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La Tunisie a-t-elle besoin d’un nouveau chef de gouvernement ?

Que pourra faire, en Tunisie, un énième Premier ministre et son gouvernement sinon continuer à tourner en rond dans un pays arrivé à un état avancé de déliquescence morale, de dépravation politique, de dégradation économique et de faillite financière?

Par Yassine Essid

Supposons, par pire ou pure hypothèse, que Youssef Chahed soit enfin débarqué comme l’exigent expressément, contre toute logique et en dépit du bon sens, l’UGTT, une fraction de Nidaa Tounes et les intérêts particuliers des factions du cirque politique.

Tous s’accordent à rendre Youssef Chahed responsable d’un échec auquel participèrent pourtant toutes les composantes de la société, principalement la classe politique et le monde des affaires qui souvent collaborent et deviennent corrompus.

Un nouveau Premier ministre pour quoi faire ?

Elaborons une approche par scénario pédagogique d’un changement futur du gouvernement en soulevant la question suivante : pour quoi-faire ?

Sans s’attarder dans des consultations inutiles, le président de la république, Béji caïd Essebsi, passant outre le veto d’Ennahdha, décide enfin de trancher en se rangeant de l’avis de ses proches, évitant ainsi des disputes qui ne manqueraient pas d’avoir des effets tragiques dans son ménage. Il nomme un nouveau Premier ministre de consensus familial mettant ainsi fin au tapage infernal, aux tiraillements discordants et aux confusions en tous sens que lui faisaient subir les signataires de l’Accord de Carthage 1 et 2, et qui avaient fini par le dépouiller de toute indépendance, de toute crédibilité, étouffant du même coup le peu d’énergie qui lui restait.

Le nouveau chef de gouvernement commencera d’abord par éprouver avec délice l’impression suave d’avoir triomphé des prétendants boiteux et des ignobles postulants autoproclamés qui se bousculaient au portillon.

Ensuite, une fois accompli le rituel obligatoire de déclaration de reconnaissance et d’allégeance au chef de l’Etat, il se mettra à réfléchir à ce qu’il compte faire. Or il est bien trop émoustillé par la perspective de diriger enfin l’exécutif pour reconnaître que sa nouvelle fonction, par les temps qui courent, ne s’inscrit pas dans la durée et qu’il n’est finalement qu’un maillon perdu dans une longue chaîne de chefs de gouvernement qui ont subi les épreuves inexorables des temporalités et l’incertitude de l’activité politique en régime démocratique qui affecte profondément les logiques de la prise de décision et la façon dont s’opèrent les choix publics.

Indifférant aux difficultés rencontrées par ses prédécesseurs qui avaient connu, en supplément, trahisons, revirements, chantage, et toutes sortes de manœuvres médiatiques qui leur pourrissaient la vie, jusqu’à leur limogeage expéditif ou malhabile, il décide de se réserver quelque temps pour entériner une équipe composée selon un système de quotas longuement négocié à son insu, censée recomposer la scène politique et pallier les insuffisances du gouvernement précédent.

Composer soi-même le futur gouvernement

Le nouveau promu, qui croyait pouvoir offrir les prémisses d’un superbe modèle de société, n’avait en fait, comme nous tous d’ailleurs, qu’une vague idée sur la façon d’entrevoir l’avenir. Se déclarant partisan d’un gouvernement de rassemblement et de renouvellement pour changer le pays grâce à une équipe resserrée, il se livrera dans ce dessein à un subtil art de la synthèse et du compromis, surmontant, à grand-peine, querelles et bouderies, subissant tensions et marchandages, passant au crible impétrants et impétrantes en commençant par exclure d’emblée tous les candidats en possession d’une montre Rolex.

À ce propos, on devrait concevoir une application ludique, à partager sur les réseaux sociaux, qui consisterait à composer soi-même le futur gouvernement. Il suffit de cliquer sur la personnalité de votre choix et de glisser-déposer son portrait dans la case correspondant au portefeuille choisi et valider ensuite la sélection.

Arrivera ensuite le jour où il devra dérouler, devant la représentation nationale, son beau discours de mensonges, de fausses promesses et de bla-bla-bla en promettant que le gouvernement et son bras administratif seront les plus transparents de l’histoire, et qu’il entend bien jeter les bases d’une société nouvelle, égalitaire et prospère.

Une fois aux affaires, faisant fi de toutes manœuvres politiciennes qui ne manqueraient pas de surgir et qu’il lui faudrait déjouer, et au vu de l’inventaire des défis à relever, il découvrira qu’il n’avait fait jusque-là que céder précipitamment à l’attrait impérieux pour le pouvoir sans en évaluer les enjeux.

Il n’est pas facile en effet, en temps de crise grave, de restaurer la confiance des investisseurs, de briser la logique de prédation, d’assurer la croissance et de promouvoir la paix sociale tout en activant les réformes budgétaires structurelles exigées par les bailleurs de fonds étrangers.

Problèmes chroniques et perspectives de sortie de crise

Laissant provisoirement de côté les faits conjoncturels, contingents et immédiats, susceptibles à ses yeux de trouver rapidement une solution et qui n’ont qu’une valeur anecdotique juste bonne à alimenter l’actualité, il se mettra à faire l’inventaire des problèmes structurels et des perspectives à long terme de sortie de crise.

Il commencera par dresser le constat amer du délabrement des institutions de la république : un chef d’Etat et sa clique qui se mêlent de tout, allant jusqu’à lui disputer tout droit de regard sur les ministres régaliens, une Assemblée impuissante qui a perdu toute dignité aux yeux de l’opinion, l’identification de la politique gouvernementale à un Premier ministre vassalisé par le palais, délibérément affaibli par le caractère dualiste et inconstitutionnel d’un régime qui lui ôte toute possibilité d’agir ainsi que par les multiples interférences des pseudos partenaires sociaux. Enfin il se retrouve exposé en permanence aux surenchères des irréductibles prétendants à la fonction.

Toute cette réalité avait fini par exacerber le désintérêt croissant sinon le mépris des citoyens pour la chose publique, expression d’une pathologie inhérente à la démocratie telle qu’elle est vécue et pratiquée aujourd’hui en Tunisie.

D’autres raisons plus circonstancielles témoignent de ses capacités amoindries en matière économique : l’apparition d’un nouveau type de pouvoirs supranationaux pour lesquels la délibération personnelle ou collective n’est plus appropriée.

Les accords avec le FMI et la BM sont quasiment une mise sous-tutelle des affaires économiques et financières nationales dans la mesure où ils ne cessent d’exercer un pouvoir décisionnel sur la gestion budgétaire du pays surendettée et récipiendaire de leur aide.

Dans un pays fortement tributaire de l’assistance étrangère, l’activité du Premier ministre sera alors réduite à un perpétuel dilemme entre la nécessité de réduire les dépenses et sécuriser les recettes, mais dont le coût social sera incalculable, lui coupera chaque jour un peu plus l’extrémité des ailes et fera de lui le point de mire de la vindicte publique, et une fuite en avant dans la dette publique.

Tout cela ne lui laissera pas beaucoup de loisir pour méditer un monde dans lequel la richesse matérielle sera largement partagée et où la paix sociale prévaudra.

Mais ce n’est pas tout, et c’est là que la fonction de Premier ministre devient intenable. Une focalisation exclusive sur la stabilité et la croissance du PIB ne tient pas compte des changements dans l’infrastructure sociale et financière d’une économie ni dans la qualité de vie des familles au quotidien.

Pour l’aider à secouer la torpeur de nos perspectives quotidiennes, invitons le nouveau Premier ministre à regarder de l’autre côté du rideau…

Les perspectives d’une future et inexorable banqueroute

Commençons par la décadence d’un système d’enseignement qui a pour fonction de construire et de transmettre des savoirs, des valeurs et des normes de comportement, de créer du lien social et de former des citoyens. Une jeunesse actuelle qui vit sans repères et dont les vecteurs de socialisation sont défaillants.

Des fonctionnaires aux salaires dérisoires, frustrés par le manque de perspectives professionnelles et qui résistent difficilement aux tentations de la corruption.

Des villes abandonnées à l’économie informelle, vouées à d’hypothétiques résolutions de parfaire leurs structures d’encadrement et de gestion.

Les nombreux marchés qui prolifèrent et essaiment, et où se vendent et s’achètent, pêle-mêle, denrées alimentaires diverses, vêtement usagés et batteries de cuisine.

Les constructions de fortune qui surchargent l’habitat de certains quartiers, qualifiés par un ingénieux euphémisme de périurbains, mais qui ne sont en fait que des agglomérations de fortune transformées en camps retranchés, frappant de caducité toute politique d’aménagement urbain, de cohabitation paisible et surtout d’assainissement et d’hygiène de base rendus néfastes au vu des recettes inexistantes dont peuvent disposer les communes pour couvrir leurs charges de voirie.

Des services publics dégradés, des clients mécontents et des salariés déprimés. Le déficit abyssal des grandes entreprises nationales et des caisses sociales en attente d’assainissement.

L’augmentation des prix dans tous les secteurs et son corollaire la baisse régulière du pouvoir d’achat.

Bref, car la liste est interminable, toutes les perspectives d’une future et inexorable banqueroute d’un pays où chacun fait ce qu’il veut, où il veut, comme il veut, exacerbant la situation traîne-misère dans laquelle s’empêtre la population.
Pendant ce temps, les journaleux qui foisonnent dans les médias, approuvent, dénoncent, calomnient, inventent, à l’aise dans le mensonge, diffament en toute impunité ou gardent un silence coupable.

Il n’en faut pas plus pour que le futur Premier ministre et son gouvernement continuent à tourner en rond.

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