La tentation est grande de voir dans les déclarations de Donald Trump une simple outrance de plus, une stratégie rhétorique destinée à galvaniser des foules inquiètes. Mais ce serait une erreur de s’en tenir à cette lecture superficielle. Car derrière la prophétie apocalyptique affleure une vision du monde profondément régressive : celle d’un retour fantasmé à une conflictualité primitive, où la technologie la plus avancée coexiste avec une pensée politique d’un autre âge.
Abdelhamid Larguèche *

Nous vivons un paradoxe historique d’une intensité rare. Jamais l’humanité n’a disposé d’outils aussi puissants : intelligence artificielle, surveillance satellitaire, biotechnologies, réseaux numériques globaux. Et pourtant, jamais le discours public n’a semblé aussi appauvri, aussi obsédé par des schémas simplistes opposant un «nous» à un «eux».
Cette contradiction n’est pas accidentelle ; elle constitue le cœur de la crise contemporaine.
La résurgence implicite des thèses du Samuel Huntington sur le «choc des civilisations» témoigne de cette régression intellectuelle. Comme si, face à la complexité du monde globalisé, certains responsables politiques choisissaient délibérément la paresse conceptuelle.
Sous les écrans, le désert humain
Réduire les tensions géopolitiques à des affrontements culturels ou civilisationnels, c’est renoncer à comprendre les dynamiques économiques, sociales et historiques qui les produisent. C’est aussi préparer les esprits à l’inéluctabilité du conflit.
Mais le plus inquiétant n’est pas là. Il réside dans cette dissociation croissante entre puissance technique et pauvreté morale. Nous sommes capables de simuler le climat, de manipuler le vivant, d’automatiser la décision militaire — et dans le même temps, incapables de produire un langage politique à la hauteur de ces responsabilités. Le progrès technologique n’a pas été accompagné d’un progrès éthique ; il l’a même parfois court-circuité.
L’apocalypse est désormais pensable parce qu’elle est devenue potentiellement possible.
Ce déséquilibre donne naissance à une forme inédite de barbarie : une barbarie high-tech. Elle ne se manifeste pas par l’absence de civilisation, mais par sa caricature. Elle ne détruit pas les infrastructures ; elle vide de sens les valeurs qui les justifient.
Dans ce monde redevenu sauvage, la rationalité devient instrumentale, réduite à l’efficacité, tandis que l’humanité — entendue comme capacité d’empathie, de nuance, de dialogue — est reléguée au second plan.
Le progrès sans pensée ou l’érosion du sens
Il n’est pas anodin que ce type de discours prospère dans un contexte de saturation informationnelle. Plus les sociétés sont connectées, plus elles semblent vulnérables aux récits simplificateurs. L’algorithme privilégie l’émotion sur la complexité, la peur sur l’analyse. Et le politique, loin de résister à cette logique, y succombe et l’exploite.
On pourrait croire que nous avançons vers le futur ; en réalité, nous risquons de tourner en rond, prisonniers d’une boucle où la sophistication des moyens masque la pauvreté des fins. L’âge de pierre n’est pas derrière nous : il est devant, sous une forme paradoxale, équipé de drones, de serveurs et de réseaux.
Face à cela, la véritable résistance ne consiste pas seulement à dénoncer les excès d’un leader ou d’un discours. Elle exige une réhabilitation exigeante de la pensée critique, une réinscription du politique dans l’éthique, et surtout, une reconquête du langage. Car c’est dans les mots que se prépare le réel. Et lorsque les mots deviennent pauvres, le monde ne tarde pas à le devenir aussi.
Ce n’est donc pas l’apocalypse qui menace, mais pire encore : une lente érosion du sens, où une humanité suréquipée technologiquement pourrait bien oublier pourquoi elle existe.
* Historien.



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