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Elyès Fakhfakh s’enlise : Un gouvernement au feu des enchères

Les Tunisiens ont élu il y a plus de trois mois leurs représentants à l’Assemblée, mai après un premier essai raté pour former un gouvernement avec Habib Jemli, une seconde tentative est en cours mais avec Elyès Fakhfakh, qui s’enlise à son tour dans moult spéculations et tractations aussi éreintantes que vaines. C’est à vous dégoûter des élections…

Par Yassine Essid

Sur les murs de la Salle de la Paix du Palazzo Publico de Sienne, s’étend une fresque monumentale réalisée au XIVe siècle par Ambrogio Lorenzetti. Elle représente sur le mur de droite le Bon gouvernement et ses conséquences et, sur celui de gauche, le Mauvais gouvernement avec les effets qu’il produit.

Le mot gouverner, dont le sens étymologique est de diriger avec un gouvernail, et dont la représentation métaphorique est de manier la grande barque de l’Etat ou de tenir la barre du pouvoir, est un de ces mots que l’antiquité a légués aux temps modernes et par lequel on entend, en dépit de la variété des époques, le fait d’avoir en main la force publique, pour donner aux hommes la sécurité et la justice.

Au XIIIe siècle, on voyait dans le gouvernement d’un peuple, le synonyme d’État et de police, le principe que chacun doit obéir à la loi de tous et non pas aller après sa volonté.

Régir, conduire, présider, commander, de quel nom qu’on l’appelât, gouverner s’applique toujours à ceux qui détiennent une part de l’autorité, dans la vie privée comme dans la vie publique : le paterfamilias qui dirige sa maisonnée, le seigneur en maître du domaine, le souverain à la tête du royaume, ou le chef du gouvernement qui préside aux destinées d’un pays.

Le gouvernement est ainsi partout et s’élève du concret à l’abstrait. Il arrive cependant que celui qui aspire à gouverner autrui ne soit pas toujours en mesure de se gouverner lui-même, gouverner sa raison, ses désirs, bien se conduire et se comporter; se maîtriser en somme.

Les Bons et les Mauvais gouvernements

Les gouvernements étant, par suite, la manière dont les peuples sont gouvernés, on était conduits à distinguer ce que l’on dénommait les Bons et les Mauvais gouvernements.

Sous le Bon gouvernement, la ville est vivante et en expansion, les ouvriers à l’ouvrage, les marchés bien approvisionnés, les commerces nombreux et florissants et les citoyens éprouvent une vive joie à vivre dans la Cité. La campagne est belle, bien cultivée, ses vignobles et ses champs de blés bien entretenus et les paysans sont épanouis au travail et heureux.

Le Mauvais gouvernement maintient la justice prisonnière aux pieds du Tyran qui a aboli les vertus pour leur substituer les vices : cruauté, mensonge, duperie, discorde et guerre dévastatrice. La ville n’est alors que destructions et agressions. Les bâtiments sont détruits, les citoyens ont peur, le commerce est ruiné. Seule prospère l’activité du fabricant d’armes. La campagne n’est plus que le fantôme de sa splendeur passée : les champs sont dévastés, les cultures ravagées et le bétail laissé en libre pâture.

Le message qu’exprime cette formidable allégorie visuelle est bien clair et se veut un rappel aux gouvernants et une exhortation de leur sens civique: c’est seulement si le pouvoir repose sur la justice sociale que la population en tire bénéfice.

La représentativité démocratique en question

Quand il est question d’un gouvernement qui se revendique de la révolution, ou qui le prétend, nous avons toujours en tête la conception d’un progrès, l’idée qu’on avance, qu’on se développe, qu’on évolue vers le mieux : liberté, prospérité, bien-être, richesse et joie, et que les revendications de justice sociale iraient dans le sens d’une action progressiste. Or, tout cela a été démenti par la pitoyable gestion des gouvernements successifs qui sont allés, avec des variantes bien sûr, à l’opposé de toute idée de réforme, de progrès social, de consécration du savoir, de diffusion des connaissances et de rationalité du jugement. Pour faire bref, ils ont plutôt été une remise en cause de toutes les valeurs culturelles de ce qu’on appelle communément la modernité.

Les électeurs tunisiens ont dernièrement cédé une partie de leurs prérogatives à des représentant de tout acabit qui n’ont été choisis ni sur leur bonne mine, ni sur leurs professions de foi, et encore moins sur une certaine idée de l’intégrité. En leur confiant les clefs de l’hémicycle, ils en ont fait l’endroit le mieux approprié pour endormir les consciences et de quoi vous faire dégoûter de la représentation démocratique. D’où ce curieux paradoxe. En démocratie, hommes et femmes utilisent différemment leur raison dans le domaine économique et dans le domaine politique de par leur vote pour le choix des moyens de réalisation de leurs objectifs.

Sur le marché, agents, individus et entreprises agissent avec le bel égoïsme de «l’homme économique» rationnel, recherchant du maximum de satisfaction, du minimum d’effort pour un objectif déterminé. Les consommateurs encourageant de leurs deniers certaines activités économiques plutôt que d’autres. Or, par un phénomène de dédoublement de la personnalité, les mêmes homme et femmes agissent autrement lors des consultations électorales pour déterminer les objectifs pour lesquels ils luttent dans la société.

Relations clientélistes et marchandages politiques

S’agissant des choix de leurs représentants, qui agiront à leur place en matière de soins médicaux, de politique monétaire et budgétaire, de liberté, de sécurité et de salubrité publique; sur l’affectation des impôts, le financement de l’éducation, la répartition des responsabilités au sein de l’Etat, etc., ils se comportent alors autrement que «l’homme économique» rationnel en cédant à leurs émotions. Ils se retrouvent alors exposés aux relations clientélistes, aux marchandages politiques, aux alliances et coalitions et perdent toute espèce de discernement. Ils découvrent leurs députés votant sans le moindre scrupule, levant une main qui n’a plus aucune dignité, jouissant d’innombrables privilèges, oublieux des principes de la République. Ils ne sont plus les représentants de la souveraineté populaire, mais les serviles valets de leurs intérêts bien plus lucratifs. Le peuple est toujours exclu du débat, renvoyé aux protestations de rue, ce qui apparaît à tout honnête individu comme la plus parfaite saloperie. Les citoyens ulcérés leur tournent alors le dos et les vilipendent en public.

Le réveil est brutal car non seulement l’Assemblée est pour la troisième fois le théâtre d’un abominable cauchemar, mais des chefs de partis, dont la plupart sont des recalés du dernier scrutin, ont été conviés à former une coalition délictuelle pour soutenir la personnalité «chargée de former le gouvernement» en adoptant à l’unisson un document contractuel.

Traduit en termes plus prosaïques, cela revient à dire que le pouvoir, affublé de tous ses atours, n’est rien de plus qu’un bien consommable et toute la difficulté vient du fait que le gâteau qui, ne pouvant être mangé que par un nombre déterminé de personnes, ne fera qu’exacerber les conflits.

Après un premier essai raté avec Habib Jemli, une seconde tentative est en cours mais avec Elyès Fakhfakh, qui s’enlise à son tour dans moult spéculations et tractations aussi éreintantes que vaines. Après les bouffées médiatiques d’échafaudages politiques aussitôt infirmés ou confirmés, la liste des membres du nouveau gouvernement n’est toujours pas arrêtée. L’ex-comptable du régime de la Troïka, la coalition dominée par le parti islamiste Ennahdha ayant conduit le pays entre janvier 2012 et janvier 2015, qui avait largement contribué à la ruine du pays, entend aujourd’hui matérialiser la vérité et la pureté. Or bien avant son investiture, il était condamné tôt ou tard à l’échec pour avoir été à la fois irresponsable et incompétent.

Irresponsables et incompétents à la barre

Irresponsable, parce que celui qui est appelé à diriger le gouvernement est celui-là même qui était en charge des Finances et avait alors complaisamment appliqué les consignes de la Troïka en budgétisant des recrutements massifs d’agents dans l’administration et les entreprises publiques pour plaire aux principes populistes de ses maîtres et par un manque total de bon sens. Il est incompétent, parce que gouverner c’est prévoir et agir. Or pour le moment il semble n’avoir rien prévu et n’a rien décidé.

Face à ces éléments d’échec, on est forcément amenés à mettre les bémols nécessaires à l’aventure qui s’annonce mais qui ne trouvera pas un seul hagiographe pour vanter les mérites, à titre posthume, de la révolution tranquille du régime du couple Kaïs Saïed-Rached Ghannouchi. C’est pourquoi ce gouvernement n’est rien d’autre qu’une vaste manipulation destinée à nous faire croire à la réincarnation. Un fondu-enchaîné monté par Ennahdha, Qalb Tounes et leurs acolytes de la politique sans autre dessein que l’illusion du changement.

Le gouvernement Chahed, qui n’a pas été un exemple d’efficacité, disparaît progressivement et avant même qu’il n’ait encore quitté l’écran apparaît un nouveau. Tant et si bien qu’en l’espace d’un instant les deux gouvernements se superposent : il y a alors comme un étrange et tragique palimpseste où les deux se confondent.

Depuis peu, une bande de joyeux godelureaux, parmi lesquels figurent d’habiles escrocs et d’illustres maîtres chanteurs surmédiatisés, se réunissent régulièrement pour décider du sort de 12 millions d’habitants sans autre ambition qu’un partage au prorata des fauteuils ministériels. Ils ne sont pas là pour discuter des impératifs économiques, des critères d’équilibres, encore moins d’appliquer les consignes d’un véritable parti politique pour adopter des mesures humaines, justes, nécessaires, charitables, et procéder à un important travail d’objectivation des règles et des valeurs qui régissent une société.

Peut-on faire une autre politique avec les mêmes habiles escrocs ?

Autour de la table les joyeux convives rivalisent d’audace : l’un exige l’Intérieur ou la Justice, un autre cinq portefeuilles en plus de celui de l’Intérieur, un troisième souhaite obtenir trois sièges au sein du gouvernement, enfin des acteurs de second rideau, qui ne disposent pas plus de 14 sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), revendiquent présomptueusement 12 portefeuilles ministériels ! Le poste politique prend de fait le pas sur la personnalité du détenteur qui devient secondaire.

Et dire qu’à chaque fois on cherche à nous faire à faire croire qu’il peut y avoir une autre politique avec ceux-là mêmes qui avaient déjà compromis pour les décennies à venir de larges secteurs de l’économie du pays. La vie n’est pas simple pour les renégats de la conscience. Même Youssef Chahed, qui pourtant devrait se complaire dans cette situation qui lui offre le confort de la fonction sans les désagréments de la responsabilité, ni le poids des décisions qu’un gouvernement de plein pouvoir est appelé à prendre, est excédé et aimerait bien qu’on en finisse.

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