on se rend compte au sommet de l’État que la Loi des Finances 2018 est mauvaise; mais au lieu de reconnaître qu’elle ne fera qu’aggraver la situation déjà très précaire des Tunisiens, on estime ne pas avoir le choix que de l’appliquer. Or, en politique organique, nullement amateure, on a toujours le choix; car s’il n’existe pas, on le crée. En l’occurrence, il existe bien une issue à la crise hors l’option retenue; mais elle nécessite du courage et non la solution de facilité de traire le peuple, érigé en vache à lait. Mais qui s’en émeut vraiment pour agir efficacement et éthiquement, en un mot : en professionnel ?

Une politique sans éthique

Certains autres amateurs appellent à suspendre les dispositions controversées de la loi. Il est vrai, c’est un parti minoritaire au parlement qui verse dans un tel amateurisme politique, se révélant encore plus irresponsable que ceux qui gouvernent et qui ont voulu cette nouvelle loi scélérate. Car elle s’ajoute à celles, immorales, que sont les lois de la dictature et du protectorat, qu’on continue à appliquer sept ans après la supposée révolution. Y a-t-il de plus affligeant amateurisme généralisé?

La parfaite fumisterie en politique est de ne pas savoir que c’est par la loi qu’on gouverne; or, l’initiative des lois ne nécessite que dix députés que le parti qui ose faire de la démagogie possède au parlement. Que ne propose-t-il des projets de loi utiles, éthiques et à forte charge symbolique?

Au lieu de surfer en mauvais amateur sur la légitime vague populaire de protestations, qu’il agisse donc à bon escient en attaquant ce qui coince dans les mentalités, proposant des textes réclamant d’urgence la suspension des lois que nos juges appliquent pour brimer encore plus le peuple bien qu’elles soient nulles de nullité absolue, la constitution, norme suprême dans le pays, les ayant annulées? N’est-ce pas mieux que de contester inutilement une loi venant juste d’être votée? Non ! Nos députés de la gauche préfèrent pérorer sur la Palestine, et en raisonnant comme Mathusalem!

Certes, en matière d’abolition des lois scélérates, les juristes — versés bien plus dans le juridisme que dans l’éthique — diront que le juge est tenu d’appliquer une loi que n’annule qu’une autre loi venant s’y substituer. En cela, ils ne font que de l’intégrisme profane, à la manière des salafistes religieux, car au lieu de cogiter sainement sur l’esprit et les visées de la loi, ils n’appliquent que la pratique d’un temps révolu en un monde qui a changé.

En effet, à partir du moment où l’on croit à la hiérarchie des nomes et qu’on ne discute point le principe de la primauté du texte constitutionnel, rien n’empêche que l’on déroge aux habitudes bien incrustées, provenant en plus d’une pratique étrangère, appartenant à des réalités et des systèmes différents des nôtres, y compris de nos moeurs.

Au demeurant, le principe étant clair de la primauté de la constitution, rien n’interdit aux juges intègres de s’abstenir d’appliquer des lois devenues nulles du moment que les politiques refusent de les suspendre. Certes, on parlera de danger du vide et de l’insécurité juridiques, mais est-ce plus grave que l’insécurité provenant de lois injustes, une vraie injustice érigée en fausse justice?

À l’occasion de la célébration de la révolution, qui est plutôt un coup du peuple, pourquoi donc ne pas en finir avec un tel amateurisme politique, doublé d’amateurisme juridique, en décidant un moratoire de toutes les lois scélérates qui, en attendant leur abolition, ne seraient plus appliquées ni par les juges ni, surtout, par les forces de l’ordre dont l’intervention actionne l’intervention du juge?

Est-ce difficile au président de la République, au chef du gouvernement et/ou au président du parlement de prendre enfin leurs responsabilités en ce sens, chacun selon non seulement les pouvoirs et les devoirs qui sont les siens, mais aussi et particulièrement selon sa propre morale, la question ici étant éminemment éthique, ce dont manquent le plus la politique en Tunisie et dans le monde alors que, plus que jamais, elle se doit de muer en poléthique, une politique éthique!

La nouvelle loi scélérate des finances

Revenons à la nouvelle loi scélérate, celle des finances de cette année, source des tracas du pays, actuels et assurément futurs. Il serait naïf, en effet, de croire qu’il ne se passera rien après une telle nouvelle trahison des attentes populaires de la part des élites, surtout en début d’une nouvelle année et à la veille de la célébration du septième anniversaire du 14 janvier, cet âge de raison que ne semblent pas avoir nos élites coupablement dilettantes.

On aurait voulu provoquer le peuple, on n’aura pas agi autrement, car les hausses sont «hénaurmes», le gouvernement n’y étant pas allé de main morte avec une majoration de la TVA allant allègrement jusqu’à 300 % pour certains produits.

Ce qui supposera une dépense supplémentaire pour les ménages de 300 dinars, alors que le montant du Smig est à peine de 358 dinars (357,136) !

Il faut croire que les membres du gouvernement n’ont pas les soucis des Tunisiens qui ne connaissent plus de classe moyenne, écrasés par la minorité des nouveaux riches venus profiter de la manne déjà aux mains des anciens privilégiés toujours en place. Ce qui fait qu’on a dépossédé encore plus ceux qui étaient au seuil de la pauvreté, ce qu’on appelait faussement classe moyenne.

Une telle déconnexion avec la réalité de la majorité des Tunisiens explique l’amateurisme politique de la classe au pouvoir, toutes tendances confondues, qui a concocté et voté cette nouvelle loi scélérate au lieu d’abolir les autres. Est-il croyable de tolérer que le Tunisien, déjà bien pauvre, «zawali» comme on dit, soit obligé pour survivre d’avoir pratiquement l’équivalent d’un Smig? Où donc le trouver? N’encourage-t-on pas ainsi à la révolte ou à la corruption qui gangrène déjà le pays, au point d’en être le fléau principal?

On avait, pourtant, bien dénoncé les dispositions de la loi avant son adoption, mettant en garde contre l’encouragement qu’elle constituait pour le secteur informel. On n’en a pas tenu compte ne pensant qu’au diktat des institutions financières et à l’obligation du service de la dette. Quel bel exemple de patriotisme de la part du gouvernement!

Une issue possible à la crise

Il faut se rendre à l’évidence que la vie chère imposée par les nouvelles mesures controversées obéissent essentiellement à un but précis : celui de faire face aux intérêts de la dette du pays. Voilà l’impératif catégorique du gouvernement qu’il fait passer avant l’intérêt du peuple et de la patrie. Est-il donc fatal d’honorer ce service de la dette dont le plus gros lot est issu des dettes scélérates de l’ancien régime aggravées par les politiques insensées des gouvernements issus du 14 janvier 2011? Quel plus grand amateurisme de la part de responsables se disant révolutionnaires que de ne pas faire l’impasse sur une dette qui est la cause et l’effet de la situation du pays et de sa crise! Pourquoi donc ne pas oser contester son inéluctabilité et agir pour qu’on la gèle pour le moins? N’est-ce pas ainsi être véritablement révolutionnaire?

Par ailleurs, à l’occasion des festivités du 14 janvier, pourquoi ne pas assumer la vérité sur ce qui s’est passé réellement en Tunisie en ne niant plus ce que tout un chacun sait : que ce ne fut pas le fait du peuple, ou pas seulement, mais le résultat de la stratégie occidentale, américaine surtout, en Tunisie et dans le monde arabe? Surtout, pourquoi ne pas rompre avec l’amateurisme diplomatique en soutenant que l’ordre ayant été déstabilisé en Tunisie pour des intérêts exogènes, il est parfaitement logique et éthique que ces intérêts assument en premier ses retombées, dont celles liées à la dette?

De plus, comme on agit avec la Tunisie en partie intégrante de la stratégie d’Occident, la considérant ainsi qu’elle l’est : une pièce de l’ordre géostratégique occidental du fait d’une dépendance informelle tue, ne nous faut-il pas oser dire les choses telles qu’elles sont et agir à formaliser cette dépendance en faveur du pays, lui octroyant la qualité de membre à part entière, non seulement de l’Otan (ce qu’on a déjà esquissé), mais aussi du système de droit qui est à sa porte, celui de l’Union européenne (UE)? Appeler à une Tunisie dans l’UE, avec la priorité de la libre circulation de ses ressortissants, n’est-ce pas faire en professionnel la politique au lieu d’appeler à contester ou soutenir un texte scélérat supplémentaire, voté à une large majorité qui plus est?

Il est vrai, au-delà des amateurs, ceux qui pratiquent l’esprit de contradiction qui est le trait culturel dominant chez nous diront bien que mon propos relève du populisme. À l’avance, je leur répondrais qu’il y a populisme et populisme, ce terme nécessitant d’être revisité en tenant compte des réalités; et je propose de le remplacer par le néologisme de popularisme.

Ainsi, le mot ne signifierait plus l’attitude politicienne tendant à satisfaire les revendications immédiates du peuple à n’importe quel prix, mais une action morale en syntonie avec des exigences légitimes, satisfaisant moins des demandes sans justification, que celles légitimées par le droit et l’éthique, tels le droit à la libre circulation ou ceux de ne pas honorer une dette scélérate et de transformer une dépendance informelle avec son cortège d’aides de pure charité en une dépendance formelle incluant des droits et des privilèges dans un cadre statutaire, celui de l’adhésion de la Tunisie à l’UE, en l’occurrence.

* Ancien diplomate, écrivain.

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