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Bloc-notes : Quels droits minoritaires quand le peuple est une minorité?

Il est vain de se focaliser sur les droits des minorités qui n’existent pas en Tunisie, tout le peuple y étant une minorité. Il importe de parler des lois à abolir pour un peuple désormais majeur.

Par Farhat Othman *

Les démocrates tunisiens continuent de se tromper de stratégie en usant d’armes inadaptées aux réalités du pays. Ainsi persistent-ils à parler de minorités et de droits minoritaires alors que c’est tout le peuple qui est une minorité, ayant besoin des droits et des libertés tangibles qu’impose sa majorité.

Pour réussir, gagner davantage en crédibilité, et surtout en efficacité, ils ont intérêt à quitter ce quant-à-soi idéologique dans lequel ils s’enferment et oser parler de tout le peuple réduit à une minorité en termes de droits, militant pour tous les droits et libertés sans exception; ce qui suppose de parler de religion aussi.

Ainsi, ils ne seront plus perçus par les masses, déjà trompées par ceux qui veulent que rien ne change dans le pays, comme étant alliés de l’étranger, militant pour des valeurs contraires aux traditions du pays. Et ils ne seront plus les complices objectifs de ces rétrogrades dont ils servent le dessein d’immobilisme.

Des militants salafistes profanes

Un ouvrage vient d’être publié à Tunis où, malgré l’importance de la thématique, on ne fait que parler pour ne rien dire, et surtout ne rien faire pour changer les choses en s’attaquant à la religion du pays au respect de laquelle la constitution elle-même y réfère. Peut-on être plus négatif?

En effet, le livre collectif «Droits sexuels, droits humains à part entière» que publient mes amis de l’Association tunisienne de défense des libertés individuelles (Adli) ne semble pas vouloir que les choses changent immédiatement dans le pays puisqu’on s’y limite à constater et fustiger le fait que les gouvernements musulmans s’opposent aux droits sexuels au nom du relativisme culturel.

Or, cela n’a jamais empêché de tels droits en islam où ils y étaient célébrés du temps de sa civilisation florissante. Il importe donc de sortir du discours convenu rattachant à la religion ce qui est le fait de ses rétrogrades, l’islam ayant été et demeurant pour qui sait en parler une foi libertaire distinguant strictement les sphères de la vie privée — où la loi n’entre pas —, et publique — où la foi n’a pas droit de cité.

Dire ainsi, à titre d’exemple, que «dans les sociétés qui ne sont pas sécularisées, les trois systèmes (droit, morale et religion) interviennent simultanément via la notion d’ordre public dans le processus de légitimation des attitudes le plus intimes des individus», c’est s’aligner sur une vision occidentale n’ayant qu’une réalité factice en islam. C’est surtout reproduire une dogmatique dont se sustentent les salafistes dont c’est même le fonds de commerce; ainsi ont-ils tout loisir de tromper les masses en présentant les militants humanistes en islamophobes.

Le pire est que cela se fait avec la complicité objective de ces derniers. Et voilà la cause des libertés sexuelles bafouée par la mauvaise stratégie de ceux qui les défendent! Ne seraient-ils pas noyautés par des intégristes religieux dont la mission est de les faire apparaître tel qu’ils le font? Qu’ils vérifient donc qui fait quoi dans leurs milieux; ils y trouveront probablement pas mal de crypto-intégristes religieux!

L’image qu’ils donnent, s’obstinant à parler de valeurs humanistes désincarnées ramenées à un laïcisme déjà passé de mode en Occident même, dessert la cause qu’ils sont censés servir. Deux cas précis, aussi sensibles que symboliques, l’illustreront ci-après, où le changement du discours et de stratégie des militants est impératif sauf à ne s’adonner, tels pas mal de faux militants, qu’au business de la militance.

Être ou ne pas être complice objectif des intégristes religieux, ce que je qualifie de salafisme profane, est bien la question aujourd’hui en Tunisie où tout demeure possible, le pire comme le meilleur. Or, l’objectif des intégristes religieux est que rien ne change dans la législation scélérate en vigueur. Ne pas agir pour modifier au plus vite les plus symboliques de ces lois est la meilleure façon d’arranger les affaires de la religiosité galopante en un pays où les salafistes, religieux et profanes, confortent, consciemment ou inconsciemment, le machiavélique projet de soumettre la société tunisienne à une théocratie.

Comment obtenir l’abolition de l’homophobie?

La vaillante association Shams vient de lancer une web radio destinée à ce qu’elle s’obstine à croire une minorité gay dans le pays; or, l’homosensualité (terme plus neutre pour l’homosexualité) est répandue dans la société, mais en douce, à cause de la loi répressive, et en tant que sensualité ou érosensualité.

Comme le sexe arabe et tunisien est bisexuel, c’est à ce niveau qu’il faut se positionner en bon militant au lieu de s’enfermer dans une catégorie inventée par l’Occident au 17e siècle et imposée par les lobbies mercantiles moins pour faire avancer une cause humaniste que pour un business qui bat son plein en terre d’islam où il est couplé à une islamophobie primaire occulte.

Abolir l’homophobie en un pays où le respect des valeurs de l’islam est exigé par la constitution impose impérativement de commencer par parler de cette religion pour rappeler qu’elle n’a jamais été homophobe. C’est ainsi et ainsi seulement qu’on sortira la Tunisie de cette tare qu’une loi coloniale impose aux Tunisiens et qu’une minorité de laïcistes, soutenus par un Occident aveugle à ses valeurs et à sa propre histoire, ne font rien de concret pour lui donner le coup de grâce.

Du moment que la démonstration a été faite que l’islam n’est pas homophobe et que des imams gays existent pour en témoigner, pourquoi continuer à laisser les obscurantistes occuper le terrain de la religion et ainsi tromper les masses attachées à bon droit à leur foi? Espérons donc que la nouvelle radio intégrera dans ses émissions cette seule façon d’obtenir l’abolition de l’article 230 du Code pénal et qu’elle fasse, surtout, de la publicité pour l’arme fatale contre l’homophobie, le projet de loi qui lui a été proposé depuis longtemps et qui a toutes les chances d’être voté au parlement, y compris par les religieux. Qu’on arrête donc d’ignorer le sésame de sortie de l’homophobie par ce délire laïciste qui ne sert que les homophobes !

Comment obtenir la libéralisation des mœurs?

La dernière lubie de cette juge, qui restera hélas sans sanction, osant bafouer la Constitution en contestant le droit de s’habiller comme bon lui semble à une citoyenne, illustre l’urgence d’abolir sans plus tarder les lois obsolètes régentant encore les droits privatifs des citoyens au prétexte de la morale et de la pudeur.

Il est temps, dans un pays érigé en État civil, de suspendre et sans délai les textes faussement moraux, car ce sont eux qui sont devenus immoraux. On a pourtant démontré que l’islam n’interdit même pas la nudité si elle ne s’accompagne pas d’un comportement provocateur; comment alors interdire de s’habiller juste un peu légèrement? Il faut le savoir et le rappeler : la nudité en elle-même en islam n’est pas un péché; elle ne l’est que dans la Bible; alors applique-t-on la Bible ou le Coran en Tunisie?

Les textes du Code pénal en matière d’outrage à la pudeur et aux bonnes mœurs doivent être revus et corrigés au plus vite au nom du droit et de la religion. C’est d’une rationalisation éthique qu’a besoin la législation du pays, et cela ne saurait plus attendre, car la religiosité avance à l’ombre des lois actuelles qui n’ont rien d’islamique étant l’héritage du protectorat. Il importe donc de mettre le holà à une telle religiosité violant l’esprit authentique de l’islam. À quand donc des lois manifestant la souveraineté nationale et le respect de l’islam vrai? Un texte existe, pourquoi ne pas le retenir? Et pourquoi ne pas décréter un moratoire à l’application des lois honteuses dans l’attente d’un vote déclaré urgent?

Abolir de suite les lois les plus scélérates!

Dans les cas précités, comme en tant d’autres, telles ces circulaires illégales et illégitimes en matière de consommation et de vente d’alcool, il est urgent de libéraliser nos lois, en abolir les plus scélérates. Qu’on se décide donc à le réaliser à l’occasion de la célébration du septième anniversaire du Coup du peuple, la révolution virtuelle ou avortée du peuple! On ne peut se satisfaire d’un libéralisme dévergondé, limité à l’économie tout en fermant les yeux sur les droits et libertés des créateurs de richesses et de marchandises érigées en valeurs suprêmes en ce capitalisme sauvage. Plus que jamais, l’impératif catégorique est d’en finir au plus vite avec une telle immoralité que cautionne l’erreur stratégique des militants humanistes qui ne font que servir la soupe aux intégristes de tout poil en acceptant que la législation reste en l’état.

Il n’y a pas de droits minoritaires, surtout sexuels, en Tunisie; c’est tout le peuple qui est une minorité! Rien ne sert d’agiter des slogans creux si on ne les accompagne pas de textes consensuels, mais sans concession, pour lesquels on se bat pour les imposer. Parler sans rien faire est le péché mignon des fausses démocraties et cela arrange les conservateurs qui ne sont pas dans le peuple, mais chez les élites, y compris de faux militants qui ne font que parler sans agir en vue de résultats concrets et rapides.

C’est d’autant plus inadmissible que les textes en mesure d’en finir avec l’impasse actuelle existent ayant été largement diffusés. Pourquoi ne pas en user, les imposer aux décideurs? Outre les deux cas emblématiques précités, il en est un autre d’une actualité officielle, vu de l’engagement présidentiel relevant de la pure manœuvre politicienne : celui d’en finir avec l’inégalité successorale. Que la Commission chargée de le faire retienne donc le projet qui lui a été soumis et qui est de nature à réaliser l’égalité successorale sans plus tarder.

* Ancien diplomate, écrivain.

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