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Terrorisme: L’espoir et la peine d’un Américain ami de la Tunisie

L’auteur s’émeut de ne plus reconnaître la Tunisie où il a vécu dans les années 1960. Il garde cependant l’espoir que les Tunisiens sauront sauver leur printemps.

Par Jonathan Dobrer *

Cela me fait de la peine que ma Tunisie soit le lieu de naissance de tant de djihadistes violents. Cela m’attriste que leur violence brise ainsi des vies. Je suis également affligé car la Tunisie, que j’aime tant, est le pays où j’ai passé deux ans de ma vie en tant que membre du Corps de la paix (1) de 1966 à 1969.

J’étais juif et tout le monde à Nabeul le savait

En ce temps-là, la Tunisie était largement laïque. Il ne s’agissait pas d’un pays sans convictions religieuses, mais l’islam y était une identité et une tradition, et non pas un mouvement politique violent. Les musulmans pouvaient y avoir une foi forte, mais ils restaient ouverts et accueillants aux autres.

Toute la ville de Nabeul savait que j’étais juif. Cela n’avait aucune influence visible sur le traitement que l’on me réservait. J’étais constamment invité à dîner chez mes élèves. L’on me recevait chaleureusement dans les boutiques où je me rendais. Et, ce qui me touchait peut-être le plus, c’était que, chaque fois que je me trouvais malade, les familles nabeuliennes se faisaient concurrence pour m’envoyer leurs délicieux mets faits maison.

Peut-être l’accueil le plus exceptionnel auquel j’ai eu droit était celui que m’avait réservé l’imam de la ville. Cet homme était un érudit merveilleux et très certainement, aussi, un responsable religieux très respecté par les membres de sa communauté.

C’était un homme cultivé qui avait non seulement mémorisé le Saint Coran et qui a lu beaucoup d’ouvrages (en arabe seulement) sur Platon et Aristote, et sur les philosophes musulmans et juifs de notre Age d’or commun. Lui aussi savait que j’étais juif. Il m’avait invité à étudier avec lui, à discuter de questions religieuses et de philosophie, et il n’a jamais tenté de me convertir à l’islam.

Lui et son épouse étaient très croyants dans le sens le meilleur, le plus généreux et le plus ouvert du terme. Tous les deux s’habillaient traditionnellement – c’est-à-dire, qu’ils ne portaient des vêtements occidentaux. La femme se couvrait d’un voile [le sefsari, ndlr] – non pas la burqa – chaque fois qu’elle se déplaçait hors de sa maison. Cette dame acceptait que les jeunes filles de Nabeul ne veuillent ne pas porter le voile. Le couple ne s’était mis en colère le jour où leur fils aîné, très instruit, a décidé d’épouser une Américaine qui n’était pas de confession musulmane (…)

Dans la Tunisie des jours heureux, tout le monde prenait l’islam au sérieux, mais tout le monde acceptait aussi la modernité. Dans le lycée où j’enseignais, l’on organisait des prières le matin et le soir, mais cela n’empiétait nullement sur le programme scolaire. Bien évidemment, aussi, les règles du régime alimentaire halal étaient strictement respectées.

Durant le Ramadan, le mois du jeûne musulman, le président de la république Habib Bourguiba a tout fait pour dissuader la population de jeûner. Il expliquait à son peuple qu’une personne mobilisée pour une guerre ne devait pas jeûner et, empruntant une formule du président Johnson [36e président des Etats-Unis de 1963 à 1969, ndlr], il estimait que les Tunisiens étaient «en guerre contre la pauvreté» et que l’éducation et le travail étaient plus importants que le jeûne. Il a même eu l’audace de boire un verre de jus d’orange, en direct à la télévision, durant le mois de Ramadan.

La dissidence contrainte à la clandestinité

C’était aller trop vite en besogne. Certaines personnes pouvaient, en cachette, boire un verre d’eau ou mettre quelque chose sous la dent. Cependant, rejeter totalement le jeûne du Ramadan était tout à fait impossible. Même moi, personnellement, j’ai jeûné pendant les deux années que j’ai passées en Tunisie (…)

C’est peut-être là que les problèmes ont commencé. Au moment où la Tunisie luttait pour sa modernité et pour le changement de certaines pratiques musulmanes, il y avait une force qui retenait cet élan. Certaines personnes religieuses étaient offensées et tentaient de résister. Lorsque ces dernières osaient l’affirmer, nombre d’entre elles finissaient en prison. L’Etat, à mon avis, avait sur-réagi. Cela avait eu pour effet prévisible, non pas d’éliminer ce traditionalisme islamique, mais de radicaliser plusieurs Tunisiens.

Le deuxième facteur lié à cette montée du phénomène de l’islam radical violent, dans une Tunisie normalement modérée, tient à la nature répressive du gouvernement. Dans un contexte marqué par les restrictions sévères imposées à la liberté d’expression, l’opposition politique a été contrainte à la clandestinité. Elle était très souvent déguisée en religion. Ce que vous ne pouviez pas dire dans les cafés, vous pouviez le formuler sous la forme de sermons et de langage religieux codé, dans les mosquées.

Les choses se passaient comme pour les Afro-américains du temps de l’esclavage, où ils évoquaient dans leurs chansons leur ‘‘Retour chez nous’’ ou ‘‘La traversée du Jourdain’’. Il ne s’agissait pas tant de salut théologique, mais le «chez nous» voulait dire l’Afrique et Le Jourdain, c’était l’Atlantique.

Certaines mosquées sont devenues des refuges pour des sociétés secrètes et sont tombées sous l’influence des salafistes fondamentalistes. Ce qui ne faisait pas forcément de ces formations des groupes violents. La violence a crû en proportion directe à l’oppression. Ceci s’est mué en quelque chose de tout à fait différent du soufisme.

Tout naturellement, plus le gouvernement tentait d’infiltrer les mosquées et qu’il jetait en prison les prédicateurs radicaux, plus la dissidence clandestine se terrait et plus les griefs des dissidents se multipliaient.

Une autre cause majeure de cette radicalisation de ce mouvement tenait au fait que les systèmes social et politique avaient totalement marginalisé ces gens-là. L’économie n’était pas florissante et les personnes instruites ne pouvaient pas obtenir des emplois décents.

Fleurs fragiles du Printemps tunisien

La corruption, qui était endémique sous l’influence du clan Ben Ali-Trabelsi, volait l’argent non seulement du pauvre et des personnes éduquées, mais également celui des classes moyennes. Certes, il y avait des élections et un parlement, mais cela n’était qu’une démocratie formelle – vidée de toute réelle substance. Plusieurs Tunisiens estimaient que ce type de démocratie était un échec et aspiraient à une certaine pureté religieuse. Tragiquement, il est difficile – sinon impossible – de faire que nos institutions soient meilleures que notre peuple – laïc ou religieux, soit-il.

C’est de cette aliénation qu’est né le radicalisme religieux et qu’une vaste cohorte de jeunes se sont mis à rechercher dans la mort un sens qu’ils n’ont pas trouvé dans leur vie.

Mes espoirs pour la Tunisie restent entiers. Ce pays a été le berceau du Printemps arabe et il demeure le seul pays où c’est toujours le printemps. Il y a des fleurs fragiles qui y ont poussé. Le pays s’est doté d’une nouvelle constitution. Des institutions et l’exercice démocratiques sont en train de prendre racines. Tout cela reste précaire, et l’hiver peut s’abattre sur ce pays à tout instant.

Je souhaite que les Tunisiens auront la sagesse et la patience de donner plus de force à leurs institutions civiles et de redonner vie à la sérénité et à la tolérance que j’ai connues il y a cinquante ans. J’espère que l’Amérique sera, elle aussi, assez patiente et généreuse pour aider ce pays à construire une société paisible, et que nous fournirons notre soutien aux exportations agricoles de ce pays et à son tourisme. Je souhaite que nous serons capables de comprendre que les fonds octroyés au service du progrès pacifique de ce pays sont plus efficaces que l’aide militaire.

Je ne voudrais pas être le gendarme du monde, détruisant les villes et punissant les peuples lorsque les choses vont mal. Je voudrais que notre pays soutienne la paix. Détruire est tragique et construire peut paraître laborieux (…). Aidons la Tunisie à croître et à récolter les fruits de son Printemps arabe.

Texte traduit de l’anglais par Marwan Chahla

Note:
(1) Le Corps de la Paix (Peace Corps, en anglais) est une agence indépendante du gouvernement américain, créée le 1er mars 1961 par John Fitzgerald Kennedy, dont la mission est «de favoriser la paix et l’amitié du monde», en particulier auprès des pays du tiers monde. Plus de 200.000 personnes ont servi dans le Corps de la Paix, dans 139 pays différents.

* Le titre et les intertitres sont de la rédaction

Source: ‘‘Daily News’’

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