Les Israéliens, aujourd’hui enivrés par les succès militaires remportés dans les guerres sans fin livrés contre leurs voisins, devraient méditer les conditions et les circonstances de la chute du puissant empire indien de Vijayanagara au XVIe siècle. Ils devraient aussi se préoccuper de l’avenir, car tout ce qu’ils font ces jours-ci avec l’aide et le soutien aveugles des Etats et de certains pays européens sera gravé dans les mémoires. Et il leur sera durement reproché un jour, lorsque le rapport de force régional et mondial changera radicalement à leur dépens. (Photo : Ruines du Royaume de Vijayanagara).
Mohamed Larbi Bouguerra *

Benjamin Netanyahu et ses ministres messianiques et suprémacistes visent le Grand Israël, du Nil à l’Euphrate et attaquent la Palestine (Cisjordanie et Gaza), le Liban, la Syrie, l’Iran, le Yémen et Qatar. Ils invoquent la Bible alors qu’Yitzhak Rabin disait que ce livre n’est pas un titre foncier.
Tous ces criminels de guerre ont intérêt à lire ce qu’il advint à «La Cité de la Victoire» il y a 500 ans.
Un empire combattif et ses voisins
Il était une fois un empire combatif indien qui se targuait du nom de la «Cité de la Victoire». Des générations durant, à côté d’une insolente prospérité économique, il affichait une agressivité marquée vis-à-vis des sultanats musulmans voisins.
Mais comme tout a une fin, un beau jour, il cessa d’exister. Aujourd’hui, demeurent ses ruines livrées à une végétation sauvage et aux hordes de touristes photographiant, à tour de bras, ses palais et ses marchés en ruine.
«La Cité de la Victoire» (en sanskrit : Vijayanagara) n’est ni une légende ni un mythe. Il s’agit d’un puissant royaume qui exista et prospéra entre le XIIIe et le XVIe siècle dans le sud de l’Inde. Il comptait alors parmi les cités les plus importantes du monde avec un demi-million d’habitants.
A cette époque, le sous-continent indien était l’apanage de nombreux Etats musulmans : Golconda, Ahmednagar, Bidar, Berar et Bijapur. Quant à Vijayanagara, elle donnait sur la mer d’un côté et ces sultanats de l’autre.
Vouée au culte de Shiva et de Vishnu dans cet océan de cités musulmanes, Vijayanagara entretenait des alliances avec certains de ses voisins mais semait aussi les graines de la discorde entre eux, servie par le fait que l’Islam indien comptait des Chiites et des Sunnites.
A l’époque où les Portugais et les Espagnols sillonnaient l’océan en route vers l’Amérique, le roi Krishnadevaraya, pourtant fin lettré, finançait d’incessantes guerres contre ses voisins et ses étables regorgeaient d’éléphants de combat. La supériorité régionale du roi était patente du fait de l’assistance du Portugal, maintenant installé à Goa, et qui fournissait outre des mercenaires, des armes dernier cri, mousquetons, arquebuses et fusils à mèche qui effrayaient tant les combattants musulmans.
En 1530, le roi Krishnadevaraya décida de se lancer à l’assaut de Bijapur, le plus puissant des sultanats musulmans. Armée massive de 70 000 fantassins, 30 000 cavaliers et 550 éléphants face à bien moins de combattants et 250 éléphants. On utilisa les vieilles techniques de combat avec éléphants et catapultes mais aussi des plus modernes comme des canons et des fusils. Les forces royales perdirent du terrain mais le roi lança une contre-attaque en utilisant les armes modernes comme les fusils à mèches : les musulmans, paniqués, s’enfuirent. Vijayanagara entra en triomphateur dans la capitale de Bijapur qu’il livra à ses soldats qui pillèrent la ville et détruisirent ses beaux monuments.
Enivré par sa victoire, le monarque hindou exigea du sultan Adel Shah qu’il vienne embrasser ses chaussures. Le vœu du monarque ne fut pas exaucé. Loin de là !
Adel Shah décida de gagner du temps. Sage décision car Krishnadevaraya et son armée finirent par souffrir du manque de provisions dans la cité dévastée et se replièrent, la queue basse, à Vijiyanagara.
Pour l’historien américain Richard Maxwell Eaton, spécialiste de l’Inde à l’âge perse (1000-1715), à l’Université de l’Arizona, cette offensive du monarque hindou et son mépris des lois et coutumes de la guerre et de ses semblables a «semé les graines de la destruction de son royaume.»
Bien sûr, il a fallu du temps pour que la semence offre ses fruits et, en 1565, le roi Rama Raya a été contraint de combattre contre une coalition de cinq sultanats musulmans. Il fut tué sur le champ de bataille et ses troupes se dispersèrent. Les sultans victorieux entrèrent dans Vijiyanagara et la détruisirent de fond en comble après sa mise à sac. Cette fois, les Portugais ne furent d’aucun secours.
Les exemples historiques de la destruction d’un coup d’une grande cité prospère sont rarissimes. La capitale a été complètement abandonnée et une végétation luxuriante qui cache tigres et cerfs l’a recouverte.
Aujourd’hui, des foules de touristes visitent les ruines de «La Cité de la Victoire» connues sous le nom de Hampi dans l’Etat indien de Karnataka.
Aucune ligne rouge
Le journaliste, historien et critique littéraire israélien Ofri Hany écrit : «Israël est souvent comparé au royaume croisé – un projet de colonisation dans l’est musulman de fanatiques européens. Il y a des parallèles intéressants particulièrement avec le royaume combattant indien qui a prospéré il y a 500 ans. A l’instar de Vijayanagara, Israël sait créer des alliances temporaires avec certains de ses voisins. Il est passé maître aussi dans l’exploitation des conflits et des divisions parmi les régimes avoisinants. Israël bénéficie aussi grandement du support technologique de l’Occident – Allemagne notamment – et des Etats-Unis. Non moins important, Israël a développé une intoxication à la guerre, une insolence et une arrogance (la fameuse chutzpa) alarmantes. Il fracasse grossièrement les normes internationales tout en humiliant ses ennemis. Ce qui ne semble nullement émouvoir les Israéliens… Après le 7 Octobre, Israël a fait fi de plusieurs restrictions – nombre de morts de civils, traitement des leaders ennemis…. Il a fait monter les enchères et franchi presque toutes les lignes rouges. Il est terrifiant de penser aux conséquences au cas où les pays de la région dépasseraient leurs tensions internes et au cas où les Etats-Unis nous tourneraient le dos. Les Israéliens devraient se préoccuper de l’avenir. Tout ce que le pays fait ces jours-ci avec le secours d’une administration américaine dérangée et agressive sera gravé dans les mémoires. Même les pays qui sont aujourd’hui de notre côté nous le reprocheront. Les habitants de Vijayanagara l’ont appris à leur dépens. Ils avaient Shiva et nous avons la Bible» (Haaretz, 5 mars 2026)
Or Jacques Attali citant précisément la Bible écrit que «le prophète Isaïe demande qu’on laisse de la place dans la région à d’autres peuples par une formule si moderne : ‘‘Malheur à vous qui annexez maison après maison, qui ajoutez champ à champ sans laisser un coin de libre et prétendez vous implanter seuls dans la pays’’» (Isaïe 5, 8-9) in ‘‘Dictionnaire amoureux du judaïsme’’ (Plon-Fayard, 2009, p. 246).
* Professeur honoraire à la Faculté des sciences de Tunis et ancien directeur associé de recherche au CNRS – Paris.



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