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Le cinéma militant des femmes des pays du sud

Rohena Gera/Sahra Mani/Nadine Labaki.

En cette période qui suit de peu la célébration du 8 mars, notre intérêt se focalise sur 3 films produits en 2018 par des réalisatrices de pays du sud âgées d’environ une quarantaine d’années, entre lesquels des ressemblances s’imposent.

Par Jamila Ben Mustapha *

Il s’agit du documentaire ‘‘A Thousand Girls Like Me’’ de la cinéaste afghane Sahra Mani qui a eu le grand prix du Festival international des droits humains de Paris ainsi que des 2 films ‘‘Capharnaüm’’ de la libanaise Nadine Labaki, qui s’est vu octroyer le Prix du jury au dernier Festival de Cannes, et ‘‘Monsieur’’ de l’indienne Rohena Gera à qui ce même festival a attribué le Grand Prix de la Semaine de la Critique.

L’œuvre d’art peut avoir pour but soit de fuir la réalité en produisant un univers de beauté comme refuge contre ses laideurs, soit de s’y inscrire en plein en utilisant ses propres codes esthétiques, afin de la critiquer et d’essayer de la faire évoluer : c’est cette optique qu’ont choisie nos 3 réalisatrices.

Histoire d’une jeune femme violée pendant 13 ans par son père

Les 2 premières productions sont des films « coup de poing» dont le but est de dénoncer des situations on ne peut plus scandaleuses. Le titre du documentaire afghan ‘‘A Thousand Girls Like Me’’ ou ‘‘Mille filles me sont semblables’’, montre que le fait divers traité, loin d’être exceptionnel, est révélateur d’une plaie sociale plutôt répandue.

Ce documentaire raconte l’histoire d’une jeune femme violée pendant 13 ans par son père; et c’est quand ce dernier l’a menacée de faire subir la même chose à sa fille de 4 ans issue du viol, une fois qu’elle aura grandi, que cela a donné la force à sa victime d’agir pour lutter contre la poursuite de l’horreur et d’affronter une des pires sociétés qui soient, en matière d’obscurantisme.

Selon les dires de Sahra Mani, ce travail n’a été possible que grâce à la détermination de la jeune femme de 23 ans de passer d’abord à la télévision pour parler de son drame, ce qui a provoqué la comparution de son père devant la justice, puis d’encourager la réalisatrice, qui avait vu l’émission et pris contact avec elle, à aller jusqu’au bout du tournage du documentaire qu’elle avait décidé de faire, malgré toutes les difficultés qu’elles ont rencontrées.

Le viol fait partie de ces crimes d’autant plus graves que la personne abusée, perçue comme un être impur, perturbant et à la limite maudit, surtout dans un pays ultraconservateur comme l’Afghanistan, ne se voit même pas octroyer le statut de victime, mais plutôt celui d’accusée, et doit payer le prix de sa révélation par d’autres malheurs.

Ce qui a choqué les Afghans qui ont vu l’intervention de la victime à la télévision, puis le documentaire fait par Sahra Mani, c’est, bien entendu, le crime en lui-même, mais aussi le fait de le dénoncer, de porter plainte contre sa propre famille, ce qui équivaut pour eux à un deuxième crime, la règle habituelle étant d’étouffer l’affaire. Lors de la première convocation de la jeune Khatera au tribunal, le juge lui avait même demandé «pourquoi elle ne s’était pas tuée avec ses 2 enfants nés de l’inceste »!

La persécution a inclus non seulement la victime, mais aussi la documentariste qui a subi force pressions et s’est vue sérieusement blâmée d’avoir osé faire sauter un tabou et donné une image négative de son pays. Même si Khatera a obtenu la condamnation de son père par la justice (non pas pour l’avoir violée car aucune loi n’existe pour condamner l’inceste, mais pour l’avoir brutalisée jusqu’à ce qu’elle perde l’enfant avant terme à 4 reprises, l’avortement étant équivalant à un meurtre), ce film a bouleversé sa vie de fond en comble.

En effet, frappée par ses oncles et chassée par ses voisins à plusieurs reprises, en proie aux menaces de mort, c’est grâce à l’intervention de la réalisatrice qu’elle a pu obtenir un visa pour la France où elle est installée et vit incognito avec sa mère et ses 2 enfants qui sont en même temps sa sœur et son frère.

Le sort des enfants de rues libanais et syriens

Le film de Nadine Labaki ‘‘Capharnaüm’’ procède de la même volonté de dénoncer une situation scandaleuse, même si cette dernière est moins choquante du point de vue de la morale. La réalisatrice s’y intéresse au sort des exclus, des enfants de rues libanais et syriens ainsi que des travailleurs clandestins vivant dans les bas-fonds de la capitale.

On n’est pas tout à fait dans le documentaire avec ce travail, mais entre le réel et la fiction puisque les 2 principaux protagonistes du film qui sont des acteurs non professionnels – l’enfant syrien Zaïn Al-Rafeea et la travailleuse clandestine éthiopienne Yordanos Shiferaw – s’ils jouent leur propre rôle dans la vie, ont dû toutefois se plier à un scénario.

Cet entremêlement du réel et de la fiction se voit dans le fait que la travailleuse érythréenne affirme que l’un des moments les plus pénibles du film a été de se trouver en tant qu’actrice en prison avec des compatriotes qui, elles, étaient enfermées pour de bon.

Comme dans les contes orientaux traditionnels où un djinn surgit à la vue du héros afin de satisfaire ses désirs, c’est le cinéma qui a joué ce rôle pour les 2 protagonistes qui vont passer pour un moment du moins, de l’ombre à la lumière, de la misère anonyme à la notoriété, et des quartiers misérables de Beyrouth au tapis rouge du Festival de Cannes.

Le film a eu aussi des conséquences durables mais non négatives sur la vie du personnage principal Zaïn Al-Rafeea , acteur spontané hors pair âgé de 12 ans, déscolarisé, dépourvu de papiers officiels, puisqu’il a permis à toute sa famille d’émigrer en Norvège et donc d’échapper à la misère.

La proximité spatiale entre la jeune domestique et le jeune architecte

La troisième production ‘‘Monsieur’’ de l’indienne Rohena Gera, est une fiction à part entière qui évite la dénonciation criante pour se situer plutôt dans le domaine de la suggestion. Dans une Inde bien loin encore être arrivée à se débarrasser du système des castes, comment peut-on commencer à faire bouger les lignes? Voici la question à laquelle essaie de répondre la cinéaste et c’est le sentiment amoureux naissant entre une servante et son maître qui jouera ce rôle dans le film et fera miroiter l’espace d’un instant, un rapprochement possible ne pouvant toutefois pas s’incarner, par la suite, dans la réalité.

Cette proximité spatiale entre la jeune domestique et le jeune architecte qui dialoguent longuement et s’effleurent dans le couloir, n’arrivera pas à avoir raison de la distance sociale incommensurable existant entre eux. Le film opte pour le réalisme et cet amour restera impossible, vu l’état actuel des mentalités.

Ainsi, ces 3 réalisatrices originaires de pays encore sous-développés et conservateurs, prenant à bras-le-corps ou de façon subtile des problèmes importants de leur société, utilisent l’impact sur le grand public qu’exerce le cinéma qui, tout en lui procurant divertissement, évasion et émotion, essaie aussi de le faire réfléchir, pour semer la graine du changement futur et inscrire leurs œuvres dans un désir de transformation sociale, même non-immédiate et même à long terme.

* Universitaire et écrivaine.

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