Il y a des époques où l’on construit des villes pour célébrer la paix, et d’autres où l’on les réorganise pour survivre à la guerre. Notre présent a quelque chose de brutalement pédagogique : il rappelle, par la répétition des images et par la précision des frappes, que l’espace urbain est redevenu une cible totale. Quand le ciel devient une menace permanente, un autre urbanisme s’impose. (Photo: Israéliens dans un abri sous-terrain à Tel Aviv pendant une alerte. Les Libanais et les Iraniens, eux, ont moins de chance : ils sont à découvert sous les bombes).
Zouhaïr Ben Amor *

Quand les bombardements rasent un quartier, ils ne détruisent pas seulement des infrastructures militaires, ils effondrent des réseaux : routes, hôpitaux, écoles, centrales, dépôts d’eau, logements, archives, lieux de culte, habitudes et liens.
La ville, qui se rêvait naguère comme un milieu d’émancipation et de circulation, redevient un organisme vulnérable, lisible depuis le ciel, «cartographiable» en temps réel, et donc neutralisable. Cette lisibilité est devenue un danger.
Dans cet horizon, l’urbanisme ne peut plus se contenter de parler de densité heureuse, de mobilités douces, de mixité fonctionnelle ou de résilience climatique, comme si la violence géopolitique était une anomalie extérieure.
Les guerres contemporaines ne sont pas seulement des affrontements territoriaux : elles sont aussi une transformation des conditions matérielles de l’habiter. La ville n’est plus seulement le théâtre des conflits, elle est leur enjeu direct, leur médium et leur preuve.
Dès lors, une question s’impose, presque obscène parce qu’elle ressemble à un aveu : comment concevoir des milieux de vie quand le ciel est un dispositif d’observation et de destruction, quand les capteurs, les satellites, les drones et les missiles font de la surface un écran fragile ?
Ce que nous voyons se dessiner, sous la pression de la menace, c’est une tentation stratégique : soustraire. Soustraire à la vue, soustraire à la frappe, soustraire à l’interruption. Cacher sous les sols, derrière les montagnes, dans l’épaisseur du relief. Disperser, segmenter, rendre redondant. Faire en sorte que la ville, et avec elle l’État, l’énergie, l’alimentation, la défense, les réserves de survie, ne soient plus exposés comme une cible unique. Autrement dit : passer d’un urbanisme de la surface à un urbanisme de la profondeur.
La surface : une architecture de la lisibilité… donc de la vulnérabilité
Pendant des décennies, l’urbanisme moderne a cultivé une forme d’évidence : des grandes infrastructures visibles, des nœuds logistiques identifiables, des centralités nettes, des réseaux hiérarchisés. Cela répondait à une logique de croissance, de rationalisation, parfois de contrôle.
James C. Scott a montré comment les États préfèrent les espaces «lisibles», où les flux sont simples à recenser, où les populations se comptent et se déplacent selon des grilles, où le territoire devient un tableau de bord (Scott, 1998).
Cette lisibilité, qui servait à administrer et à planifier, devient aujourd’hui un talon d’Achille. Ce qui est lisible est repérable. Ce qui est repérable est frappable.
La technologie accélère cette conversion de la lisibilité en vulnérabilité. Une centrale électrique, un réservoir, une artère logistique, un pont, un data center, un dépôt : tout ce qui soutient la vie urbaine a une signature. Thermique, électromagnétique, visuelle, algorithmique… On ne «voit» plus seulement avec les yeux, on voit avec des modèles, des corrélations, des anomalies.
La surface de la ville, qui était l’espace de la représentation et de la rencontre, devient une peau exposée. Et l’on comprend soudain que la «smart city» peut aussi être, par retournement, une «target city» : une ville dont l’intelligence rend la destruction plus efficace.
Paul Virilio, en observateur aigu des rapports entre vitesse, guerre et territoire, insistait sur le fait que la modernité militaire n’est pas seulement une question d’armes, mais de perception et de trajectoire : ce qui compte, c’est la capacité à atteindre vite, à voir vite, à décider vite (Virilio, 1977).
Dans un monde où la décision peut se prendre à distance, la ville de surface devient un ensemble de coordonnées. Elle est réduite à une cartographie opérationnelle, où l’on distingue des «objets» à neutraliser. Et ce qui est plus grave encore, c’est que la séparation entre militaire et civil s’y dissout matériellement : l’électricité alimente autant les hôpitaux que les communications, les routes servent autant aux ambulances qu’aux convois, les entrepôts stockent autant les denrées que les pièces détachées. La guerre totale, ce n’est pas seulement l’intention d’écraser : c’est la structure même des réseaux urbains qui rend la distinction incertaine.
La profondeur : retour du refuge, mutation du territoire
Quand la surface devient trop dangereuse, la profondeur redevient désirable. Ce n’est pas une invention. Les villes ont toujours eu leurs souterrains : aqueducs, égouts, caves, catacombes, abris. Mais il y a une différence entre le souterrain comme complément technique et le souterrain comme principe directeur. Nous basculons vers une logique où l’on ne descend pas seulement pour faire passer une conduite, mais pour organiser une stratégie de survie.
Cette stratégie s’appuie sur une évidence physique : la terre absorbe, amortit, dissimule. Elle protège contre certains effets des explosions, elle réduit la visibilité, elle offre une inertie thermique. Les montagnes, les collines, les falaises deviennent des boucliers naturels.
Là où l’urbanisme moderne aimait aplanir, niveler, ouvrir, l’urbanisme sous menace va chercher l’épaisseur, la masse, le pli. Il réhabilite le relief comme infrastructure.
Mais la profondeur n’est pas seulement un abri. Elle devient un espace politique. Enterrer des ressources énergétiques, des réserves alimentaires, des centres de commandement, des moyens de communication, ce n’est pas seulement «cacher», c’est hiérarchiser ce qui doit rester en vie lorsque tout vacille. C’est décider ce qui mérite la protection maximale. C’est, au fond, écrire une constitution souterraine.
Infrastructures vitales : enterrer, disperser, rendre redondant
Si l’on prend au sérieux l’idée d’un urbanisme de la dissimulation, alors les priorités changent. Les infrastructures énergétiques, par exemple, ne peuvent plus être pensées comme de grands monuments techniques isolés. Elles devront devenir des systèmes distribués, modulaires, capables de fonctionner en îlots.
Micro-réseaux, stockage fragmenté, capacités locales de production : non pas comme gadgets «verts», mais comme doctrines de survie. La question n’est plus seulement l’efficacité, c’est la continuité sous interruption.
Même logique pour l’eau, les soins, les communications. Une ville sous menace doit multiplier les points de bascule : pouvoir isoler une partie du réseau sans que tout s’effondre. Le vocabulaire de la cybersécurité — segmentation, redondance, Fail over — devient curieusement pertinent pour la ville matérielle.
C’est peut-être là un signe de notre époque : l’urbanisme se rapproche d’une ingénierie des systèmes, où l’on ne cherche pas le flux maximal mais la capacité à encaisser la rupture.
Keller Easterling a montré que le pouvoir contemporain passe souvent par des «infrastructures spatiales» : des standards, des réseaux, des zones, des formats qui gouvernent sans toujours se montrer comme pouvoir (Easterling, 2014).
Ce que la guerre fait, c’est rendre cette gouvernance visible : on comprend que l’infrastructure est la politique par d’autres moyens. Si l’on enterre des data centers, si l’on place des réserves sous des reliefs, si l’on construit des tunnels logistiques capables de contourner les axes exposés, on ne fait pas seulement des travaux : on redessine la souveraineté.
Et cette souveraineté se paie. Enterrer coûte cher, demande du temps, exige des compétences, mobilise des matériaux. Ce n’est pas neutre socialement.
Les villes qui auront les moyens d’organiser leur profondeur auront une chance de préserver leurs continuités vitales ; les autres resteront à nu.
Le risque est immense : un urbanisme de la protection pourrait se traduire par un urbanisme de l’inégalité, où certains vivent au-dessus, exposés, et d’autres en dessous, protégés — ou inversement : où les élites se réfugient dans des enclaves renforcées tandis que la majorité subit la surface.
La tentation du bunker : survivre, mais à quel prix ?
Le mot «bunker» n’est pas seulement une figure de béton, c’est une philosophie. Il promet la sécurité en échange de la fermeture. Il transforme la ville en succession de compartiments protégés. Il fait de la vie urbaine une série de sas. On peut imaginer un futur où les stations de métro deviennent des abris permanents, où les parkings souterrains se reconvertissent en réserves, où des quartiers entiers se dotent de niveaux «profonds» pour les périodes d’alerte. On peut imaginer des écoles et des hôpitaux conçus comme des structures partiellement enterrées, des places publiques doublées d’espaces refuges, des réseaux de tunnels logistiques évitant les ponts et les échangeurs.
Mais ce futur n’est pas automatiquement désirable. Il pose une question morale : protéger la vie, oui, mais quelle vie ? Une vie diminuée, claustrée, organisée autour de l’anticipation de la frappe ? La ville a toujours été un art de la coprésence. Si l’on la reconçoit comme un art de l’évitement, on risque de perdre ce qui la rend humaine : l’imprévu, la mixité réelle, la rue comme théâtre, la surface comme monde partagé.
Virilio rappelait aussi que la logique militaire tend à coloniser l’espace civil : la défense devient une manière d’organiser le territoire, parfois jusqu’à le défigurer (Virilio, 1977).
Le danger est que la ville, en se protégeant, adopte les réflexes de la forteresse : surveiller, filtrer, verrouiller. Or l’urbanisme de la dissimulation peut devenir un urbanisme de la suspicion. Pour cacher, il faut contrôler l’accès. Pour protéger des infrastructures enterrées, il faut des périmètres, des autorisations, des capteurs. La sécurité peut devenir une grammaire quotidienne. Et ce qui est conçu contre l’ennemi extérieur peut se retourner contre les habitants, au nom de la prévention.
De la résilience climatique à la résilience militaire : même mot, autre monde
Depuis une quinzaine d’années, le mot «résilience» a envahi les discours urbains. Il venait du climat : absorber les chocs, s’adapter, rebondir. Mais la résilience militaire n’est pas la résilience climatique. L’une cherche à composer avec des phénomènes diffus, l’autre avec une intention hostile. Dans le premier cas, on négocie avec la nature ; dans le second, on affronte une stratégie adverse. Cela change tout : l’adversaire observe vos solutions, apprend, s’adapte. Il cherche la faille. La ville résiliente devient une ville en duel.
Scott mettait en garde contre les grandes utopies administratives qui prétendent ordonner le réel depuis le haut (Scott, 1998). Un urbanisme militarisé pourrait devenir une nouvelle utopie, non pas de la transparence mais de l’invisibilité : une ville parfaite parce qu’indétectable, une ville optimale parce que sans point faible. Or l’invisibilité totale n’existe pas. Toute structure laisse des traces. Et l’obsession du point faible peut conduire à un urbanisme paranoïaque, où l’on investit dans la protection au détriment du soin, de l’éducation, de la culture, de la justice sociale. On peut survivre en perdant ce qui rend la survie digne.
Alors, comment tenir ensemble deux impératifs : protéger sans bunkeriser, dissimuler sans dépolitiser, enterrer sans exclure ? C’est là que l’urbanisme doit redevenir un débat public, non une affaire de techniciens et de stratèges. Car si l’on enterre l’énergie, l’eau, les réserves, les moyens de défense, on enterre aussi des choix de société. On décide de ce qui doit continuer à fonctionner quand tout s’arrête. On définit la priorité des priorités.
Vers une ville stratifiée : surface vivante, profondeur vitale
Plutôt que de rêver une ville entièrement souterraine — fantasme qui relève autant de la science-fiction que du projet politique — on peut imaginer une ville stratifiée. Une surface maintenue comme espace de vie, d’échange, de respiration, mais doublée d’une profondeur conçue comme continuité vitale. La surface n’est pas abandonnée, elle est rendue plus souple : moins de points de concentration, moins de dépendances uniques. La profondeur n’est pas un refuge élitiste, elle est un bien commun : des abris accessibles, des services essentiels capables de basculer en mode dégradé, des stocks gérés démocratiquement, des réseaux capables de fonctionner localement.
Dans cette perspective, l’urbanisme de demain ne sera pas seulement une esthétique, il sera une stratégie. Il devra penser la topographie comme alliée, la distribution comme protection, la redondance comme justice. Il devra aussi accepter un paradoxe : la ville doit rester ouverte pour être vivante, mais suffisamment organisée pour ne pas mourir d’un seul coup. Entre l’ouverture et la protection, il n’y a pas de solution pure, seulement des compromis, des arbitrages, des institutions capables de rendre ces arbitrages discutables.
Easterling nous invite à regarder l’infrastructure comme un champ de pouvoir, où les choix techniques façonnent des comportements et des hiérarchies (Easterling, 2014).
Scott nous prévient contre les simplifications autoritaires qui prétendent résoudre le réel en le rendant lisible (Scott, 1998).
Virilio, enfin, nous avertit que la vitesse et la vision transforment la ville en cible, et que le militaire tend à s’infiltrer dans le civil (Virilio, 1977). Ces perspectives convergent vers une même exigence : penser l’urbanisme sous contrainte géopolitique sans renoncer à l’idée de cité.
Car la question qui vient n’est pas seulement celle-ci : où mettre les infrastructures. C’est aussi : quel type de monde urbain voulons-nous quand la violence revient comme horizon durable ? Un monde de cavernes technologiques, de quartiers-bunkers, de verticalités contrôlées ? Ou un monde où la protection devient un droit collectif, où la profondeur n’est pas un privilège mais une assurance commune, où la surface reste un lieu de démocratie ?
Le risque, sinon, est clair : la guerre ne se contentera pas de détruire des bâtiments, elle détruira l’idée même de ville. Non par effondrement spectaculaire, mais par transformation lente : une cité qui se ferme, qui se fragmente, qui se méfie, qui délègue son organisation à des logiques sécuritaires. La véritable reconstruction, alors, ne sera pas seulement matérielle. Elle sera philosophique : réinventer un urbanisme capable de protéger la vie sans enterrer la liberté.
* Universitaire.
Bibliographie :
Easterling, K. (2014). Extrastatecraft: The Power of Infrastructure Space. Verso.
Scott, J. C. (1998). Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed. Yale University Press.
Virilio, P. (1977). Vitesse et politique. Galilée.



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