Parler des relations de l’Iran avec ses voisins musulmans, depuis l’Empire ottoman jusqu’à aujourd’hui, c’est entrer dans une histoire longue où la proximité ne produit jamais la simplicité. L’Iran n’a presque jamais eu le luxe d’un voisinage ordinaire. Avec les Ottomans hier, avec la Turquie, l’Irak, les monarchies du Golfe, l’Afghanistan ou le Pakistan aujourd’hui, il partage à la fois des frontières, des mémoires, des réseaux religieux, des intérêts économiques et des peurs stratégiques. C’est cette densité qui rend son voisinage si conflictuel et si intime à la fois.
Zouhaïr Ben Amor *

L’Iran est un État musulman majeur, mais il ne s’est jamais fondu dans une unité musulmane abstraite. Il a toujours habité une singularité historique, politique et confessionnelle qui l’a rapproché de ses voisins autant qu’elle l’en a séparé.
Le premier grand cadre de cette histoire se fixe à l’époque moderne, lorsque la montée des Safavides en Iran et la puissance ottomane redessinent le Proche-Orient.
Au XVIe siècle, la consolidation du chiisme duodécimain comme religion d’État en Iran ne constitue pas seulement un choix spirituel ou doctrinal ; elle devient une technologie de souveraineté. Elle distingue l’Iran de ses grands voisins sunnites, lui donne une colonne vertébrale politique et transforme la frontière avec l’Empire ottoman en ligne de fracture durable.
La frontière irano-ottomane
La bataille de Tchaldiran en 1514 ne fut pas seulement une défaite militaire safavide ; elle fut une scène inaugurale. Elle fixa une logique : entre l’Iran et la Sublime Porte, il ne s’agirait pas d’une simple lutte territoriale, mais d’une rivalité entre deux formes concurrentes de légitimité islamique et impériale (Matthee, 2011).
Il serait pourtant réducteur de raconter l’époque ottomane comme une guerre confessionnelle ininterrompue. La frontière irano-ottomane fut certes militarisée, mais elle fut aussi un espace de circulation. Des marchands, des pèlerins, des savants et des diplomates l’ont traversée sans cesse. Le conflit y côtoyait l’arrangement.
Les deux empires apprirent très tôt qu’ils ne pourraient ni s’absorber ni s’effacer. C’est pourquoi la relation fut faite d’épreuves de force, suivies de compromis pragmatiques. Le traité de Zuhab, en 1639, est à cet égard un moment crucial : il stabilise grossièrement une frontière qui annonce, dans ses grandes lignes, les découpages postérieurs entre l’Iran, l’Irak et la Turquie.
L’histoire profonde du voisinage iranien commence donc moins dans la fraternité islamique que dans cette gestion âpre d’une coexistence impériale (Amanat, 2017).
Ce point est essentiel, car il permet d’éviter une illusion tenace : celle selon laquelle les divisions actuelles entre l’Iran et plusieurs de ses voisins musulmans seraient nées uniquement avec la révolution islamique de 1979.
La révolution de 1979 radicalise une grammaire ancienne
En réalité, la révolution a radicalisé une grammaire beaucoup plus ancienne. Déjà sous les Safavides, l’Iran se pensait comme une puissance entourée de voisins sunnites souvent plus nombreux, parfois plus riches, et parfois militairement plus imposants. Cette conscience d’encerclement, jointe à une forte culture étatique, a nourri une diplomatie de vigilance, voire de suspicion structurelle. L’Iran n’a pas seulement défendu des frontières ; il a défendu une forme de continuité historique menacée sur plusieurs fronts à la fois (Matthee, 2011).
Au XIXe siècle et au début du XXe, alors que l’Empire ottoman décline et que les empires européens s’imposent dans la région, le rapport de l’Iran à ses voisins musulmans change de texture, mais non de nature. Le duel irano-ottoman perd de sa centralité, tandis que grandit une autre angoisse : celle de la fragmentation sous pression étrangère.
L’Iran qajar, puis pahlavi, regarde désormais ses voisins musulmans à travers un double filtre : celui de la rivalité régionale et celui de l’intrusion des grandes puissances. La question n’est plus seulement : que veulent les Ottomans ? Elle devient : comment survivre politiquement dans une région où les voisins musulmans eux-mêmes sont travaillés, armés, influencés, voire redessinés par Londres, Saint-Pétersbourg puis Washington ? Cette expérience renforce chez les élites iraniennes l’idée que le voisinage n’est jamais purement local ; il est toujours traversé par des hiérarchies impériales plus vastes (Amanat, 2017).
Avec la chute des Ottomans, la naissance de la Turquie républicaine semblait ouvrir un autre chapitre. Théoriquement, l’Iran et la Turquie auraient pu devenir deux États post-impériaux stabilisés, convertissant l’ancienne frontière de civilisation en bon voisinage moderne. Il y a bien eu, en effet, des phases d’entente et de normalisation. Mais la relation n’a jamais cessé d’être compétitive. La Turquie kémaliste proposait un modèle national, laïque, centralisateur, tourné vers l’Europe ; l’Iran, surtout après 1979, revendiquait une autre synthèse entre État, histoire et religion. De l’Anatolie au Caucase, de l’Irak à la Syrie, chacun a continué à lire l’autre comme un partenaire nécessaire et un rival plausible. Même lorsque leurs intérêts économiques convergent, notamment en matière d’énergie, leurs imaginaires géopolitiques divergent souvent.
Un centre historique assiégé mais incontournable
La Turquie se voit comme carrefour et puissance pivot ; l’Iran se vit comme centre historique assiégé mais incontournable. Ce voisinage reste donc stable en apparence, concurrentiel en profondeur.
C’est toutefois avec le monde arabe que les tensions iraniennes ont pris, à l’époque contemporaine, leur intensité la plus visible. L’Irak occupe ici une place singulière. Sous Saddam Hussein, il fut le front le plus sanglant de la relation iranienne au voisinage musulman. La guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 n’a pas seulement opposé deux États ; elle a figé des représentations collectives durables. Pour l’Iran révolutionnaire, cette guerre a confirmé que ses voisins arabes, soutenus par des puissances extérieures, pouvaient chercher à exploiter sa fragilité.
Pour plusieurs États arabes du Golfe, au contraire, l’Iran de Khomeiny apparaissait comme une force de subversion idéologique, capable d’exporter la révolution en mobilisant les référents chiites au-delà de ses frontières (Axworthy, 2008). La guerre a ainsi transformé une frontière en traumatisme, et un voisinage en système de menaces réciproques.
Après 2003, lorsque l’invasion américaine renverse Saddam Hussein, le paradoxe iranien apparaît dans toute sa netteté. L’Iran, ennemi déclaré de Washington, devient l’un des grands bénéficiaires stratégiques de la chute de son pire adversaire régional. Mais ce gain n’a pas produit un apaisement. Il a au contraire renforcé l’inquiétude des monarchies arabes sunnites, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui ont vu se dessiner un «croissant» d’influence iranienne allant de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas.
De leur côté, les dirigeants iraniens ont présenté cette profondeur régionale comme une doctrine défensive avancée : puisqu’ils se sentent vulnérables sur leur propre territoire, ils cherchent à éloigner la ligne de confrontation.
C’est ici que la relation avec les voisins musulmans cesse d’être simplement bilatérale ; elle devient réticulaire, indirecte, souvent médiée par des groupes armés, des partis alliés et des espaces de guerre par procuration (Amanat, 2017).
Le chiisme comme ressource d’influence
Le Liban, la Syrie, l’Irak et le Yémen ont, à des degrés différents, transformé l’idée même de voisinage iranien. L’Iran ne partage pas de frontière avec tous ces théâtres, mais il les traite comme son proche environnement stratégique. Ce déplacement a nourri l’hostilité de plusieurs voisins arabes, qui y voient non pas une politique de sécurité, mais une politique d’expansion.
Pourtant, là encore, la lecture purement confessionnelle ne suffit pas. L’Iran use du chiisme comme ressource d’influence, certes, mais il agit aussi en État rationnel soucieux de profondeur militaire, de corridors territoriaux, d’accès commerciaux et de dissuasion asymétrique. L’erreur serait de croire qu’il se contente d’exporter une identité ; il exporte aussi un calcul (Axworthy, 2008).
Les relations avec les monarchies du Golfe condensent particulièrement bien cette tension entre proximité et refus. D’un côté, l’Iran et ses voisins arabes riverains du Golfe sont condamnés à cohabiter autour d’un espace maritime commun, de routes énergétiques vitales et d’intérêts commerciaux réels. De l’autre, ils se perçoivent mutuellement comme des menaces systémiques.
Les monarchies craignent la projection iranienne, son discours révolutionnaire, son influence dans les communautés chiites et sa capacité de nuisance régionale. L’Iran, lui, voit dans la présence militaire occidentale au Golfe, appuyée sur ces États arabes, une architecture d’endiguement dirigée contre lui. Le Golfe devient alors moins une mer de voisinage qu’un miroir de défiance.
Le rapprochement irano-saoudien annoncé le 10 mars 2023, sous médiation chinoise, a donc eu une portée symbolique considérable. Il n’a pas aboli les rivalités, mais il a montré que la fatigue stratégique pouvait, provisoirement, l’emporter sur la logique de confrontation permanente.
Ce rapprochement suggère que plusieurs acteurs régionaux, y compris Riyad, ne souhaitent plus être prisonniers d’une polarisation totale. Il montre aussi que l’Iran, malgré sa rhétorique de résistance, sait pratiquer le compromis quand l’environnement l’exige (Vakil et Quilliam, 2023). Mais il faut se garder d’y voir une réconciliation profonde. Le contentieux n’a pas disparu : il s’est déplacé vers une forme plus prudente, plus diplomatique, sans cesser d’être structurel.
À l’est, l’Iran entretient avec l’Afghanistan et le Pakistan des relations moins médiatisées que ses face-à-face arabes, mais tout aussi révélatrices.
Avec l’Afghanistan, la proximité linguistique et culturelle ne supprime ni les tensions sur les réfugiés, ni les conflits hydriques, ni l’inquiétude sécuritaire. L’Iran voit l’instabilité afghane comme une menace directe, mais aussi comme un espace où se jouent des questions de trafic, d’influence et d’équilibre confessionnel.
Avec le Pakistan, autre grand voisin musulman, la relation oscille entre coopération minimale et méfiance persistante, notamment à propos des groupes armés opérant dans les zones frontalières baloutches. Là encore, le voisinage n’est pas l’amitié ; c’est la gestion d’une vulnérabilité commune que personne ne parvient vraiment à transformer en confiance durable.
Ce qui frappe, sur la longue durée, c’est la permanence d’un même schéma. L’Iran n’a jamais cessé de parler le langage de la civilisation, de la souveraineté et de la singularité historique. Ses voisins musulmans, eux, l’ont souvent regardé avec une ambivalence comparable : puissance indispensable, mais difficilement intégrable ; pays musulman majeur, mais porteur d’une différence qui résiste à l’alignement. Depuis les Ottomans, l’Iran apparaît tour à tour comme hérésie, rival, partenaire, pivot, menace ou médiateur. Il n’est jamais tout à fait étranger, jamais tout à fait semblable.
Une puissance de résistance dans le monde musulman
C’est peut-être là le cœur du problème. Le voisinage musulman de l’Iran n’a jamais été organisé par une solidarité religieuse suffisante pour neutraliser les intérêts d’État.
L’islam commun n’a pas supprimé la compétition des puissances, pas plus qu’il n’a aboli les frontières historiques, les hiérarchies symboliques ou les mémoires blessées.
Entre l’Iran et ses voisins, le religieux a souvent servi moins à unir qu’à coder autrement des rapports de force. De ce point de vue, la révolution de 1979 n’a pas créé une exception ; elle a réinjecté du messianisme et de l’idéologie dans un vieux dispositif régional déjà structuré par la rivalité.
Aujourd’hui encore, l’Iran reste prisonnier et maître de cette ambivalence. Il se présente comme puissance de résistance dans le monde musulman, mais il inspire chez plusieurs voisins musulmans une inquiétude durable. Il réclame la reconnaissance d’un rôle naturel dans la région, mais cette revendication est précisément ce qui alarme ceux qui l’entourent. Il dénonce l’ordre imposé de l’extérieur, tout en construisant lui-même des zones d’influence qui ressemblent, aux yeux de ses voisins, à une autre forme de pression.
En cela, l’histoire iranienne avec son voisinage musulman n’est ni celle d’un isolement total, ni celle d’une intégration impossible. C’est l’histoire plus tragique d’une centralité contestée.
Depuis la frontière ottomane jusqu’aux arrangements incertains du Golfe contemporain, l’Iran n’a donc jamais quitté cette position inconfortable : trop ancien pour se penser comme un simple État-nation parmi d’autres, trop exposé pour renoncer à la puissance, trop singulier pour être absorbé par ses voisinages, trop proche d’eux pour leur échapper. Le long conflit avec les Ottomans a donné à cette condition sa forme impériale ; les crises modernes lui ont donné sa forme géopolitique ; la révolution islamique lui a donné sa forme idéologique. Mais le fond demeure : entre l’Iran et ses voisins musulmans, la relation n’est ni naturelle ni accidentelle. Elle est historique, dense, inquiète, indéfiniment recommencée.
* Universitaire.
Bibliographie succincte :
Amanat, Abbas. Iran: A Modern History. New Haven, Yale University Press, 2017.
Axworthy, Michael. A History of Iran: Empire of the Mind. London, Penguin, 2008.
Matthee, Rudi. “Safavid Iran and the Turkish Question, or How to Avoid a War on Multiple Fronts.” Iranian Studies, 2011.
Vakil, Sanam, et Neil Quilliam. “Will reconciliation across the Middle East bring lasting change?” Chatham House, 2023.



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