Du 14 au 16 février, les Tunisiens ont eu pignon sur rue dans la capitale française à l’occasion de la tenue du Salon de la Tunisie à Paris (Sitap), organisé par Tanit Events qui a posé les bases, en Île-de-France, d’un salon consacré à l’artisanat tunisien. C’est sur cette spécificité que les acteurs économiques, culturels et politiques doivent tabler pour faire passer l’artisanat d’un statut de vecteur d’identité à un statut de levier économique. Avec la diaspora comme médiatrice et principal tunnel de vente.
Jean-Guillaume Lozato

C’est entre le Parc Monceau et l’Arc de Triomphe que l’artisanat tunisien a posé ses valises. Plus précisément dans les salons Hoche jouxtant le si réputé Hôtel Royal Monceau où l’acteur Omar Sharif en personne avait ses habitudes.
Le raffinement du cadre choisi pour l’occasion s’est vu agrémenté d’éléments décoratifs tunisiens. Ce qui a plongé d’entrée tout visiteur dans le Pays du Jasmin pendant ces trois journées parisiennes, pour un public majoritairement tunisien ou franco-tunisien mais avec la venue plus soutenue de quelques curieux étrangers à la communauté, notamment le samedi.
Les exposants ont su accentuer ce sentiment d’évasion grâce à un agencement des stands déterminé par un cheminement rationalisé mais légèrement incurvé. Pour une orientation qui incite, classiquement et dans un premier temps, à déambuler au milieu des produits textiles, tapis, et poteries. Puis, plus dans le détail, vers des étals aménagés comme des dominos, évitant ainsi l’impression de surcharge, et donc d’une trivialité très souvent perceptible dans les halls d’exposition occupés pour l’occasion des salons algériens ou marocains où les commerciaux partent littéralement à l’assaut du visiteur dès son franchissement de l’entrée à Porte de Versailles ou à l’Espace Charenton.

L’intérêt de l’artisanat tunisien
La géométrie, nous la retrouvons en contemplant les œuvres réalisées par l’enthousiaste Hani Chaouch pour le compte de Sozo Créations. Des travaux grâce auxquels se concrétise un regain d’intérêt pour la culture berbère, à travers l’esthétique et non à travers une récupération politisée plus agressive comme c’est le cas en Algérie, en Libye, au Maroc et par téléportation en France. Avec la fierté de recourir à un matériau spécifique qu’est le bois d’olivier.
Autre arbre star : le palmier dattier, mis en vedette par la société Dattéa Paris, spécialiste des assortiments de dattes fourrées et farcies et qui se fournit en «deglet nour» dans le gouvernorat de Kebili.
Ce souci du bio et de l’écoresponsabilité fait écho à la volonté de deux producteurs de miel présents : Beechifa et Krima Delizia (Saveurs HJT). La première société insiste sur le fait que le miel substitue le sucre raffiné, et que de ce fait le mot d’ordre de son directeur est de proposer des produits 100 % naturels. La seconde est plus diversifiée ; bien que se concentrant majoritairement sur le miel, sa directrice explique minutieusement que la présence d’additifs est bannie, que la maison propose aussi des pâtes de fruits secs et qu’elle a recours à des produits siciliens en matière d’amandes et de pistaches.
Ce clin d’œil à l’histoire commerciale qui puise ses sources dès l’époque des guerres puniques, conjugué au tropisme envers les fruits secs, Ghada Lazreg le souligne avec emphase. En effet, la directrice de Lunéor s’est livrée à un exposé des plus intéressants à propos de sa matière première favorite, à savoir les pistaches tunisiennes de type «beldi». Initialement spécialiste en biotechnologie, elle a obtenu une double casquette après avoir été diplômée par les autorités françaises culinaires du Programme Cordon Bleu. C’est donc en offrant une vison mi-romantique mi-scientifique des choses que la native de Sousse, à l’aise aussi bien dans l’élaboration de succulents trompe-l’œil que de mets plus traditionnels, délivre une analyse intéressante selon laquelle ce type de commerce peut miser sur la diaspora. Mais aussi, d’après ses constatations depuis environ un an, sur les Algériens établis en France et de plus en plus d’Européens. Ainsi, une économie de niche et axée sur la découverte culturelle pourrait servir d’antichambre à un développement majeur.

Le local qui ouvre sur l’international
Il a été question de produits locaux tout au long des trois jours. Avec le vent de la mondialisation qui faisait flotter l’étendard tunisien. Au moyen du bilatéralisme Europe/Afrique du Nord qui a laissé entrevoir un axe Europe/Tunisie et une bifurcation France/Tunisie. Au moyen d’une pratique assidue des langues vivantes, qui a rendu la vision d’un ensemble polyglotte où les représentants parlaient le français, l’arabe dans sa version classique et dialectale, l’Anglais, l’allemand, l’espagnol, et l’italien.
Cette internationalisation linguistique n’a pas laissé insensible les visiteurs non tunisiens. Au hasard des échanges, nous pouvons citer cette remarque d’un couple franco-anglais : «L’accueil nous l’avons trouvé au départ très réservé, peut-être parce que l’endroit choisi était très chic. Mais le passage entre les langues anglaise et française a détendu nos échanges et les Tunisiens sont devenus plus chaleureux, ont partagé avec nous leurs expériences de voyages. Ensuite, nous avons été surpris par les pâtisseries».
Ces allégations sont à prendre en considération. Pourraient-elles traduire une perfectibilité au niveau de la communication ? Les Tunisiens en général sont moins connus que leurs homologues algériens et marocains établis dans l’Hexagone. En adaptant leur accueil, ils pourraient améliorer leur visibilité, ceci afin de dépasser les contours délimités par le communautarisme.
Intéresser un public plus élargi est possible en suscitant la curiosité à travers des particularités artistiques, artisanales, commerciales. Pour reprendre les propos du déjà cité plus haut Hani Chaouch, «la Tunisie a la chance de ne pas avoir de pétrole, ça nous force à réfléchir et ça nous pousse à la créativité».
Le domaine de la pâtisserie fine détient des clés pour ouvrir les portes des prochaines étapes. Les stands des entreprises Miss Crispy, Dar Jnayna et Lunéor ont déployé des trésors d’ingéniosité pour animer ces trois jours d’exposition. S’agit-il d’un prélude à l’établissement d’un soft power tunisien alimentaire, un peu comme ce que le Maroc a réussi avec l’huile d’argan et sa star Choumicha ?

Ce souci du détail à la tunisienne s’inscrit dans la ligne de la philosophie de vie d’un peuple marqué par l’esprit d’analyse des négociants ou commerçants de Sfax et de Djerba, très actifs dès la plus petite échelle de vente. Un esprit dont on retrouve l’instinct originel dans les écrits de Houda Laroussi, auteur de ‘‘Micro-crédit et lien social en Tunisie’’, ouvrage dans lequel elle parle de «solidarité instituée».
C’est à partir du sol national que les Tunisiens seront capables de développer les échanges économiques sur le plan international, et non en s’appuyant sur l’international en premier.
Ce salon a tranché par rapport aux autres événements liés à la présence maghrébine en France. Plus présentable, plus chic, moins porté vers l’immédiateté opportuniste insufflée par les promoteurs immobiliers et les voyagistes présents en d’autres lieux et moments.
Le patrimoine artisanal du pays est déjà visible dans les souks comme ceux de Djerba, Hammamet, Monastir et Sousse. Moins signalé par les guides touristiques, le souk de Tunis mérite autant le détour notamment avec la fabrication de la chechia traditionnelle. Sans compter la spécialisation de sites placés loin des sentiers battus du tourisme de masse, dans le grand ouest tunisien où la sparterie et la confection de babouches sont importantes. C’est sur cette spécificité que les acteurs économiques, culturels et politiques doivent tabler pour faire passer l’artisanat d’un statut de vecteur à un statut de levier. Avec la diaspora comme médiatrice et principal tunnel de vente.



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