Le Moyen-Orient et les séismes silencieux de l’histoire

La montée spectaculaire de la Chine comme puissance économique, technologique et militaire modifie progressivement l’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale et dominé par les États-Unis. Dans ce contexte, le Moyen-Orient, par sa position géostratégique (à la croisée des routes commerciales et des points de navigation maritime) et par ses richesses énergétiques, se trouve naturellement au cœur de ces rivalités. Ce dont témoigne aujourd’hui la guerre israélo-américaine contre l’Iran, qui bouscule toute cette région.

Khémaïs Gharbi *

Les grands tournants de l’histoire sont rarement visibles au moment même où ils se produisent. Lorsqu’un événement éclate, il est encore enveloppé dans le brouillard du présent : les contemporains n’en perçoivent que des fragments, des images confuses, des récits contradictoires. Chacun tente d’y voir clair, mais personne ne dispose encore de la distance nécessaire pour comprendre ce qui est réellement en train de se jouer.

Ce n’est que des années plus tard que le regard de l’historien commence à discerner une forme dans ce chaos apparent. Lentement, les pièces éparses du puzzle se rapprochent. Des événements qui semblaient isolés révèlent alors leur cohérence. Des faits jugés secondaires apparaissent soudain comme des signes annonciateurs.

Ainsi se dévoile souvent la logique profonde des grandes transformations historiques.

Les acteurs de leur temps vivent les événements dans l’urgence et dans la passion. Ils réagissent aux crises, aux conflits, aux décisions politiques immédiates. Mais les historiens, eux, regardent le temps long. Ils savent que les mutations les plus profondes prennent souvent racine bien avant d’apparaître au grand jour.

Au cour d’une période de basculement

Le XXIᵉ siècle semble être entré dans l’une de ces périodes de basculement. Parmi les régions où ces transformations s’expriment avec le plus de force figure le Moyen-Orient, carrefour stratégique entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, territoire où se concentrent à la fois les grandes ressources énergétiques et les routes maritimes essentielles au commerce mondial.

Beaucoup d’observateurs situent le début de cette recomposition contemporaine dans les bouleversements du Printemps arabe. Ce mouvement, né d’aspirations populaires à la liberté et à la dignité, a profondément ébranlé l’équilibre politique de la région. Certains régimes se sont effondrés, d’autres ont vacillé, et les alliances traditionnelles ont été fragilisées.

Mais les conséquences de ces événements dépassent largement le cadre des révoltes qui les ont déclenchés. Elles ont ouvert une période d’instabilité durable, dans laquelle se sont engagées des puissances régionales et internationales poursuivant leurs propres intérêts stratégiques.

Dans le même temps, l’équilibre global du monde évoluait lui aussi. La montée spectaculaire de la Chine comme puissance économique, technologique et militaire modifie progressivement l’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale et dominé par les États-Unis.

Dans ce contexte, le contrôle des ressources énergétiques, des routes commerciales et des points stratégiques de navigation maritime devient un enjeu majeur. Le Moyen-Orient, par sa position géographique et par ses richesses, se trouve naturellement au cœur de ces rivalités.

Vaste recomposition géopolitique en cours

Les empires, anciens ou nouveaux, ont toujours tenté d’anticiper les mutations du monde. Ils pensent leurs stratégies non pas à l’échelle de quelques années, mais souvent sur une ou deux décennies. Les événements que nous percevons aujourd’hui comme des crises isolées pourraient bien apparaître, avec le recul, comme les étapes d’une recomposition géopolitique plus vaste.

Il arrive dans l’histoire des peuples des moments où tout semble encore immobile, alors même que le sol commence déjà à se fissurer sous leurs pas. Les contemporains continuent à vivre comme hier, à commenter les événements du jour, à croire que les crises finiront par s’éteindre d’elles-mêmes. Pourtant, dans l’ombre, les forces profondes de l’histoire poursuivent leur œuvre.

Déjà, Alexis de Tocqueville nous avertissait que les grands bouleversements ne surgissent jamais de nulle part : ils mûrissent longtemps dans les profondeurs de la société avant d’éclater au grand jour. Et Stefan Zweig témoin bouleversé des tragédies du XXᵉ siècle, rappelait que les hommes vivent parfois dans un monde qui s’effondre sans en percevoir encore la fragilité.

Peut-être sommes-nous aujourd’hui dans l’un de ces instants suspendus où l’histoire change de direction. Le Moyen-Orient traversé par des guerres, des rivalités et des ambitions contradictoires, pourrait bien être l’un des lieux où se prépare la géographie politique de demain.

Dans quelques décennies, lorsque les archives seront ouvertes et que les passions se seront apaisées, les historiens regarderont peut-être notre époque avec un mélange d’étonnement et de lucidité. Ils verront alors que ce que nous appelions des crises successives n’était en réalité que les premières secousses d’un même séisme.

Car l’histoire avance souvent à pas silencieux. Et lorsque les hommes comprennent enfin qu’un monde s’achève, il est presque toujours déjà trop tard pour l’empêcher de disparaître.

* Ecrivain et traducteur.

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