Tunisie | L’ingénierie, un impératif de souveraineté nationale

À l’heure où la Tunisie peaufine son plan de développement 2026-2030, le pays se trouve à la croisée des chemins. Entre une machine économique grippée par des déséquilibres macroéconomiques persistants et une pression asphyxiante sur les finances publiques, un levier stratégique semble encore tragiquement sous-estimé : la valorisation de nos ressources humaines, et plus particulièrement de nos ingénieurs, souvent tentés par l’émigration pour trouver de meilleures opportunités personnelles et professionnelles : une hémorragie de capital gris et un naufrage économique annoncé ?

Abdelwaheb Ben Moussa *

Le constat est brutal, presque insoutenable pour une nation qui mise sur l’innovation et la montée en gamme industrielle. Chaque année, la Tunisie diplôme environ 8 000 ingénieurs, mais en voit s’envoler entre 6 000 et 6 500 vers d’autres cieux.

Ce n’est plus de la mobilité professionnelle, c’est une véritable hémorragie. En 2022, ce chiffre a même atteint le pic alarmant de 6 500 départs, selon l’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT).

Cette fuite massive ne vide pas seulement nos bureaux d’études ; elle érode les fondements mêmes de notre souveraineté nationale.

Comment prétendre à une autonomie technologique, à une transition énergétique réussie ou à une cybersécurité digne de ce nom quand nos cerveaux les plus brillants vont construire l’avenir des économies du Nord ?

Chaque départ est une subvention déguisée que la Tunisie, malgré ses difficultés, offre aux nations les plus riches, perdant ainsi le bénéfice de décennies d’investissement dans l’éducation publique.

Défi énergétique : l’ingénierie comme bouclier

L’un des enjeux majeurs du plan 2026-2030 réside dans notre capacité à briser la dépendance aux énergies fossiles importées, qui grèvent structurellement notre budget. La transition vers les énergies renouvelables et l’hydrogène vert n’est pas une option esthétique, c’est une nécessité de survie. Cependant, installer des panneaux photovoltaïques ou des éoliennes ne suffit pas à créer de la souveraineté si nous restons de simples importateurs de technologies et de maintenance.

Le véritable défi est d’ordre intellectuel : maîtriser le mix énergétique, optimiser les réseaux intelligents (Smart Grids) et concevoir des solutions de stockage adaptées à notre climat. Sans une armée d’ingénieurs spécialisés, nous passerons d’une dépendance au gaz étranger à une dépendance technologique étrangère. L’ingénierie tunisienne doit être le fer de lance de cette «indépendance énergétique 2.0», capable de transformer nos contraintes climatiques en avantages compétitifs.

Un écosystème qui rejette ses talents

Pourquoi nos talents partent-ils ? La réponse est connue, mais les remèdes tardent. Des perspectives salariales dérisoires face à une inflation galopante, des structures économiques sclérosées et un manque criant de projets stimulants à l’échelle nationale. L’environnement productif tunisien actuel semble incapable d’absorber cette matière grise, créant un cercle vicieux où le manque d’innovation décourage l’investissement, lequel finit par pousser les talents à l’exil.

Plus grave encore, la déconnexion entre le monde académique et le secteur productif reste une plaie ouverte. Les collaborations sont fragmentaires, et la recherche appliquée, parent pauvre des politiques publiques, peine à devenir ce moteur de croissance tant espéré. Nos ingénieurs se retrouvent souvent confinés à des rôles de maintenance ou de gestion de processus obsolètes, loin des frontières technologiques où se joue la compétition mondiale.

Rétention des compétences ou résistance souveraine ?

Pour le plan 2026-2030, il ne s’agit plus de saupoudrer quelques incitations fiscales. Il faut un changement de paradigme radical. La rétention des talents et l’établissement de conditions attractives doivent être érigés en piliers de la sécurité nationale. Sans une masse critique d’ingénieurs installés durablement sur le territoire, la Tunisie restera condamnée à la dépendance et à la sous-traitance à faible valeur ajoutée.

Les réformes doivent être systémiques et s’articuler autour de trois axes majeurs :

Soutien massif à l’innovation et à la R&D : il est impératif de multiplier les fonds de capital-risque dédiés aux projets industriels innovants. La propriété intellectuelle doit devenir un indicateur de performance national ;

Facilitation des investissements de rupture : le cadre législatif doit être assoupli pour permettre une intégration rapide de l’IA et de la Green-Tech dans le tissu industriel et financier ;

Refonte du lien université-entreprise : le passage à une économie de la connaissance exige que les universités deviennent de véritables laboratoires pour les entreprises, avec des doctorats industriels généralisés.

Façonner notre propre destin

L’intégration des ingénieurs dans les grands chantiers nationaux — de la gestion du stress hydrique à la modernisation des services financiers — doit être le cœur battant du prochain plan quinquennal. Il ne s’agit pas d’un débat corporatiste, mais d’une question de survie économique.

Si la Tunisie veut cesser d’être la pépinière gratuite du monde pour enfin redevenir un pôle de décision souverain, elle doit comprendre qu’investir massivement dans ses ingénieurs coûte infiniment moins cher que de subir leur absence. Car à force de former des talents pour les autres, nous finirons par n’être que les spectateurs de notre propre déclin, importateurs de solutions que nos propres enfants ont conçues ailleurs. Affirmer la place stratégique de l’ingénieur, c’est choisir, enfin, de piloter notre avenir plutôt que de le laisser s’exporter irrémédiablement.**

* Ingénieur en informatique, cadre d’une banque publique.

** Ce texte a été élaboré avec l’assistance d’un outil d’IA.

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