Sur le plateau de Dougga, alors que les pierres romaines s’apprêtent à vibrer pour la 50e fois, une question silencieuse flotte dans l’air, plus persistante que les chants des artistes programmés : le Festival de Dougga célèbre-t-il sa pérennité ou assistons-nous aux derniers feux d’une ambition que le pays n’a jamais su assumer ?
Manel Albouchi
Cette édition anniversaire, prévue du 10 au 25 juillet 2026, est portée à bout de bras. Dans une configuration budgétaire exsangue, où le soutien de la tutelle se fait rare, la survie du festival tient de l’exploit technique du comité directeur, dirigé par Mokhtar Belatek. Mais cet exploit, aussi méritoire soit-il, ne risque-t-il pas de masquer une réalité plus amère ? En faisant de la «résilience» notre seule boussole, ne sommes-nous pas en train de normaliser la stagnation ?
Peut-on légitimement se satisfaire de maintenir en vie une telle institution quand on sait que son potentiel de rayonnement dépasse, de loin, les limites de ces dix soirées estivales ? Ce «petit succès» administratif ne serait-il pas, en fin de compte, le meilleur moyen d’éviter de poser les questions structurelles qui fâchent ?
Un capital immatériel, une économie morte
Psychologiquement, Dougga n’est pas un simple théâtre romain. C’est un lieu d’ancrage. Un réceptacle de notre inconscient collectif, là où le Tunisien vient, le temps d’une nuit, se réapproprier une identité longue, loin des angoisses du présent.
Mais alors, comment expliquer ce divorce entre la charge symbolique immense du site et l’indigence de son exploitation économique ? Si Dougga est bien cet «or culturel» que tout le monde s’accorde à vénérer, pourquoi le visiteur qui y afflue se retrouve-t-il dans un désert de services ? À qui profite réellement ce flux de milliers de personnes si la région, au-delà de la scène, ne tire aucun bénéfice durable de cette manne ? Sommes-nous condamnés à ne gérer notre héritage que comme un décor, plutôt que comme un moteur ?
L’accueil d’un artiste de renommée mondiale comme Bryan Adams n’était pas qu’un concert ; c’était la preuve tangible que Dougga possède un potentiel d’attractivité internationale. Pourtant, après l’éclat, le retour à la normale semble terne. Pourquoi cette incapacité récurrente à transformer l’essai ? Pourquoi, après cinquante ans, traitons-nous toujours ce site comme un théâtre occasionnel plutôt que comme une destination mondiale permanente ?
L’épreuve à venir
À l’heure où nous fêtons ce jubilé, nous sommes à la croisée des chemins. L’épreuve pour la Tunisie n’est plus de savoir si elle peut organiser une 50e édition, mais de savoir si elle est prête à cesser d’être une simple gardienne de ruines pour devenir une créatrice de valeur.
Au-delà des applaudissements, il faudra bien se demander : que voulons-nous vraiment faire de Dougga ? Est-ce un musée à ciel ouvert où l’on s’amuse quelques nuits par an, ou un levier de transformation économique et sociale pour toute une région ? Qu’est-ce que ce festival nous dit, au fond, de notre propre rapport au futur et à notre héritage ?
La 50e édition passera, les lumières s’éteindront, et Dougga restera. La question est de savoir si nous serons alors plus qu’un public passif, et si le pays aura enfin compris que le prestige ne se décrète pas, mais se construit à travers une vision qui, pour l’instant, se fait cruellement attendre sous le ciel de Téboursouk.
Le véritable héritage de ces cinquante années ne sera pas ce que nous avons sauvé, mais ce que nous aurons enfin le courage de bâtir.

Le programme de la 50e édition
Malgré les contraintes, le festival propose une programmation qui tente de marier ambition et réalité :
10 juillet : Ouverture avec un documentaire sur l’histoire du festival, suivi du concert de Shayma Helali.
11-15 juillet : Variété : Saber Oueslati, Mortadha Ftiti, et le duo Tamsin Elliott & Tarek Elazhary.
17-21 juillet : Raouf Maher, la star égyptienne Hakim, Nabil Ben Mesmia, et Lotfi Bouchnak.
24-25 juillet : Marwa Nagy, et clôture avec le spectacle ‘‘Ziara’’ de Sami Lajmi.
Avec ce programme, le festival remplit sa fonction première : offrir du beau. Mais la question demeure : est-ce l’aboutissement de notre vision culturelle, ou seulement le cache-misère d’une absence totale de stratégie de développement territorial ?



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